Face Nord de la Lenzspitze

Dom des Mischabel (4545m) à gauche, Lenzspitze (4294m) au centre, Nadelhorn (4327m) à droite

Passionné de montagne sous toutes ses formes, j’aime gravir les sommets, notamment ceux de 4000 m et j’adore les faces Nord. L’ascension de la face Nord de la Lenzspiste est vite rentrée dans ma liste des trucs à faire…

Cet été là, avec Anne, ma partenaire de cordée, également appelée Duracell, nous avons donc jeté notre dévolu sur cette face.

Notre périple a commencé 4 jours auparavant, par l’ascension de la Bernina par la Biancograt, puis par la traversée des 3900 m de l’arête du Palu pour redescendre.

Sous une pluie battante nous trouvons un hôtel à Laax. L’occasion de joindre Sandrine, ma petite femme mais également routeuse météo, afin d’obtenir les dernières prévisions. La météo reste indéchiffrable, ça n’est pas la pierre de Rosette et je ne suis pas Champollion, dommage ! On décide de tenter le coup mais je pars sans trop d’espérance, on verra bien !

Le lendemain matin, on se fait un petit déjeuner gargantuesque avant de prendre la route de Saas-Fee… La route est Verte sur la carte Michelin, ce qui indique que le paysage est beau. Mais elle tourne également beaucoup, … trop !

A chaque virage, mon estomac est balloté d’un côté, puis de l’autre. Le petit déj’, trop rapidement englouti, menace de retrouver sa liberté, avec un poil plus d’acidité. Le sac et le ressac me donnent le visage blême puis verdâtre, comme la route de la carte IGN. J’en finis par me demander, si cette couleur verte n’indique pas un risque accru de reflux gastrique…

Et cet océan de virages dure 3 trop longues heures.

Voilà enfin le parking (l’un des plus moches du monde dans l’un des plus jolis villages du monde), on refait les sacs, on stocke une pile de broches à glace. Décollage. On se perd dans les méandres des ruelles du village, encore endormi alors qu’il est déjà midi. On parvient après quelques hésitations à rejoindre l’église, où un panneau indicateur est sans équivoque, “Mischhabelhütte 4 h 15” ! On n’est pas rendu !

C’est parti d’abord sur une route goudronnée, puis le passage dans une forêt parsemée de fils électriques à chevaux nous pose quelques problèmes (on s’en sort quand même). Ça grimpe, ça grimpe même dur. Le sentier commence par louvoyer un peu pour passer un gros torrent puis devient idéal, la pente parfaite pour progresser vite ! Nous avançons. Je programme la pause pique-nique pour 2300 m (laissant ainsi 1000 m à faire pour gagner le refuge) mais vu qu’à 2250, je trouve le rocher idéal pour opérer une pause, je change mon fusil d’épaule et pause le sac !

Le village de Saas-Fee s’étend à nos pieds, à droite les télécabines que nous aurions pu prendre pour nous éviter une bonne heure de marche, mais cette solution n’a même pas été évoquée, je connais trop bien Duracell ! Pourtant, les autres alpinistes, ils n’ont pas hésité, eux ! En plus, on aurait gagné une heure pour pouvoir glandouiller au refuge et faire une sacrosainte petite sieste…

Nous repartons dans les lacets, croisons un chamois qui fait sa pause pique-nique. On papote tranquillement et on rejoint la via ferrata avant laquelle on dépasse un groupe en compagnie des guides de Chamonix en grande tenue (3 guides et une dizaine de clients !).

Via ferrata facile, mais il ne faut pas s’en coller une, c’est sans filet !

Je reste devant, mais au cours d’une pause vidéo (à l’échelle), Anne me dépasse et… me largue. Je la vois, loin devant, à fond, je sais qu’elle va engloutir les 2-3 cordées qui nous précèdent.

A mon rythme, je progresse, je rattrape une cordée qu’elle a dépassée il y a 10 bonnes minutes. Je leur dit “Vous avez vu passer une fusée ?”. Le gars ne parle pas le français mais a vaguement compris mon propos, il me fait deux cornes avec ses mains : un chamois ! Ben oui, elle galope la cocotte ! On approche du refuge, je la vois loin au-dessus sprintant pour dépasser une dernière cordée avant le refuge, elle est impitoyable !

Je la rejoins quelques minutes plus tard. C’est le moment séchage / « rangeage » avant d’entrer dans la Mischabelhütte.


Comme d’hab’, je monte pour m’annoncer.

Et là, je suis accueilli par Scarlett Johansson, aide gardienne à la Mischabelhütte. Je me mets à bafouiller ; heureusement, je peux mettre ça sur le compte de la fatigue. Elle m’explique l’heure du dîner, le positionnement de nos couchettes, le petit déjeuner. Je n’entends rien, mes yeux plongés dans les siens ! Quelle grâce, quelle légèreté, je suis tout chose (purée, si Sandrine lit ces lignes, je suis mort !…). Heureusement, ça n’arrive pas souvent et en général, je lui livre une version édulcorée (pour édulcoré, lire censuré…) (Je rappelle ici qu’il s’agit d’une version romancée… bien entendu).

Anne me rejoint, et se rend compte de mon trouble, elle râle, trouvant le prix de la nuitée trop élevé. Moi, je nage dans le bonheur, les yeux dans ceux de ma Scarlett, ses lèvres pulpeuses, sons sourire ravageur, son parfum… J’entends à peine les récriminations d’Anne, trouvant ceux-ci déplacés !

Ah ! Si ce moment pouvait durer une éternité…

Je ne sais pas comment Anne a réussi à me faire quitter la zone d’accueil…

Non Scarlett, notre idylle débutante n’est pas déjà finie… Scarlett, je…


On se retrouve dans un chouette dortoir, sous la fenêtre (position stratégique pour gérer l’alimentation en air de la communauté). Il y a là des Français, des Italiens et à coté de nous, 2 Allemands en pantalon en velours ! En plus, la technique est particulière, le gars est monté en pantalon de toile pour le remplacer une fois au refuge par un pantalon en velours, à l’ancienne (je n’ose imaginer le poids de son sac…).

L’heure du repas arrive, 18h. Malheureusement, ça n’est pas ma Scarlett au service mais sa sœur ! C’est efficace et bon ! On se retrouve à 19 heures dans les dortoirs à écouter des MP3 tout en rigolant comme des baleines (les futures musiques des vidéos !).


2 h 50 : réveil, c’est Anne qui me secoue. Je lui réclame 2 minutes. On s’habille dans le noir avant de filer dans la cuisine. C’est encore la sœur de Scarlett à la manœuvre. Toujours aussi sympathique et efficace mais… ça n’est pas Scarlett ! Je mâchonne mon pain à la confiture pendant de longues minutes. Le déjeuner a du mal à passer. On s’équipe dans le monde et on sort du refuge.

Et là, on regrette de ne pas avoir repéré le début de la course du lendemain, la veille au soir dans la lumière.

Bref, on tourne comme des malheureux autour du refuge… De longues minutes… et on finit par trouver les frontales ! Il y avait un sentier au bout d’une passerelle ! L’air est frais, les frontales alignées, il fait nuit noire. Au loin, un énorme orage éclaire l’Italie, les éclairs font des flashs qui nous éclairent aussi… ça n’est pas gagné !

On rejoint rapidement le glacier, et vu qu’on pensait qu’il fallait remonter sur les rochers, on ne met pas les crampons… Erreur ! Bref, on monte en mode rando le bord du glacier sur la neige gelée et parsemée de traces de descentes de la veille. Au passage, on dépasse quelques alpinistes.

Au début tout va bien, ça n’est pas raide. Mais ça s’incurve. De plus en plus difficile ! Avec deux bâtons et les semelles Vibram, c’est chaud, et la chute peut coûter cher. Je décide de mettre les crampons et de sortir un piolet. On fait ça rapidos, mais en pleine pente… Ç’aurait été mieux, à plat, tout à l’heure ! On le saura pour la prochaine fois !

En crampons, on avale les derniers mètres raides avant le replat du glacier où on opère une pause encordement. Il y a de la neige fraîche : 15–20 cm de poudre. Au loin, on voit deux cordées un peu en dessous de la face. Leurs puissantes frontales la balayent presque entièrement ! À droite, des cordées sont déjà hautes sur le Nadelhorn, ils vont arriver avant le lever de soleil à ce rythme !

Nous avons loupé la bifurque pour la face Nord, on doit tracer pour rejoindre la trace de nos prédécesseurs. Au loin, on aperçoit leurs frontales, ils sont aux prises avec la rimaye, sans doute lugubre ! Après un long moment, des hésitations, l’un d’eux s’élèvent, ils sont passés !

A notre gauche, une autre cordée prend la direction de la face Nord. Le gars n’a pas une frontale, il a un phare !!! Quand il lève la tête, il éclaire toute la paroi !

Nous progressons au milieu de tout cela, plutôt loin des autres cordées.

A présent, nous sommes dans les coulées d’avalanches de la face Nord, chaque pas est plus difficile. Nous approchons de la rimaye. Dernière pause avant la haute muraille. Nuit toujours aussi noire. C’est parti, Anne est devant (c’est notre technique pour aller plus vite), elle passe la rimaye… Un Grand Pas et, comme dirait Neil Armstrong, : “Un grand pas pour Anne, un petit pas pour l’humanité…” et l’humanité, c’est bibi ! Trop facile ! Pourtant, elle avait une salle gueule, cette rimaye.

On remonte en ascendance à gauche pour retrouver l’axe de la face, si tant est qu’il y ait un axe, elle est tellement grande ! De toute façon, on suit bêtement les traces de nos prédécesseurs. La neige est bonne, en traversée, on enfonce juste les pointes des crampons mais ça tient.

C’est parti pour les 500 m de face, en pointes avant. Parfois il y a de belles traces ; à d’autres moments, il n’y en a pas ou peu ! Les 2 piolets ancrent bien, les crampons aussi, c’est monotone mais j’adore ça ! Un crampon… l’autre crampon, un piolet… l’autre piolet, je souffle et je recommence. La montée est agrémentée de spindrifts (micro-avalanches) qui donnent un caractère alpin à la course… Nous faisons quelques trop rares pauses photos. Le soleil se lève doucement, sans réellement se lever : il fait gris ! On aperçoit au loin nos prédécesseurs en haut de la paroi alors que nous n’en sommes qu’à la moitié.

Mais c’est le bonheur. On est bien, là, au milieu de cette gigantesque face Nord ! On se met à chanter les musiques écoutées hier soir au MP3, en entrecoupant chaque chant haletant de nos rires. Si quelqu’un nous a entendus, il a dû se demander ce que c’était. Ben c’était nous, et on n’est pas des Ténors de l’opéra, mais on était heureux !

Les spindrifts nous balayent régulièrement.

Il faut taper les crampons pour retracer. Les mollets chauffent.

Parfois, quelques bouts de glace viennent dégringoler la face.

On rejoint la zone mixte de la partie supérieure où les rochers affleurent. Un peu plus technique, appuis moins francs et parfois désagréables. On progresse, toujours corde tendue. Il y a par endroit un peu de glace. Derniers mètres, voilà le haut de la face. Anne filme ma sortie. On passe d’un haut de pente à 55° à une fine arête. Ambiance.

On n’est pas au sommet.

Et c’est parti pour une fine arête de neige avec quelques passages rocheux. Jamais très dure mais souvent impressionnant ! Quelques pas de mixte, des passages à “un pied devant l’autre sans s’accrocher les sangles des crampons ni les guêtres”.

Et dans l’un de ces passages, je me rends compte que les piolets techniques, c’est très bien, mais sur une arête, c’est nul : c’est trop court. Et je me jure de repasser à l’Alpenstock lorsque je me retrouverai sur la prochaine arête (pas sûr que ça soit génial dans les faces…).

Voilà le sommet de la Lenzspitze, nous sommes heureux. Tant d’années à préparer ce projet, le voici enfin réalisé !!! YES.

Nous observons les cordées sur le Dom et celles sur le Nadelhorn. Panorama splendide !

Il fait froid, la pause est courte (comme toujours) on file vers le Nadelhorn, annoncé à 3 heures d’ici. On repart à l’envers, sur l’arête. On croise la dernière cordée qui semble bien pataude. Le premier de cordée me projetant presque dans la face Nord afin d’avoir un bon passage. Pourtant, j’avais déjà les talons au-dessus du vide ! Ils n’ont pas l’air à l’aise, ni efficaces dans leur assurance. Une fois croisés, nous filons. Les passages se succèdent. Jamais faciles mais jamais extrêmes, toujours superbes (“Amazing !”).

Nous parvenons au col entre la Lenzspitze et le Nadelhorn, et remontons les gendarmes du Nadelhorn.

Montagnes Russes… Régulièrement, il faut redescendre les gendarmes et perdre l’altitude précieusement gagnée.

Nous adoptons une technique personnelle mais efficace pour nous dans ces descentes (oui, les descentes sont en face Nord un peu verglacées et sont les parties les plus techniques de la course) : je descends en premier en désescalade, Anne m’assure du haut sur des pieux judicieusement placés. Si c’est facile, je l’assure pour qu’elle descende elle aussi en désescalade. Si c’est technique, je la mouline. Elle se vache, se décorde, on récupère la corde et on repart ! Les manœuvres de corde sont chronophages mais par cette méthode on reste assez efficace. Les gendarmes sont avalés les uns derrière les autres. On opère une dernière pause à l’abri du vent (où il fait assez froid sur l’arête) pour manger et boire, et on file pour gagner le sommet du Nadelhorn ! Et RE YES !

3ème Nadelhorn pour moi, après un Nadelhorn à ski il y a deux ans et un autre par la chouette et longue Nadelgrat l’année dernière avec Anne.

Pas mal d’émotion au sommet, nous savons le gros des difficultés derrière nous, la course a été magnifique, technique et longue. Nous sommes à notre place sur ce sommet !

On attaque la descente, concentrés, sur l’arête. Le mixte sommital est avalé. Une cordée en dessous, en provenance de la Nadelgrat, passe devant nous.

Voilà l’arête de neige, attention aux corniches !

On reste concentrés mais on file. On rejoint le col on bascule versant Mischabelhütte puis on opère une pause près d’une autre cordée qui a fait la face Nord. “Dire qu’on a gravi cette face !” lance le guide. Même lui semble impressionné ! Elle est belle, presque parfaite !

On grignote, se déshabille et rallonge l’encordement. Traversée du glacier avec quelques trous ! Puis descente vers le refuge. R.A.S. ! Voilà le refuge. On décide de pique-niquer et de refaire les sacs avant de redescendre.

Je passe voir les gardiennes pour leur dire qu’on est bien rentré. Elles s’inquiètent de la position de la quatrième cordée (les patauds de l’arête). Je les ai juste vus lorsqu’ils en étaient à la moitié puis les gendarmes m’ont empêché de suivre leur progression. Ils ne sont pas rendus. Pas de nouvelle de Scarlett, notre idylle platonique s’arrête sans doute là !

En tout cas, l’accueil fut top à cette Mischabelhütte.

Après le “pique-nique” — pique-nique est un bien grand mot car on n’a pas mangé grand-chose… — , on est reparti pour la descente. La via ferrata est avalée, puis nous retrouvons le sentier, parfait ! Nous croisons un homme, âgé de 75 ans environ, qui monte muni d’un piolet ! Le rythme est régulier, impeccable. Pas sûr que je sois moi-même capable de gravir le Nadelhorn à 75 ans ! Respect !

Le sentier est excellent. Saas-Fee s’approche lentement. Nous déposons un des Allemands à côté duquel nous avons dormi. Il boite et marche lentement, dans sa souffrance.

Voilà déjà Saas-Fee, il y a une fête de village, et nous sommes accueillis en héros au son de la fanfare ! Nous remontons la grande rue, puis rejoignons le parking. Où il faut trier et ranger le matos avant de prendre la route de la maison ! Anne profite d’une poubelle pour jeter ses chaussures, usées jusqu’à la moelle !

Ne reste plus qu’à rentrer et faire de nouveaux projets sur de nouvelles montagnes !

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