Les interviews du Cycle 21 | Serons-nous encore vieux en 2050 ?

Giulio Zucchini
Oct 9, 2019 · 9 min read

Suite à l’atelier de prospective qui a ouvert le cycle événementiel de 21 sur la longévité, nous avons rencontré les intervenants Nicolas Menet, Directeur général de la Silver Valley, et Mélissa Petit, docteure en sociologie sur la thématique du vieillissement et directrice de Mixing Générations.

1 | Quels sont les signaux faibles les plus marquants, capables d’anticiper la vie des seniors en 2050 ?

Mélissa Petit — Le signal faible que je souhaiterais relever est la prise de conscience par les politiques publiques de l’existence de la révolution démographique. En effet, il devient nécessaire que les politiques publiques adaptent leurs décisions à l’aune des transformations de la pyramide des âges. En 2050, un quart de la population française aura plus de 60 ans. Il faut donc s’adapter dès maintenant en instaurant des politiques de prévention en matière de santé, de retraite, d’isolement, d’aménagement des territoires de proximité, des liens entre les âges, etc. Ces évolutions ne devront pas être cloisonnées dans le seul univers de la Silver économie. Elles devront s’inscrire dans tous les secteurs de la société et prendre en compte les variables de la morphologie sociale française (âge, genre, origine culturelle, situation sociale, etc.).

Hier, le parcours de vie des individus était marqué par trois grandes phases : formation, travail, retraite. De nos jours, les parcours commencent à être plus individualisés et ne surviennent plus à un âge seuil fixe. Les différents temps de la vie s’entremêlent et l’on peut par exemple se former pendant sa vie de travail, travailler à la retraite, faire du bénévolat à l’adolescence, etc. De plus, ces activités n’ont plus lieu à un endroit donné, ainsi la formation peut donc se faire à domicile à partir d’un outil numérique.

Demain, en 2050, les espaces et les temporalités se décloisonneront totalement. Nous allons pouvoir avoir un parcours de vie pluriel, flexible et adapté aux attentes de chaque individu.

Nicolas Menet — La désinstitutionalisation du parcours de vie constitue le premier signal faible. Entre la vie active et la retraite, le clivage va tendre à se lisser. Pourquoi ? Parce que les retraités qui vont arriver dans l’âge d’ici une dizaine d’années n’auront pas les mêmes carrières que ceux qui sont actuellement à la retraite. Parce qu’ils auront vécu de longues périodes de chômage, des moments de « re-formation », des temps d’inactivité choisie ou subie, certains retraités n’auront pas assez de revenus pour vivre décemment. Certains devront même travailler ponctuellement afin de compléter leur pension de retraite.

De nombreux retraités arrivent à la retraite directement depuis Pôle Emploi et doivent devenir auto-entrepreneurs, utiliser les plateformes de l’économie collaborative (BlaBlaCar ou encore Airbnb) pour s’assurer des compléments de revenus décents. Même les plateformes de micro-travail se développent auprès des retraités.

Nicolas Menet, Directeur général de la Silver Valley.

Ce constat est bien sûr alarmant. Demain, nous vivrons dans un continuum entre vie active et retraite : il n’y aura plus de clivage net et précis entre une population de « travailleurs » et une population de « retraités ».

Au-delà de ce constat amer du rendez-vous généralisé de la société avec la précarité, ce phénomène peut changer le regard que nous portons sur les « vieux ». Ce serait pour moi le second signal faible : dans une société du travail rare et dans laquelle la précarité menace tout à chacun, vieux comme jeunes se retrouvent « dans le même bateau ». Il s’agit de générer une forme d’inclusion de la personne âgée dans la société : comme tous les autres, comme tout le monde. Ce continuum entre jeunes et vieux permet petit à petit d’instituer l’idée qu’une personne qui, bien qu’elle manifeste des traits physiques de vieillissement, est une personne dotée d’une singularité comme une autre, pas juste une personne vieille !

Le but de la société de la longévité est de pouvoir à nouveau toucher du doigt la complexité et la complémentarité des personnes davantage que de cliver les populations.

Cela peut paraître évident, toutefois, quand on investigue un peu la population sur l’image des vieux et les stéréotypes afférents — comme je l’ai fait via mes enquêtes sociologiques depuis 5 ans* et comme nous continuons de le faire chez Silver Valley avec l’Open Lab –, on constate que la population active a deux clichés en tête : la vieille personne dépendante, centre de coût (pour sa dépendance) et le jeune sénior dynamique, consommateur et plein de projets pour sa vie de retraité, centre de profit. Les études montrent pourtant bien plus de nuances que cela ! Le but de la société de la longévité est de pouvoir à nouveau toucher du doigt la complexité et la complémentarité des personnes davantage que de cliver les populations.

* Études relatées dans « Construire la société de la longévité », Nicolas Menet, éditions Eyrolles, 2019

2 | Quel sera le rôle de la technologie dans la vie des seniors de demain ? Quelle relation auront-ils avec la tech ?

Nicolas Menet — La France est un pays fortement digitalisé : 84% des personnes Françaises de plus de 60 ans ont accès à internet depuis une box. Cela ne fait pas d’eux des utilisateurs réguliers ou intensifs, mais l’accès est là. Si la fracture numérique est clairement identifiée à date aux alentours de 77 ans, il faut savoir que les retraités du futur proche auront vécu toute leur vie avec la technologie.

Les premiers « Boomers » entreront dans la fragilité en 2027 (83 ans) et gardent une relation particulièrement ambivalente avec la technologie. Ils s’y sont souvent mis sur le tard, notamment dans leur vie professionnelle. Mais surtout, ils sont très méfiants. Ils redoutent que les GAFA soient davantage des organisations de contrôle qui vont piller leurs données et surtout… porter atteinte à leur liberté, valeur très importante pour cette génération qui s’est battue pour son émancipation des grandes instances de contrôle et de régulation !

Toutefois, la bonne nouvelle pour leur vieillissement, c’est qu’ils ont été confrontés toute leur vie à l’avancée technologique au sens large (numérique, télécommunication, arts ménagers, mobilité…), ils sont donc acculturés à la recherche d’information et savent s’adapter à leur environnement. C’est un point fondamental. Si les retraités « hors numérique » (les plus de 80 ans pour faire court) sont de facto exclus de la transition numérique, les futurs « vieux » (c’est ainsi que les vieux eux-mêmes se dénomment !) sauront apprendre et développer de nouvelles compétences même dans le grand âge. Évidemment sont exclus de cette vision une partie des 1,1 million de Français.es atteint.es de troubles cognitifs dans le grand âge, ce qui peut les empêcher de continuer leur vie numérique ou la développer.

Mélissa Petit — Il est assez complexe d’imaginer le monde en 2050 du point de vue de la technologie. A la fois, on peut prendre comme exemple la Chine où le gouvernement veut instaurer un système de crédit social notant la réputation des citoyens ou Black Mirror, série de science fiction, qui montre les dérives de la technologie ; et à la fois on peut s’ancrer dans une perspective de décroissance technologique. Les deux positions, limitatives, n’augurent aucune trajectoire précise pour l’avenir.

Mélissa Petit, docteure en sociologie et directrice de Mixing Générations.

Toutefois, ce que l’on peut espérer c’est de percevoir la technologie comme un moyen d’amélioration de la santé et des conditions de vie ou de la mise en lien entre individus, et non comme une fin en soi. Nous pouvons noter deux enjeux :

1. Trouver un bon équilibre entre les interactions humaines et les outils technologiques, afin de pouvoir échanger dans un entre-soi générationnel et dans une ouverture aux différents âges de la vie.

2. Conserver nos libertés, valoriser le plaisir et le désir de vivre.

Nicolas Menet — Le numérique est une véritable planche de salut pour le vieillissement réussi. Plutôt que « planche de salut », on peut d’ailleurs tout simplement dire « auxiliaire de vieillissement réussi » ! Plus positif et réaliste. Les technologies actuelles comme les réseaux sociaux, la vente en ligne ou la recherche d’information d’un simple clic — sans compenser les liens humains, les émotions et les affects qui sont fondamentaux pour tout à chacun — permettent de renforcer les liens sociaux, avoir accès à des offres, des produits ou des services qui permettent de mieux vieillir au domicile et d’avoir accès à des milliers d’informations de première nécessité (comme la prévention) et au loisir.

Je parle évidemment des GAFA et de Netflix ! Si le GAFA bashing est à la mode, il ne faut pas négliger l’apport fondamental qu’ils ont dans le vieillissement réussi pour l’avenir des personnes qui avancent en âge. Acheter en ligne des objets pour améliorer son confort, visiter en 3D un musée à l’autre bout du monde, communiquer avec toute sa famille via la boucle WhatsApp ou sur Messenger, aller sur des sites de prévention primaire ou de prévention des maladies chroniques, trouver sa maison de retraite, pour soi ou son proche aidé… tout cela est possible grâce à Internet, ne l’oublions pas ! Les retraités du futur, c’est nous. Aujourd’hui quel trentenaire ou quadragénaire n’est pas pendu à son smartphone toute la journée ?

3 | Alors, serons-nous toujours vieux en 2050 ?

Mélissa Petit — Nous sommes déjà tous en train d’expérimenter le vieillissement. Nous sommes des praticiens du vieillissement. Certains individus sont plus expérimentés que d’autres et il faut s’appuyer sur cette expérience pour comprendre quel vieux on veut devenir, pour choisir nos rides, pour choisir nos cheveux blancs, pour expérimenter nos vulnérabilités que ce soit aujourd’hui ou en 2050. Le sujet n’est pas d’être vieux en 2050, mais plutôt la manière dont on appréhende l’expérience du vieillissement et comment on change en profondeur nos regards sur le vieillissement, bien souvent encore dépréciatifs, pour devenir un vieux un peu mieux chaque jour, quelque soit nos âges.

Le sujet n’est pas d’être vieux en 2050, mais plutôt la manière dont on appréhende l’expérience du vieillissement.

Nicolas Menet — Oui, évidemment nous serons toujours vieux en 2050 ! On peut juste espérer qu’être vieux ne sera plus synonyme de fracture numérique, de coût de la dépendance ou encore d’isolement social. Par ailleurs, je pense que ce sera le cas. Car les futurs vieux, c’est d’abord les Boomers (ceux naît à partir de 1944), puis les générations X, Y et les millennials.

La bonne nouvelle, c’est que toutes ces générations sont très connectées et ont un rapport plutôt fluide au digital. C’est une véritable aide au vieillissement réussi, notamment du fait de la diffusion des discours sur les conduites de prévention à adopter. Et puis les Boomers représente la première génération « experte en vieillissement » car la plupart d’entre eux ont été aidants de leurs propres parents âgés.

Enfin, la société individualiste des années 60, malgré les critiques qu’on lui adresse régulièrement, permet aux personnes avançant en âge de se questionner sur un « projet de vie » ou du moins sur des « envies » que l’on peut avoir en dehors de la vie au travail. Ce n’était pas le cas avant car les « aînés » épousaient le rôle social qu’on leur assignait sans vraiment rechigner ! De fait, on peut parier sur le fait que la retraite — ou du moins la vie dans l’avancée en âge — se préparera de plus en plus.

Nicolas Menet | Directeur général de la Silver Valley — La Silver Valley rassemble les acteurs de la silver économie pour mettre en place les conditions propices au développement de projets d’innovation et aux partenariats commerciaux et industriels. La mission de Silver Valley ? Accélérer le développement d’activités économiques innovantes, répondant aux besoins et aux usages des seniors, pour générer de la croissance et l’emploi.

Mélissa Petit | Docteure en sociologie sur la thématique du vieillissement, dirige Mixing Générations, qu’elle a lancé en 2015. Mixing Générations est un bureau d’études et de conseils qui accompagne le monde économique vers toutes les problématiques liées à la Silver Economie et à la longévité. En mêlant connaissances théoriques et des expériences de terrain auprès des plus âgés, elle construit une approche originale. Une sensibilité qu’elle partage dans un ouvrage : « Les retraités : cette richesse pour la France ».

What’s next ? Suivez l’intégralité du cycle de 21 sur la longévité :

  • Décryptage | Le projet de loi Grand Âge & Autonomie changera-t-il la donne ? — 8 novembre 9h — 10h30 | En savoir plus et s’inscrire ici
  • Workshop | Rendre aux seniors le pouvoir d’agir — 28 novembre 14h — 18h | En savoir plus et s’inscrire ici
  • Solutions | Pitch night : les solutions du bien vieillir — 28 novembre 19h — 20h30 | En savoir plus et s’inscrire ici

Vous avez une question, un commentaire ou vous souhaitez devenir partenaire de 21 ? N’hésitez pas à me contacter : marie.almeras@croix-rouge.fr.

Giulio Zucchini

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Responsable éditorial et de l’innovation internationale at @21CroixRouge

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Le vingt-et-un, c’est le nom de ce témoignage dédié à l’innovation sociale, celui par lequel nous souhaitons partager avec vous, le 21 de chaque mois, de manière simple et concrète, l’aventure de transformation que nous vivons à la Croix-Rouge française.

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