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D’où réapparaissent ces figures qu’on avait délaissées ? De là où on les avait laissées… Au même endroit, dans leur tête, où ils s’étaient trouvés très vite, sans avoir eu besoin de partir loin à la recherche d’eux-mêmes.

Bernard Lubat fait partie de ceux-là, Lubat, musicien hors-pair, touche-à-tout génial, que revoilà à mon esprit. Difficile, en effet, de ne pas s’arrêter un instant sur les quarante ans de son festival de jazz à Uzeste, en Gironde. Parce que c’est l’anniversaire d’un choix décisif et radical, celui de rompre avec l’effervescence parisienne, le trop-plein de notoriété, de vie en studio. À 30 ans passés, il décide d’enraciner dans son village natal ses multiples talents de batteur, percussionniste, pianiste, accordéoniste, vibraphoniste, mais aussi de poète et d’agitateur social… Choix personnel, musical, politique. Choix d’un ailleurs du côté de chez lui, d’un retour à soi pur et dur, où il sera l’homme-orchestre de sa propre existence qu’il poussera à bout jusque dans les moindres recoins. Comme dans un morceau de free-jazz, ce free-jazz qui lui est si cher. La liberté dans toutes ses formes…

On suit ou on ne suit pas, c’est comme ça. Je n’ai pas suivi.

J’avais rencontré Lubat un an auparavant, à Uzeste justement, où il accueillait une émission de variétés réalisée en direct par son ami Raoul Sangla, dans le décor naturel d’un fort à quelques kilomètres du village. C’était au mois d’août 76. Sa décision était prise. Je lui avais parlé de ce disque où il interprétait des chansons de sa propre composition. Mais sa page était tournée. Je m’étais senti largué par cette extrême volonté de ne plus vouloir « composer » avec rien. Et révolté, sans le montrer, face à ce surdoué, à ce touche à tout génial, qui choisissait la marge quand moi, ex-cancre, j’essayais d’en sortir, d’oublier les zéros collés dans la marge de mes cahiers d’écolier. Mais comment le lui expliquer ?

J’avais ressenti la même chose en regardant Dick Annegarn faire ses cartons pour vivre sa vie hors d’un « système » qui lui avait été trop contraignant au moment du triomphe de Bruxelles, ma belle… Pas belle, sa vie ? L’enfant gâté par le succès préférait s’en retourner vers moins de lumière, entre scènes anonymes et actions associatives, tout en sortant discrètement un album de temps en temps, fait de chansons dépouillées à l’extrême. Je l’avais écouté sans rien dire, noué par trop de regret et d’incompréhension.

Chez Lubat comme chez Annegarn, l’après 68 était loin d’avoir manifesté ses dernières déclinaisons d’absolu. La preuve, ils sont toujours là. Fidèles à eux-mêmes. Là où on les avait laissés.

Mais 68… sera disponible bientôt chez Cent Mille Milliards !