Le référendum constitutionnel coûte que coûte

Le président de la Ceni satisfait du processus d’enrôlement.

La Ceni continue son processus. Après ce qu’elle qualifie d’enrôlement massif d’électeurs, le rendez-vous de mai est maintenu.

Pari réussi, annonce avec fierté la commission électorale nationale indépendante, Ceni. Son patron, Pierre Claver Ndayicariye enthousiaste, évoque « un enrôlement massif, un record ». A en croire les chiffres, la commission avait sous-évalué la population électrice. Elle avait tablé sur plus de 4 millions d’électeurs potentiels. Au final, la Ceni a annoncé environ 5 millions de citoyens inscrits au rôle d’électeurs. Soit plus de 112,01% la population électrice attendue.

Des chiffres qui pourraient s’expliquer d’abord par une mobilisation par les autorités à la base, qui dans certaines localités, a flirté avec l’acharnement, d’après plusieurs opposants politiques. Mais il faut aussi dire que certains sont allés se faire inscrire, animés d’un devoir citoyen parce qu’ils adhèrent au discours du pouvoir en place.

La mobilisation s’expliquerait ensuite par le fait que toute la classe politique sur place, que ce soit les formations politiques proches du gouvernement ou les opposants ont appelé leurs électeurs à se faire inscrire. Les cartes d’électeurs vont compter pour les élections de 2020. Et pour les politiques, il vaut mieux éviter la mauvaise surprise de se retrouver sans le fameux ticket.

Ces chiffres aussi élevés pourraient également s’expliquer par la peur de représailles. Il faut dire que depuis la crise de 2015, une certaine appréhension justifiée ou pas s’est installée. Les gens se sont dit que leur récépissé pourrait être la clé qui leur ouvrirait les portes des bureaux administratifs.

En avant toute!

L’enrôlement terminé, la Ceni se prépare déjà pour la suite. Le grand rendez-vous prochain étant le référendum constitutionnel prévu pour le mois de mai prochain. Un projet décrié par la classe politique de l’opposition. Elle le présente comme une bombe à retardement et évoque « une guerre civile potentielle » comme conséquence de ce processus référendaire. C’est du moins les propos tenus lors de sa rencontre avec le facilitateur Mkapa ce lundi 19 février. Les leaders du Cnared et ceux de l’opposition interne ont demandé l’intervention de l’ancien président. Ce dernier et les chefs d’Etat de l’EAC sont invités à intervenir et freiner Bujumbura dans son élan. Au sortir de la réunion, les réactions sont mitigées. L’opposition accuse l’EAC d’inaction voire de complaisance face à Bujumbura. Elle espère que le sommet des chefs de l’EAC de ce vendredi 23 février va faire bouger les choses.


>>Réactions

L’Uprona : « Pas de forcing »

Le président du parti Uprona se dit satisfait du taux de participation à cet enrôlement. Il salue l’engouement de la population qui a participé sans être forcée. « Peut-être qu’il y a des incidents qui ont eu lieu, mais il s’agit de cas isolés. » Abel Gashatsi a rejeté les allégations faisant état d’une commission qui a grossi les chiffres. Il évoque plutôt une vaste campagne de mobilisation de la population opérée dans tout le pays.

Le Cnared : « Des chiffres fantaisistes »

Pour le porte-parole de la coalition de l’opposition en exil, les chiffres avancés par la Ceni sont fallacieux, archifaux et fantaisistes et démontrent suffisamment le degré de manipulation autour de ce référendum. Pancrace Cimpaye se dit surpris qu’avec une tendance de 112 % d’inscrits, l’on ait été obligé de forcer à l’enrôlement les élèves, les malades … . Le forcing observé indique que le peuple burundais n’a pas un engouement pour ce référendum de tous les dangers, accuse le Cnared.

L’Olucome : « Une population terrorisée »

Cette organisation de la société civile parle d’une population terrorisée, manipulée par les politiques dont les préoccupations sont loin de celle-ci. Le président de l’Olucome évoque une volonté unilatérale du gouvernement pour réviser la Constitution. Gabriel Rufyiri estime que des mesures qui s’imposent devraient être prises. La communauté internationale devrait essayer de trouver une solution urgente et concertée. « Pour sortir la population burundaise de la misère. »

L’Onelop, témoin oculaire de l’enrôlement

Le coordinateur général de l’organisation chargée du monitoring des élections parle d’un enrôlement qui s’est bien déroulé. Gilbert Bécaud Njangwa confirme les chiffres de la Ceni et affirme que son organisation était présente dans plus de 7800 bureaux d’inscription. « Nous avons été témoins oculaires de la Ceni. » Selon lui, les quelques irrégularités observées s’expliquent par le manque de technicité et de professionnalisme des agents de la Ceni. « Des incidents qui ne sont pas de nature à remettre en cause le travail de la commission. »


Analyse

Rien ne semble arrêter ou faire douter Bujumbura

Un taux de participation qui donne le tournis. Spectaculaire, dirait-on, s’il n’était pas accompagné d’une odeur de… suspicion. Avec tous les incidents qui ont émaillé cet enrôlement.

La commission dirigée par M. Ndayicariye pense déjà à la suite. Et pour la Ceni, l’horizon le plus proche est le référendum constitutionnel prévu pour le mois de mai prochain. Bujumbura continue donc sur sa lancée. Les échéances politiques auront lieu, n’en déplaise à ses détracteurs.

De son côté, l’opposition interne et celle en exil tentent de resserrer leurs rangs. Elles ont compris que dispersées, elles feront difficilement le poids face au pouvoir en place qui n’en fait qu’à sa tête. Certes, c’est dur de mettre les ego de côté et de mettre en branle une stratégie commune. Après la rencontre de Nairobi, l’opposition a rencontré le facilitateur. M. Mkapa a appelé au rassemblement. Le Tanzanien aurait tapé du poing sur la table. « Les leaders politiques prennent en otage la population burundaise qui souffre, il faut que ça cesse. »

A ce stade, difficile à dire la marge de manœuvre de la médiation face à Bujumbura qui poursuit, imperturbable, le processus. Elle s’est jusqu’ici montrée inapte à gérer les pourparlers en panne. Par ailleurs, le facilitateur s’est déclaré lui-même incompétent d’empêcher la modification de la Constitution. Lors du dernier round d’Arusha, Benjamin Mkapa avait exclu cette possibilité, « au nom de la souveraineté du peuple burundais. »

De toute évidence, Bujumbura surfe sur l’inaction de la communauté internationale. Le référendum va statuer sur la révision de la loi-mère. Le pouvoir en place a mis au pas la population. Peur au ventre ou pas, elle a répondu à l’appel à l’enrôlement. A moins d’un rebondissement, aucun obstacle majeur ne semble se dresser à l’horizon.