366CONTENUSL’INTERVIEW Benjamin AUGUSTE …Ergo Non Sum Ed. EDITONLY

“Je ne sais pas encore si l’écriture est plus puissante que moi : le combat est en cours et son issue me paraît très incertaine.” Benjamin AUGUSTE

Benjamin Auguste est l’auteur de différents recueils de nouvelles Very short Stories, La rupture de la digue, ainsi que … Ergo non sum, défense et illustrations de l’amateurisme. Trois ouvrages édités chez Editonly, maison d’édition stéphanoise. Les Regardants, tableaux réalisés par Kizou Dumas sont issus de la série Vous et illustrent ce dernier recueil. J’ai interviewé Benjamin au sujet de son dernier recueil, de son processus d’écriture, et de ses éventuels conseils aux amateurs d’écriture et écrivains émergents.

Benjamin AUGUSTE

Bonjour Benjamin, merci de m’accorder cette interview. Je suis une grande fan de votre travail depuis Very Short Stories. Je suis ravie de la sortie de ce nouveau recueil.

Que pouvez-vous nous dire de … Ergo non sum, défense et illustrations de l’amateurisme ? À quel moment avez-vous commencé à penser que vous aviez à nouveau un recueil prêt à être publié ?

Après la première série de nouvelles publiées Very Short Stories, à la fois de par les retours positifs mais aussi comme surpris par cet « évènement » ou avènement, j’ai eu comme un retour d’interrogations sur l’écriture, sur cette activité-identité nouvelle dans laquelle je me trouvais placé.

J’ai écrit Je ne suis pas écrivain, un premier texte suivi d’un deuxième, puis d’un autre qui m’amenaient à écrire ce que je n’étais pas (mais peut-être aussi ce que je pourrais être…)

Comment s’opère le choix des nouvelles à publier pour l’écrivain que vous n’êtes pas ?

Dans le cas du deuxième « recueil », les choses se sont enchaînées naturellement sur la thématique de “donc je ne suis pas” …Ergo non sum défense et illustration de l’amateurisme , tentative de réponse à Descartes, où se sont présentées plusieurs expériences récentes ou anciennes qui auraient pu m’amener sur tel ou tel chemin que j’ai emprunté pour un temps puis dont je me suis écarté pour des raisons plus ou moins claires, mais surtout pour ne pas rester sur un chemin tout tracé…

Je crois que, dans l’écriture comme dans la vie, je suis une sorte de marcheur, qui explorerait différents lieux, guidé par la curiosité ou l’amour de la découverte… Après cette deuxième publication, comment s’opère le choix ? Je ne peux répondre à cette question pour l’instant : je suis en recherche d’autres pistes, des choses « s’écrivent », mais je suis comme dans le noir : je ne sais pas encore où cela me mène : ce sont des tentatives, des recherches qui peut-être n’aboutiront pas : mon envie ces derniers mois tournait autour de l’écriture à deux (réelle ou simulée : « je » ou « il » ou « elle »…)

Quel a été l’aspect le plus difficile dans le processus de création pour vous jusqu’à présent?

Et c’est bien devant cette difficulté que je me trouve pour l’instant : trouver cette voie, cette voix nouvelle ou continuer de « raconter des histoires » qui deviendront -ou pas- l’objet d’un recueil ; jusque-là, les choses venaient naturellement et je suis à présent à une croisée des chemins : la page reste blanche ou alors, si elle se remplit, je ne sais pas encore où cela me mène.

Quelle est votre nouvelle préférée ?

Sans hésiter ou presque, c’est La Rupture de la Digue , mais est-ce une « nouvelle » ? Puisque c’est un tiré à part de Ergo non sum, défense et illustrations de l’amateurisme, on ne peut tout à fait la considérer comme une nouvelle. Mais c’est celle qui a été la plus importante pour moi et je crois la plus réussie, la plus juste.

Si je mets à part La Rupture de la Digue, ma nouvelle préférée est toujours « la nouvelle », celle que je vais écrire. C’est pour ça que parmi celles qui ont été publiées, ma préférée est la première, Short Story, une histoire de short : c’est celle qui m’a entraîné sur le sentier des mots écrits. C’est toujours la première nouvelle !

On parle beaucoup de la structure des nouvelles — l’idée qu’elles sont soit des romans en miniature, soit quelque chose de plus proche de l’esthétique de la poésie, etc. — et j’ai toujours l’impression que vos histoires gardent un sens narratif tout en gardant une part de liberté. Pensez-vous beaucoup à la structure ? Est-ce vraiment planifié à l’avance pour vous, ou est-ce que vous suivez simplement le flux de vos idées ?

C’est plutôt la dernière formule qui se rapproche le plus de la vérité. Je n’ai pas vraiment de planification préalable. Mais dans mes tentatives actuelles, j’en avais une : une sorte d’ébauche et de projection. Mais là, justement, j’ai l’impression que je vais « échouer »…

D’abord parce que « cette planification » que j’avais pensé pour le prochain ouvrage m’a mis dans cette situation impossible d’une tentative d’écriture à deux, qui est en train d’échouer pour différentes raisons et qui me renvoie au statut « d’écrivain » : faire écrire un(e) autre, n’est-ce pas jouer les démiurges, les Pygmalion : être vivant ou être un personnage ? La nature est rétive. Cela rejoint mes doutes, qui ont traversé je pense nombre d’écrivains : l’écriture est-elle du côté de la vie ? L’échouement, ou l’échouage, qui n’est pas tout à fait l’échec, c’est ce retrouver sur le sable, rejeté par l’élément liquide, avec « une trace infime d’encre pâle »

…ERGO NON SUM Benjamin AUGUSTE Ed. EDITONLY

Vos nouvelles se distinguent par leur ancrage dans le quotidien, l’ordinaire, l’actuel, le contemporain. Le choix volontaire du réel vous permet à la fois de représenter le monde et d’éclairer les possibilités d’être vivant et humain en elle. Je pense plus spécifiquement, à la nouvelle Je ne suis pas musicien. Vous n’êtes jamais cynique ni totalement déprimant, est ce une tentative active d’y parvenir dans vos textes ?

Peut-être ? Si je le dis « en négatif » je dirais que je ne sais pas « inventer des histoires », ou « créer des personnages », que je me sens incapable d’écrire un roman, et que je n’en ai pas envie. Dit autrement c’est sans doute que j’ai plutôt envie de partager des idées, des sentiments, mais qu’aussi j’ai besoin de regarder le monde et ma propre vie avec un certain détachement : le concret, le quotidien, oui, mais vus avec le regard d’un autre, comme si « je est un autre ».

Qu’est-ce qui, pour vous, rend la nouvelle si attrayante ?

Pour moi, en tant que lecteur comme en tant qu’auteur, c’est l’énergie qu’elle est capable de concentrer et de communiquer : c’est la capacité à dire pas mal de choses en un minimum de mots, c’est-à- dire qu’il y a à la fois les mots qui semblent construire un tout très compact, et léger en même temps, mais aussi tout ce qui peut les prolonger, qui n’est pas écrit, mais qui peut continuer son chemin dans la tête du lecteur, un peu comme les silences en musique, qui
sont les moments les plus importants et les plus riches (si les notes l’ont permis) : la résonance !

Quels sont les auteurs de nouvelles récentes qui vous ont particulièrement inspiré ?

On ne sait pas toujours ce qui vous inspire. J’ai cité Pessoa, mais je suis (paradoxalement ?) plutôt un lecteur de romans ou d’essais.

Les auteurs de nouvelles m’apparaissent plutôt comme des guides de montagne ou des « lanceurs d’alerte » qui vous indiquent des voies possibles.

Quel est le meilleur conseil que vous avez reçu pour écrire des nouvelles courtes?

Un conseil, que je n’ai pas vraiment suivi jusqu’ici : c’est de plus « me mouiller ». Et un autre, qui est de savoir enlever le superflu, la graisse…Presque tout apparait alors superflu : le meilleur conseil, c’est de « chercher la note bleue ».

Estampes Numériques Les Regardants Série “Vous” Tirage limité Kizou DUMAS

Une chose qui me frappe vraiment à propos de l’association des nouvelles avec les tableaux de Kizou Dumas, c’est cette sorte d’anticonformisme qui associe la représentation de l’individu, observant lui-même observé, à votre écriture qui se place dans la revendication à ne pas être. Y a-t- il une véritable tentative d’essayer de capturer le non-être, et d’essayer de lui parler ? Pour
quelles raisons, il est important pour vous d’essayer d’analyser ces négations ?

Question bien difficile : le « non-être », oui, ça m’interroge, mais il faudrait des heures ou des centaines de pages pour répondre vraiment à cette question. Je dois avouer mon attirance vers Fernando Pessoa

Mais oui, il y a eu une sorte d’évidence pour moi quand j’ai vu la série Les Regardants qu’avait peints Kizou Dumas, à peu près en même temps que moi. J’avais le sentiment qu’il était en train de faire la même chose que moi, mais en tant que peintre et graveur : l’interrogation sur le regard de l’autre, sur le fait que c’est le spectateur qui fait exister le tableau, le lecteur qui fait naître le livre, ou qui sont les nécessaires géniteurs : ça rejoint la question de l’être et du non-être, de l’un et de l’autre.

Quel est l’apport des tableaux Les Regardants de Kizou Dumas dans les nouvelles, selon vous ?

La mise en perspective d’abord. Une sorte de mise en abyme. L’ouverture vers l’espace : tout le non-dit. L’apparition aussi de silhouettes, de regards qui tirent votre propre attention d’auteur comme de lecteur : des sentiments, des interrogations, des postures possibles.

Et puis, bien sûr ces jeux réussis de formes et de couleurs qui font comme une palette à la disposition du lecteur.

Benjamin AUGUSTE

Peu d’écrivains s’aventurent dans la négation, la négation du sujet aussi délicate soit-elle est souvent considérée comme sensible et philosophique. Vous trouvez-vous constamment en train d’explorer des questions comme celle-ci ? C’est-à- dire des négations ? Quelle est l’histoire derrière cette pratique ?

On revient à votre question précédente…C’est vrai que si Je ne suis pas philosophe, Je ne suis pas écrivain non plus ! C’est en tout cas le titre de deux de ces « nouvelles »… Mais oui, je crois que vous touchez juste : je suis plutôt philosophe « de formation » si je peux le dire comme ça, et je crois que j’essaye (mais ça c’est un peu rétrospectif, c’est si je me relis) à travers des petites chroniques assez concrètes, de mener une sorte de réflexion, de recherche de sens, moi qui pense que les choses n’en ont pas et que le sens n’est que celui qu’on trouve soi-même (ou à plusieurs, c’est mieux !) : l’écriture présente cet intérêt que le sens se construit avec le lecteur.

La négation est un moment du positif… si celui qui écrit est lu (et peu m’importe le nombre de lecteurs).

Oui, effectivement, je reviens à la question précédente car le non-dit que vous interrogez dans les tableaux de Kizou Dumas semblent faire écho à ces négations dont nous parlions ? Du non-dit au non-être, il n’y a peut-être qu’un pas que peintures et nouvelles viennent combler ? Pas de hasard dans ce fait, il me semble, une tangente artistique et philosophique qui s’impose de la sorte ne peut reposer que sur des affinités entre artistes. 
Quelles sont-elles ?

Affinités… sûrement : il se trouve que nous nous connaissons depuis longtemps, que nous avons le même âge, et que si nos trajectoires semblent assez différentes, elles ont quelque chose de parallèle…d’ailleurs, il arrive parfois qu’on nous prenne l’un pour l’autre (surtout de dos !). Comme deux déclinaisons divergentes d’une existence. Les choix de vie et les modes d’expression sont très différents et pourtant il semble qu’on soit condamnés à se croiser régulièrement : ce qu’il n’arrive pas à dire (il voulait titrer l’ouvrage rétrospectif qui lui est consacré, et auquel j’ai largement participé : Quand on n’a rien à dire… ) fait sans doute écho à ce que je ne sais pas illustrer. 
Et je dois ajouter aussi que nous avons souvent une fâcheuse tendance à aimer les mêmes filles…

Dire que l’on est pas écrivain, c’est rendre l’écriture plus puissante que la personne qui écrit. C’est aussi finalement rendre l’écrivain puissant ? Je me demande si ces assertions négatives, (petit clin d’oeil décalé à Je ne suis pas croyant) ne sont pas, elles-mêmes, des croyances, dans leur structuration, je veux dire ? Vous sentez-vous parfois retenu ou rebelle ?

Je ne me définirais pas vraiment comme rebelle : ça serait prétentieux, mais plutôt comme « contraire », à l’image de cette tribu d’Indiens dans Little Big Man. Je pense que l’écriture peut être très puissante. Dans mon cas, je ne sais pas encore si l’écriture est plus puissante que moi : le combat est en cours et son issue me paraît très incertaine. Vous essayez de cerner ma zone de croyance. Je « crois » qu’on en a tous une : elle peut être bien cachée : je la cherche aussi, mais c’est plutôt le lecteur, ou vous qui me questionnez, qui avez la réponse (s’il y en a une !).

Estampes Numériques L‘Encadreur Série “Vous” Tirage limité Kizou DUMAS

Zakya Merzouk ©366Contenus 366contenus@gmail.com

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