Drone fever
Régions montagneuses, maquis, grottes, les stratégies offensives utilisées par les Etats Unis contre les talibans prennent déjà le pas sur les techniques militaires du siècle passé à base de seek & destroy et guerre de tranchées. On est nombreux à avoir pensé aux drones quand le Ministère de l’intérieur tunisien rendait compte de ses difficultés sur le terrain pour déterrer une centaine de djihadistes et surveiller leurs vas et viens incessants entre l’Algérie voisine et la région de Kasserine.
Il est 20 heures et bientôt l’appel à la prière du maghreb va retentir dans le ciel rouge sang de la ville. Chiheb cherche depuis plusieurs minutes le drone dont il parvenait à entendre uniquement le bourdonnement sinistre. Un gros frelon qui tournoi dans le ciel puis vient vous frapper sans que vous ne puissiez réagir. Samir lui avait déjà parlé des dégâts qu’un seul missile Hellfire pouvait causer, il a vu de ses propres yeux les chairs soufflées par l’explosion, la chaleur extrême des lieux et en rêvait souvent de ce feu venu du ciel depuis qu’il s’était rendu sur les lieux du massacre de Hinchir Fatma.
C’était il y a déjà deux mois, sans que nul ne sache pourquoi la petite propriété avait été attaquée. Peut-être une dénonciation anonyme sur base d’un différend, ou simplement le chef local de la garde nationale qui pour bien se faire voir par les américains leur fournit de l’information de terrain toujours crédible mais parfois imaginée. Le MQ-1 tout seul ne saura jamais faire la différence entre une veillée funèbre et une assemblée de djihadistes descendant de la montagne pour préparer la suite du feuilleton. Le carnage avait fait une dizaine de morts, que des hommes, la plupart entre vingt-cinq et trente ans. Personne n’avait pipé mot depuis et l’intense activité de contrebande tout au long de la frontière autour et par le passage de Bouchebka avait repris.
Chiheb voit maintenant le drone distinctement, son bourdonnement se fait sentir toujours plus. Il se rapproche, s’éloigne un instant vers l’ouest puis revient face aux dernières lueurs du soleil couchant. Au loin il voit des hommes se presser le long de la petite route et respire profondément en voyant le drone continuer sa surveillance en s’éloignant de sa propriété. Hier il avait reçu la visite des ikhwan, trois d’entre eux étaient simplement passés récupérer des vivres et lui demander des nouvelles de la ville. Leurs rapports sont à chaque fois cordiaux, quelques mots échangés autour d’un thé et puis ils repartaient, jamais en direction de la montagne directement. Ils sortaient, regardaient partout dans l’air et puis chacun empruntait un de ces vieux chemins qui menaient aux pâturages. Les chiens aboyaient au loin en sentant leur présence mais très vite leurs mouvements étaient couverts par la végétation au fur et à mesure qu’ils prenaient de l’altitude.
Le drone se dirigeait tout droit vers la vingtaine d’homme qui rejoignait la mosquée maintenant que le mouazzin avait commencé son appel. Ils hâtent le pas et discutent parfois entre eux en grappes de trois ou quatre, toujours les mêmes. Ce soir il n’ira pas prier avec eux, ce soir il reçoit sa récompense. Les ikhwan avaient promis de lui ramener d’Algérie un pain de hashish en échange de son aide. Il avait déjà trempé dans les passé dans des trafics plus ou moins louches. Du temps de Ben Ali tout s’échangeait à travers cette frontière, mais les hommes de son statut n’avaient le droit qu’à de menus larcins, à peine de quoi survivre, peut être un vague récepteur TV satellite ou un téléphone portable. Il pouvait ensuite revendre ses petits riens au souk hebdomadaire et gagner cinquante ou cents dinars de quoi se payer ses cigarettes et une bonne cuite. Instinctivement, il se dit qu’il pouvait en parler à son cousin Samir, à Djbel lahmar il aurait sûrement accès aux bonnes personnes pour revendre le pain et empocher un petit pactole, de quoi se marier peut être ou acheter une D-max pour lui aussi commencer à nouer des contacts de l’autre côté de la frontière.