islam, contre-champ médiatique

Billet d’opinion suite à la publication de l’étude islam objet médiatiqueLucas, pour Skoli

Skoli
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Feb 8, 2017 · 7 min read

Il est des “problèmes “ que l’on perçoit nettement et d’autres qui nécessitent une explication. Ainsi en est-il du “problème musulman”. Au tournant du 21e siècle, le “problème” était sécuritaire. Après l’accession au second tour de la présidentielle de Jean-Marie Le Pen, un 21 avril, la rue était peuplée “d’enfants d’immigrés” et le Président réélu prononçait un discours qui serait aujourd’hui qualifié “d’utopiste” ou de “bien-pensant”. Puis, l’islam est devenu un problème. Au gré d’événements internationaux violents et d’une visibilité jugée ostentatoire du religieux, l’institutionnalisation ex-nihilo de l’islam devint une évidence (création du CFCM en 2003), l’islam posait problème. Un islam imaginaire démontre Thomas Deltombe, un objet médiatique construit.

L’islam, objet médiatique est une étude textuelle réalisée en 2016 (corpus 1997–2015, Libération, Le Monde, Le Figaro) par Moussa Bourekba et l’agence Skoli. Elle n’a pas pour objet de juger le point de vue des médias sur l’islam, mais de s’interroger sur la pertinence de l’encodage politique dont il est l’objet. Aussi, il nous semblait intéressant de nous arrêter un instant, de contracter le flux d’informations, d’en mesurer le spectre. D’observer, à travers les mots de la presse, ce “problème musulman” qui transcende les clivages. “Autant de pages de gauche que de pages de droite” pour décrire un sujet investi politiquement, socialement marqué, autant de mots que nous souhaitions déceler.

Campagne publicitaire du Figaro, 2009

Dans cette étude de statistique lexicale (compte d’occurrences, mesure de tendances dans l’emploi de certains termes, étude détaillée dans un autre article), nous avons essayé de re-contextualiser les mots, l’islam dans l’environnement lexical qui est le sien depuis près de 20 ans. Nous nous sommes imprégnés des travaux d’analyse sociologique des conditions de production de l’information de Thomas Deltombe sur l’islam, ou ceux de Jérôme Berthaut sur “La Banlieue du 20h”. Ces deux travaux démontrent l’urgence d’une remise en question des conditions de production de l’information (capitalistiques, sociologiques, commerciales et matérielles) ou à tout le moins d’une prise en compte des effets induits par celles-ci (effet de domination, discours anxiogène, effet de zoom, cadrage politique,…).

Aussi, les conditions, là encore matérielles et humaines de production de cette étude ne nous ont pas permis d’explorer autant que nous l’aurions voulu ce corpus. La relative opacité opérationnelle des méthodes permettant de dégager dynamiquement des “thèmes” (dynamique topic modeling), de faire émerger des relations contextuelles ou de re-localiser les termes dans leurs contextes idéels (méthodes de deep learning comme word2vec ou fastText) nous en ont éloigné. Des évolutions futures, probablement…

Pour autant, la démarche d’analyse rétrospective des mots associés à un sujet/objet médiatique nous semble pertinente à la fois comme analyse d’un flux jusqu’alors relativement in-questionné, mais aussi comme mise en question du rôle de définition du social assuré par la presse.


Distances et proximité

Point de devoir de neutralité, ni même de reproches à faire à une presse dont le métier, “informer”, impose de rendre compte de l’agenda politique, des événements violents, des crispations sociales manifestes… Un questionnement pourtant quant à la distance qui sépare les mots de la presse et les éléments de langages élaborés dans d’autres champs sociaux. Ceux de la police, de la justice, et de la politique. Des mots auxquels la presse ne doit pas rester attachée si elle ambitionne un autre rôle que celui d’entreprise de “consolidation des normes sociales, du rapport dominant dominé “ tel que le décrit Claude Askolovitch dans un article mettant en avant “l’immuable perception du monde d’une société de classes, dont la télévision (ici la presse, NDLR) est le reflet et le garant”. Dénoncée par l’ouvrage de Serge Halimi, “Les nouveaux chiens de garde”, les connivences ou du moins les proximités entre les milieux politiques et journalistiques sont à l’origine de la reprise sans distance de certains éléments de langage comme de la reproduction d’un rapport intégré/exclu dans la langue journalistique.

De même, explique Bourdieu, les cadres de production ou artefacts de restitution de l’information limitent les possibilités d’argumentation à l’intérieur de ce cadre autant qu’ils introduisent au sein de champs sociaux externes des logiques d’audimat formatant leur discours aux attentes médiatiques.

Or, l’analyse des termes employés pour décrire des phénomènes sociaux et politiques révèle “l’imposition d’une grille de lecture religieuse sur des problématiques beaucoup plus complexes et multidimensionnelles”, selon le terme de Marc-Olivier Del Grosso.

Le choix de l’islam comme sujet d’analyse répond d’une part à l’identification de celui ci comme l’acmé de l’objet médiatique dans ce qu’il peut avoir de caricatural : un phénomène récent, analysé par des individus sociologiquement ignorants de son cadre social (donc défini de l’extérieur, ce qui ne suppose pas que cela soit fait avec malveillance), et présenté politiquement, sous le prisme de l’actualité internationale violente, comme la raison principale de nos crises.


Des choses, les mots

Post-colonialisme

De ce rapport d’extériorité entre le locuteur et son sujet d’étude on pourrait attendre un traitement distancié et issu d’une analyse critique. En réalité, la presse procède, inconsciemment sans doute, à une assignation identitaire, ainsi la qualité de “musulman” l’emporte bien souvent sur tout autre déterminant sociologique de la personne décrite. Pour Patrick Champagne, “les dominés sont parlés autant qu’ils ne parlent”, ainsi les mots assignés de l’extérieur à la “question musulmane” sont parfois si fortement marqués qu’ils construisent un cadre explicatif suffisant qui dispense d’une contextualisation plus approfondie (“salafiste”, “rigoriste”). Cette domination est encore renforcée par la sélection médiatique des “experts autorisés”, des “paroles légitimes” qui finalement donne lieue à l’imposition de portes-voix dont la représentativité prêterait à rire si elle ne répondait pas d’un choix délibéré mais d’une méprise. La mise à l’écart des “voix discordantes”, parfaitement illustrée par la séquence télévisuelle opposant Frédéric Taddeï à Patrick Cohen, ne prive pas seulement des groupes de parole publique, elle offre à certains agents, intégrés, choisis, le monopole de la définition du réel.

Cette domination culturelle induite par la définition extérieure des catégories d’analyse d’un phénomène, s’illustre par l’imposition médiatique des “paroles autorisées” (H. Chalghoumi, CFCM) ou le doute émis, dans le cadre national et médiatique, sur d’autres paroles (CCIF, T. Ramadan). Ce phénomène ne va pas sans rappeler les diagnostics que F. Fanon faisait sur le colonialisme. Concernant la foi musulmane en France, “à la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres. Elle les définit en effet sans appel” comme musulmans, et selon des cadres extérieurs. Un substantialisme dénoncé par Philippe Corcuff dans un article analysant l’essentialisme des discours publics autour de la question de l’islam dans un cadre postcolonial.

L’islamophobie est un processus complexe d’altérisation qui s’appuie sur le signe de l’appartenance réelle ou présumée à la religion musulmane. Par altérisation ou racialisation, est pointé le fait de réduire les intentions, l’agir social et les perceptions des musulmans réels ou présumés, à un agir religieux essentialisé. Cela conduit à effacer (…) la pluralité, la fragmentation et la complexité sociales, économiques, identitaires, théologiques, idéologiques, etc., de ce groupe.

Querelle sémantique

Ce monopole de la parole publique offert à des groupes particuliers d’individus favorise la re-définition de certains termes, en fonction d’affections qui leur sont propres, on pense à “des notions comme “république” ou “laïcité” dont la (re)définition est devenue étroitement dépendante de la perception de l’islam dans l’espace public.” souligne Marc-Olivier Del Grosso. La mise à l’écart volontaire ou non de certains points de vue transforme cette mise en débat public de certaines notions fondamentales en “bataille sans adversaire”, selon le mot de Thomas Deltombe.

De “laïcité” (principe juridique dont la définition énoncée dans la loi du 9 décembre 1905 se limite à une “séparation des Eglises et de l’Etat”, sans considérations morales, pâtissières, culinaires ou vestimentaires) à “salafisme” (mouvement religieux apolitique, sorte de communauté Amish dans la culture musulmane devenu synonyme d’islam politique, voir une définition précise par Mohamed Ali-Adraoui), le flou gagne. Et “Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde” disait Camus.

Dans ce contexte, l’exclusivité de la conceptualisation des cadres de perception et de définition du réel pose la question de la pertinence, de l’agenda poursuivi et enfin des risques “d’hégémonie culturelle” définis par Gramsci. “La construction et l’imposition de la taxinomie légitime”, soit la théorisation des catégories et classifications au sein de la société telle que les envisage Bourdieu est un enjeu politique et démocratique qui mérite un débat plus large que le seul concert des “paroles légitimes”.


Retourner la plume dans l’encrier

L’étude réalisée permet de mesurer les effets du lancement d’un débat sur “l’identité nationale” dans la médiatisation de l’islam. Aussi, dans un contexte de tensions identitaires parfois violentes, la presse doit s’interroger sur ses mots. Tout comme la politique n’est pas qu’affaire de gestion, mais de choix, de préférences, l’emploi de la langue par la presse ne saurait se passer d’un travail réflexif de déconstruction, de définition critique des concepts. Pour cela elle doit interroger ses propres cadres d’analyse, re-conceptualiser sa propre mission dans un paradigme informationnel nouveau où l’information est omniprésente, gratuite et dé-professionnalisée.

Si l’ambition de se poser comme garants de la véracité (cf. Decodex, Crosscheck) des informations publiées est louable, aussi faut il accepter le rôle politique du journalisme. En tant que tuteur moral de la parole publique, la presse doit servir de support à un débat ouvert sur les processus de re-définition, d’affichage public des préférences. Il s’agit d’une ouverture des conditions de la “constitution du visible”, selon le terme d’Olivier Voirol. Le journalisme comme écho des débats qui traversent nos sociétés ou comme “congélation définitive des choix fondamentaux, de la délimitation catégorique de l’épure, et forcément in fine du gardiennage du cadre” comme le dénonce Frédéric Lordon ? Rouvrir le cadre, discuter les choix, c’est ré-interroger les mots, leur usage. Il apparaît que la presse doit se saisir de cette question, et c’est à cet effort qu’incite Edwy Plenel dans “Pour les musulmans”, à ce prix qu’elle regagnera un rôle entre l’expression personnelle démocratisée et la construction politique des problèmes sociaux, à cette condition qu’elle pourra envisager “un avenir et un imaginaire commun incluants la part musulmane de la France” comme l’explique Marwan Mohammed.

“Par-delà les invectives, les attaques, les polémiques, il y a l’exigence démocratique d’avoir, avec le reportage, les modalités de sa réalisation. Exigence d’autant plus absolue qu’aujourd’hui chacun peut produire «ses» images.(…) Dans l’information sur l’information se joue la valeur ajoutée du journalisme. Cela peut ne prendre que 15 secondes. Le temps du contrechamp sur le reporter.” expliquait en 2006 Hervé Bursini dans Libération. Que l’on ne s’y méprenne, loin de se dresser contre le champ médiatique, cette étude propose un contrechamp, un retournement de caméra sur la profession de reporter.

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