Le ciel n’appartient à personne — Mille ans dans No Man’s Sky

Un jour (dans mille ans, environ), tout ceci sera à toi, mon fils.

L’autre jour, alors que je cherchais à me mettre un petit truc sous les pouces, je me souvins que, la journée durant, tout Internet semblait causer de No Man’s Sky. Etant relativement détaché des enthousiasmes geek, j’étais passé à côté de la hype entourant le jeu, si ce n’est une photo d’un barbu rigolard, un doigt dans un CD, avec une bande de niobets ricanant dans le background en mode chœur grec, ce qui m’avait fait penser que la communauté JV, ce ne sont pas seulement de grasses larves qui font rien qu’à réclamer plus de boobs et moins d’intelligence dans un medium qui ne vole déjà pas très très haut à la base, c’est aussi des gros nerds mal rasés qui savent rigoler un bon coup.

J’étais même, pensez-vous, passé à côté du trailer qui, semble-t-il, promettait monts et merveilles.

Outre donc le fait qu’un journaliste de Kotaku avait été menacé de mort parce qu’il avait annoncé un retard de la sortie — et le fameux barbu avec son disque à la con — je n’attendais de No Man’s Sky qu’un minimum d’amusement et un peu de nouveauté.

Autant dire que je fus comblé sur les deux tableaux.

Un peu de nouveauté.

Alors qu’est-ce qu’on fait, dans No Man’s Sky ? On meurt, au début, pas mal. On cherche son cadavre. On retrouve des trucs. On trouve d’autres trucs, on tire dessus, ça nous donne encore plus de trucs qui vont dans notre poche puis, peu de temps après, dans notre tombe. C’est un jeu qui nous dit « Tiens, t’as qu’à aller prospecter des cailloux. » et quand on a trop prospecté, il nous punit en nous envoyant des p’tits robots. On peut tirer sur les p’tits robots avec le même truc qui nous sert à casser les cailloux. Les p’tits robots explosent, et on peut ramasser leurs trucs. Evidemment, le système de visée est un peu pourri mais ce n’est pas grave, parce que l’IA est aux fraises, donc une fois qu’on est mort une fois ou deux, on a fait le tour. Une fois ceci fait, on est libre. Mais genre libre. Tu veux réparer ton vaisseau et te casser : Y a moyen. Tu veux te promener pendant quelques heures ? Y a moyen. Tu veux tenter de détruire tous ces casse-couilles de p’tits robots ? Fais-toi plaiz.

Je dois vous faire une confidence avant de poursuivre : Je n’ai jamais joué à Minecraft. Ca a l’air cool sur le papier, hein, quand on voit ce que certaines personnes en ont fait, on se dit qu’il y a une chiée de jolies choses à y faire, mais je sais pas… Ca n’a pas l’air d’être un jeu. Ca a l’air d’être un atelier de bricolage, et comme pourrait vous le dire la charmante personne qui partage ma vie, le bricolage et moi, c’est aussi incompatible que le droit des femmes à porter ce qu’elles veulent et un politicien français : Y a juste pas moyen. Donc sur No Man’s Sky, quand je me rends compte qu’avec mon petit flingue mimi, la seule arme (que l’on peut certes modifier de plein de manières) disponible dans le jeu, je peux détruire une bonne partie du terrain, à la rigueur je pense à MineCraft, et ça m’amuse. Il y a des grosses ficelles, quand je détruis la base d’une tour de 10 mètres de Trucmuchilium, le haut flotte bêtement dans le vide, à la rigueur c’est pas grave, on n’est pas dans Portal non plus. Mais je creuse, et avec ce que je récolte, je peux construire d’autres trucs qui me permettront de construire encore d’autres trucs, il y a des recettes, c’est pas si compliqué, why not. De temps en temps, j’ai plus de place dans mon inventaire mais OK, c’est le jeu.

Je peux me promener et faire des découvertes, aussi. Alors ça, c’est sympa, comme tout est généré aléatoirement (oui je sais que c’est procédural et pas aléatoire, mais OSEF), on ne sait jamais trop à quoi vont ressembler les nombreux animaux teubés qui peuplent telle ou telle planète. J’en ai découvert une, une fois, où il n’y avait que des gastéropodes. Genre des blobs avec des yeux partout et tout. C’était rigolo, j’ai d’ailleurs nommé ladite planète « La planète des animaux chelous », ce qui témoigne d’une imagination débordante, j’en conviens tout à fait. Une autre fois, j’ai découvert une planète où il y avait plein d’or partout, je l’ai soigneusement appelée Auriferous pour pouvoir m’en souvenir.

Quand on en a marre d’une planète, il suffit de peu de choses pour se barrer viteuf. On saute dans son vaisseau, on peste un moment parce qu’on a oublié de faire le plein, on cherche les cailloux qui donnent du plutonium on en récupère suffisamment pour décoller, et on se casse ! Alors ça, c’est joli, le fait de pouvoir décoller comme ça, soit pour quitter une planète, soit pour aller voir plus loin si on y est. Ca transitionne nickel, ça vibre de partout, c’est très plaisant. Et puis on se retrouve dans l’espace et c’est tout joli aussi. On va à la station, on revend nos trucs et on est prêt à recommencer. Bon, cool. Pourquoi pas. Sauf que, dans l’espace, on a beau ne pas vous entendre crier, à tout moment n’importe qui peut venir fouiller dans votre vaisseau pour voir ce qu’il y a dedans, et décider que décidément vous êtes un exploiteur, camarade, et que la centralisation du capital est un frein à l’avènement de la Glorieuse Révolution. Vous vous attendez à vous faire dépouiller ? Eh bien non, on va juste vous taper sur la gueule.

Je vous jure que je ne mens pas : Le jeu parle de « pirates », mais en fait, quand vous vous faites blaster par lesdits pirates, ils ne vous volent rien ! Retrouvez votre cadavre, vous retrouverez la totalité de votre butin. Ils ne volent pas les riches pour donner aux pauvres, ils ne volent pas les riches pour leur propre gain, non : Vous avez une sale gueule d’accapareur alors ils vous défoncent. Vous pouvez vous défendre, par contre, et alors là, le combat spatial, c’est pas mieux que sur terre. Pas moyen d’élaborer des manœuvres malines, de perdre ses poursuivants dans des astéroïdes (quant à viser les vaisseaux adverses, à moins que par un coup de bol monstrueux vous vous trouviez dans le bon axe, n’y pensez même pas, on n’est pas dans Freelancer).

Heureusement, il y a des aliens (un seul à la fois, jamais plus). Des petits, des gros, des laids, des beaux, etc., etc. Bon, OK, ils ne parlent pas la langue (techniquement c’est vous qui ne parlez pas la langue, mais ils sont toujours prêts à échanger un peu de matos ou une bonne blague avec vous. Ma préférée, c’est « Trexdf oritchitchi ? Bougnax Raflafla, LOL ! » (Notez bien la puissance de l’algorithme d’écriture, la subtilité dans la polysémie). Les aliens, et leurs artefacts sympas qui vous enseignent des mots pour comprendre les informations capitales qui vous sont transmises sont ma partie favorite de No Man’s Sky. Après mille ans (environ) d’exploration d’un système, vous pourrez vous aussi vous essayer à l’humour si particulier des Gek.

En gros, il y a de tout dans No Man’s Sky, et si vous disposez de mille ans environ, vous allez découvrir plein de choses, construire plein de petits carrés qui pourriront votre inventaire encore plus qu’il ne l’était à la base, et découvrir le Secret au Centre de l’Univers™. Pour une raison qui m’échappe, cette dernière phrase me fait gravement penser à Curiosity (si, si, vous vous rappelez ? ce truc où il fallait arriver au centre et où il y avait un prix unique pour la dernière personne ; on avait été super contents du résultat de ça, non ?).

Un minimum de Fun

Alors oui, No Man’s Sky est original, mais au sens premier du terme : On n’a jamais rien vu d’exactement comme ça avant, tout comme chaque personne est originale en ce que nous sommes, chacun d’entre nous, d’uniques flocons de neige, précieux et parfaits au fin fond de notre petite âme de geek. Par exemple, le jeu nous fait penser à MineCraft (en moins bien), à Freelancer (en beaucoup moins bien), à Out There aussi, pour l’apprentissage de la langue (mais en moins bien : dans Out There, il n’y avait qu’une seule langue, et ça fonctionnait très bien).

Imaginez un jeu que vous découvrez pour la première fois, même un truc pas top, même un truc difficile, même, pourquoi pas, un Flight Simulator ou un truc du genre. Vous installez le jeu, on vous explique un peu comment ça marche, ou vous faites vos recherches, et puis au bout d’un moment vous arrivez à voir ce qui fonctionne dans le jeu, et ce qui ne fonctionne pas (bah oui, ça arrive). Surtout, si le jeu n’est pas juste un désastre, vous allez apprendre ses règles, c’est-à-dire les moments dans le jeu où vous saurez trouver une solution sans problème, et les moments plus tendus où il va falloir être au taquet. C’est ainsi que quand vous croisez un de ces trucs qui explosent dans MineCraft, vous savez que rien n’est joué, quand Kratos tombe sur un boss de dix fois sa taille, vous savez que ça va être différent de quand vous éclatiez des chiens de l’enfer comme autant de taquets sur votre visage quand vous étiez adolescent.

No Man’s Sky, lui, vous dit « Bon, écoute, coco. On a fait toutes ces planètes, tous ces systèmes, et puis si, dans mille ans environ, tu arrives à comprendre comment fonctionne la carte entre les systèmes, bah ce sera cool, tu pourras faire ce que tu veux. En attendant, fais-moi un peu de place dans cet inventaire, steupl, ton vaisseau a besoin de plutonium. Y en a par là (*fait popper 35 icônes autour de vous, dont certaines seulement représentent du plutonium). Allez bisous. » C’est un jeu de craft qui ne vous permet pas de construire quoi que ce soit (excepté ces trucs qui limitent encore un peu plus votre inventaire. C’est un jeu de collecte qui ne vous fournit qu’un tout petit peu de place. C’est un jeu d’exploration qui ne vous permet pas de dessiner une carte. C’est un jeu de découverte qui vous demande de vous promener vers telle ou telle icône, mais qui ne vous permet pas d’en sélectionner une en particulier ni même d’effacer les 250 que vous n’avez pas atteintes sur la planète précédente (bien à l’abri d’une tempête dans ma petite grotte, je sais que si je poursuis vers le nord — et que la gravité s’arrête, hein — j’arriverai au monolithe de la planète des animaux chelous pour peu que je marche mille ans environ). No Man’s Sky n’aime pas ses joueurs, et il n’est pas juste avec eux.

On peut pardonner à une petite équipe d’avoir promis monts et merveilles et de n’avoir pas fourni tant que ça. On peut passer sur le fait que, quand tout est aléatoire (procédural, gnagnagna), alors rien ne se démarque vraiment (bah oui, si vous prenez les planètes de Mass Effect, elles sont peu nombreuses, certes, mais leurs enjeux et leur personnalités sont très contrastées, parce qu’elles n’ont pas été laissées au hasard, elles). Mais puisque tout, du level design au creature design au tutti quanti design, on se demande un peu ce qui a été fait dans le jeu, sinon le strict minimum. Extra Credits a réalisé une vidéo sur comment améliorer Pokémon Go, en déclarant que puisque le simple fait de trouver les données de géolocalisation était ce qui représentait le gros de l’investissement, il était vraiment dommage que derrière tout ça, aucun effort, même minime, n’ait été fait sur le gameplay (allez voir leur vidéo, ils proposent des solutions particulièrement alléchantes). Dans No Man’s Sky, on se demande ce qui a coûté cher : La formule de génération ? On l’a vu, elle ne sert qu’à produire des planètes toutes différentes mais sans aucune personnalité.

Le moteur graphique ? Peut-être, mais on a déjà vu plus joli.

Le gameplay ? Soyons sérieux.

Tout ça à la fois ? Oui, et c’est ça le problème.

En essayant de nous donner un p’tit peu de tout sans jamais aller au bout de ce qu’il donne, No Man’s Sky nous montre à quel point le medium jeu video, comme tous les medias d’ailleurs, est d’une grande vacuité s’il n’est pas au service d’une vraie vision, d’un réel talent. Quand je joue à Flight Simulator, j’ai un feedback : l’avion monte ou s’écrase. Quand je joue à The Witcher, j’ai un feedback : Geralt survit, meurt, devient un Casanova albinos ou un vrai empaffé. Quand je joue à Curiosity… naaaan, j’arrête. Quand je joue à No Man’s Sky, rien ne m’empêche de progresser si ce n’est les carences du gameplay. Je vais pouvoir aller vendre mon or à la station MAIS il va falloir que je me fasse démonter par les « pirates » avant. Je vais construire un super upgrade pour mon vaisseau MAIS je vais devoir m’emmerder avec mon inventaire avant. No Man’s Sky n’aime pas ses joueurs. Ce n’est pas le skill qui importe, c’est la perte de temps. Toujours, toujours la perte de temps. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si tout, absolument tout est mesuré en heures, minutes et secondes dans le jeu. No Man’s Sky n’aime pas ses joueurs, il veut juste qu’ils lui donnent de leur temps.

Il faut reconnaître à Hello Games le travail très important qui a dû être fait. Il n’est pas question ici de dénigrer leur passion, leur enthousiasme, et les heures de crunch avant la production du fameux CD. Mais imaginez que quelqu’un vous dise qu’il a réalisé une cathédrale mille fois plus grande que son modèle en collant ensemble des dés à six faces, ce qui lui a pris mille ans environ et que vous pouvez jouer avec mais que vous ne pouvez faire rouler aucun des dés. Le fun en prend un coup. OK, vous pouvez vous promener dans une cathédrale qui est encore plus grande que la vraie, mais où est le jeu dans tout ça ? Vous pouvez décider de rechercher tous les 6, ou toutes les séries. Mais les dés ne changent pas. Leur valeur reste la même. Quoi que vous fassiez, votre passage à tel ou tel endroit n’aura d’impact que sur le fait que vous aurez écrit « kiki poilu » de temps à autre sur un mur. Je suis d’accord pour qu’on ne sauve pas la galaxie dans tous les jeux, mais là…

Je ne retournerai jamais, même dans mille ans environ, quand j’aurai compris le système de navigation entre les systèmes, sur La planète des animaux chelous. Je ne me vengerai jamais des psychopathes de l’espace qui m’ont tabassé une fois où j’étais blindé d’or. Il est possible que je devienne bilingue en Gek, mais je ne retournerai jamais voir le premier Gek que j’ai rencontré (même s’il avait l’air très sympa) pour essayer de comprendre ce qu’il m’a dit. No Man’s Sky m’a dit « Va explorer, tu vas voir des trucs nouveaux. » Et puis quand j’ai eu appris de mes voyages, il m’a dit « Cette première rencontre, qui aurait dû être unique, elle n’est pas assez différente de cette autre qui est plus près. » Quinze millions de milliards de planète, et rien n’a plus de valeur ici qu’ailleurs. Le ciel n’appartient effectivement à personne.

Au final

Au final, No Man’s Sky n’est pas un échec, disons qu’il n’est pas qu’un échec. On peut prendre du bon temps (perdre du bon temps ?) facilement dans le jeu, découvrir, customiser, papoter. On peut faire énormément de choses, et si on veut en faire certaines, on devra en faire d’autres. Mais on n’a très envie de faire aucune d’entre elles, la faute à des ambitions démesurées, des promesses irréalistes, un trailer manipulateur, un public manipulé qui tombe systématiquement dans un panneau si visible, et une industrie qui n’a aucune idée de ce qui lui arrive. Je vous ai dit que No Man’s Sky n’aimait pas ses joueurs, parce qu’il leur donne à espérer des choses qu’il n’a pas envie de leur donner. Tu voulais un shotgun pour ton multitool ? Il faudra passer des heures à chercher les matériaux et espérer que tu n’auras pas besoin de place pour autre chose. Tu voulais vivre une grande et belle aventure de space opéra ? Il faudra payer 60 euros et attendre des mois pour qu’un éventuel patch te permette de le faire. No Man’s Sky nous démontre, en creux, que notre temps est précieux, et que le jeu vidéo n’est (en général) pas qu’un passe-temps, mais qu’il nous donne des émotions, des sensations, de la difficulté pour mériter notre temps. No Man’s Sky fait fi de quasiment tout cela, mais nous montre le temps qu’on investit. En cela, c’est une œuvre d’art totale : son contenu est un gros joli paquet vide, ce qu’est également son contenant.