Crue de Paris : Mallock, un écrivain de thrillers, imagine le pire des scénarios

Avant d’être écrivain, je suis Parisien. Hasard ou coïncidence, lorsque j’ai commencé à penser au plan de mon cinquième roman il y a une dizaine d’années, je l’ai conçu dans un Paris inondé par la crue du siècle. Une crue plus terrible que celle de 1910. Ce matin, il pleut encore et je m’interroge : le pire peut-il se produire ? La Capitale est-elle préparée ? Aurais-je dû passer mon permis bateau ?

C’est l’un des grands privilèges du romancier que de pouvoir, à sa guise, faire pleuvoir ou décider d’une canicule.

Dans Le principe de Parcimonie, je voulais raconter l’histoire d’un tueur assiégeant Paris, ce centre du Pouvoir et nid douillet des élites et des “stars” que cet assassin en costume d’arlequin décide de prendre pour cible. Mais comment décrire, une fois de plus, ma ville ? Elle avait déjà été le décor de deux enquêtes de mon commissaire de police préféré.

C’est à cette époque, en faisant la planche dans une piscine du sud de la France, que je me suis rappelé de certains souvenirs d’enfances : ma mère m’avait parlé de la crue de 1910. J’avais encore en tête les clichés sépia d’un Paris assiégé par les eaux. Aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces lignes, on annonce que la Seine va atteindre les 5,50 mètres, un niveau encore bien inférieur à la catastrophe de 1910.

L’idée d’une crue à Paris m’a rendu ce service au-delà de ce que je pouvais espérer. Grâce à elle, les crimes stupéfiants du docteur Ockham se déroulent dans une capitale néo-vénitienne, baroque et sanglante. Un Paris, comme on ne l’a jamais vu auparavant.

J’étais loin de penser que la réalité allait m’emboîter le pas, seulement 4 mois après la sortie de mon livre ! Si c’est comme ça, peut-être devrais-je annoncer le plein emploi, le soleil à volonté et le vaccin contre le cancer dans mon prochain roman…

Dans Le principe de Parcimonie, j’ai imaginé les répercussions d’une inondation qui dépasserait, à peine, le niveau de celle d’aujourd’hui. Maintenant, j’aimerais partager avec vous quelques extraits de ce livre, à découvrir, si j’ai suffisamment piqué votre curiosité :

Cette nuit, comme prévu, les eaux de la Seine avaient fait l’école buissonnière. Les barrages de sacs n’avaient pas tenu et l’eau était remontée par les voies rapides le long des berges pour envahir les surfaces réputées inondables. Intra muros, la Seine occupait désormais une bande irrégulière d’environ trois cents mètres sur la rive droite et de près de cinq cents mètres sur la gauche, de Bercy à la porte d’Issy. On avait retrouvé les mêmes délimitations que lors de la grande inondation de 1910.
Dans l’obscurité, plus d’une centaine de bateaux pneumatiques semi-rigides commençaient à patrouiller. Avec leurs fonds plats et leurs moteurs in-bord, les barges en Kevlar des douanes et de la marine nationale pourraient circuler sans trop de problème dans les rues les plus étroites et les plus éloignées de la Seine.
Les murs allaient-ils tenir ? N’avaient-ils pas oublié un passage par lequel le fleuve allait envahir tout Paris ? À son bureau, tandis que Mallock se débattait avec sa nouvelle énigme, Otto Borg faisait le point. Pour le Louvre, le nécessaire avait été fait. Bien qu’ils n’aient pas eu le temps de déménager les statues les plus lourdes, elles étaient toutes protégées. Celles des Tuileries étaient sur des socles. Il y aurait un gros travail de nettoyage de ceux-ci, mais rien qui ne mit en péril les corps ou les visages. L’entrée du musée, la Pyramide elle-même, avait été complètement entourée d’une fortification en ciment de plus d’un mètre cinquante.
Le plus difficile avait été de recenser tous les soupiraux dans les caves et les étages inférieurs, un travail qui, comme tant d’autres, avait été commencé mais jamais terminé. Les « réserves » du Louvre, comme des autres musées de la capitale, contenaient dix fois plus d’œuvres diverses que ce que l’on y voyait exposé. Heureusement pour circuler et déplacer les œuvres, il y avait sous le gigantesque bâtiment un réseau moderne de rues. C’était par là qu’Otto Borg passait régulièrement pour surveiller les travaux qui permettraient d’agrandir bientôt le hall d’entrée sous la pyramide. Revers de la médaille, une seule voie d’eau et ce serait le Louvre dans son entier qui risquait d’être envahi, coulé comme un bateau.

Pour tout vous dire, suite à mes premières recherches pour le plan du Principe de Parcimonie, en 2006, j’ai failli abandonner l’idée : la moitié des articles que je trouvais ici et là semblaient indiquer qu’il y avait fort peu de risques qu’une telle catastrophe puisse advenir à nouveau. Je m’en suis presque voulu à l’époque d’avoir trop “délirer” dans mon scénario, car je me dois de rester dans les limites strictes de la crédibilité dans chacun de mes livres. Je flirte avec le fantastique, mais ne couche pas. Ce serait indigne d’un policier de la République, non ?

Heureusement (pour moi), l’autre moitié des études — et pas les moins sérieuses — se montrait bien plus inquiétante. Pour leurs auteurs, la “crue centennale” comme son nom indique, arriverait inéluctablement entre 2010 et 2020. La question n’était pas de savoir “Si” mais simplement “Quand”.

Dès cet instant, j’avais là confirmation de la plausibilité de mon hypothèse et, par conséquent, le décor de mon livre. Une mauvaise nouvelle pour Paris, une bonne nouvelle pour moi :

Zéro degré sur Paris. Ça aurait pu ressembler à l’hiver, si la crue de la Seine n’était pas venue gâcher la fête. Après avoir attendu la dernière minute, les instances responsables de la capitale ne pouvaient plus reculer. Grands pourvoyeurs de crue, les glaciers du Mont-Blanc, Tacul, Leschaux et Talèfre, avançaient vers le bas de la vallée en dégueulant leurs eaux par leurs bouches empierrées.
Rue de Rivoli, loin de ces moraines glacières, les derniers tas de neige agglutinée dérivaient dans des caniveaux gorgés de pluie. La Seine avait encore monté. Un courant beige en fripait violemment la surface. Sur le macadam, il n’y avait plus la moindre trace de glace. Le temps s’était brutalement réchauffé. En cette triste journée, le thermomètre atteindrait même les 18° vers midi, battant le record du 16 décembre 1989.
La Seine avait atteint les cinq mètres de hauteur de crue au quai de la Tournelle, nouvelle référence depuis que le Zouave avait été déplacé. L’heure était venue de déclencher le plan Neptune. Le 13 n’était pas directement concerné dans l’opération, ou très peu, lui avait précisé le haut fonctionnaire. Les grandes décisions seraient prises au QG de crise, dans les sous-sols de la préfecture de police, au sein de la zone de défense de l’Île-de-France placée sous la responsabilité du préfet de police. « Il nous reste une petite dizaine de jours devant nous, lui avait précisé Otto. C’est ce qu’on appelle dans notre jargon à la con, une crise à cinétique lente. En l’occurrence, une grosse emmerde qui monte progressivement, et qui nous laisse, a priori, le temps de nous organiser.

Mais il ne faut pas croire que l’État a attendu la catastrophe sans rien faire.

Selon mes recherches, après la crue de 1924, le ministère des Travaux publics a décidé d’aménager cinq grands lacs artificiels en amont de Paris. Le premier, le lac de Pannecière, sur l’Yonne, est entré en service en 1949, celui de la forêt d’Orient en 1966, celui du Der-Chantecoq en 1974, les deux derniers, ceux du Temple et d’Amanceen, il y a 25 ans, en 1990. Ils sont aujourd’hui gérés par l’IIBRBS, l’Institution Interdépartementale des Barrages Réservoirs du Bassin de la Seine, dont la Ville de Paris est membre, et servent en quelque sorte de barrages réservoirs. En cas de crue, on peut, grâce à eux, stocker l’eau de la Seine ou de la Marne pour limiter l’ampleur de la crue.

Hélas, nous ne sommes pas tranquilles pour autant ! Dans le cas d’une inondation du type 1910, ces barrages ne permettront de diminuer que d’1 seul petit mètre la hauteur de la Seine à Paris. Ce qui est cruellement insuffisant en regard des 4 mètres de montée des eaux mesurés lors de la dernière “centennale”. Rappelons-nous, Parisiens et Parisiennes : le 20 janvier 1910, la Seine était à 3,80 mètres, 6 jours plus tard, elle était à 7,40 mètres. Le fleuve avait multiplié son débit par huit. Le 28 janvier 1910, le pic maximum était atteint : 8,60 mètres !

Si cela se produit, soyez-en sûr, les médias réclameront la tête de leurs dirigeants, ou plutôt de toute l’armée de sous-fifres que ces braves gens entretiennent si généreusement. Comme souvent, le Paris oisif se réveillera courroucé et cherchera des têtes à couper, et le coupable unique, donc idéal, de cette forte aquatique gabegie :

En rentrant, Mallock alluma la télévision. Se laver la tête. Essayer de s’enivrer de cette vacuité à paillettes que le petit écran gerbait avec une prodigalité sans pareil. […] Sur les trois chaînes principales, espérant calmer l’ire de la Seine comme celle d’Ockham, de grands débats sérieux avaient été organisés. Aucun people en vue, que des scientifiques, ethnologues, sociologues, climatologues et autre « logues ». La question : la Seine allait-elle vraiment sortir de son lit et envahir Paris ? Le fantôme de 1910, après un siècle de silence, réapparaissait. La catastrophe n’était pas encore là, mais on commençait déjà à désigner les coupables et à s’invectiver copieusement:
– Qu’est-il advenu du projet des neufs casiers, entre Montereau-Fault-Yonne et Bray-sur-Seine ?
– 500 millions d’euros, voilà ce qui s’est passé, vous auriez financé, vous ?
– Ça n’impactait que 12 communes. Bonjour les dégâts.
– En tout cas, avec leurs 60 millions de mètres cube, ça nous aurait bien servis aujourd’hui…
Pour représenter le gouvernement, un visage connu, la bonne bouille d’Otto Borg. Contrairement aux autres participants, il était étrangement calme :
– Permettez-moi simplement de résumer la situation telle que je la vois. Deux choses sont à redouter : les pertes humaines d’une part, et la catastrophe matérielle d’autre part. Nous sommes dans l’une des plus belles villes du monde, et pour vous donner un seul exemple de l’ampleur du cataclysme qui nous attend, trois de nos plus grands musées sont situés en plein milieu des zones inondables. Nous sommes en train d’évacuer une grande partie du Louvre, dont 17 000 m2 sont menacés, ainsi qu’Orsay et le musée du Quai-Branly, soit, selon mes dernières estimations, 276 000 statues, peintures et chefs-d’œuvre divers. Des endroits encore plus sensibles que ceux-ci sont en train d’être murés, notamment la galerie Donatello et les anciennes écuries impériales. Plus de 3 mètres d’eau en noieront les arches si l’on ne parvient pas à les isoler de l’eau par des maçonneries parfaitement étanches.

Fidèlement à ce que j’ai prédis/imaginé/déliré (rayez la mention inutile) dans ce roman, le Louvre et le Musée d’Orsay sont aujourd’hui fermés et s’activent à protéger notre patrimoine. « Nous avons quasiment atteint le seuil d’alerte, déclenché à partir de 5,20 mètres d’eau, a expliqué le Musée d’Orsay. Une cellule de crise s’est tenue, composée de la direction et du personnel pouvant être concernés, mais nous sommes prêts. D’autant qu’en mars dernier, nous avions simulé une crise de ce type ». Si le niveau de la Seine dépasse 5,50 mètres, les équipes auront alors 96 heures pour déplacer les réserves dans les étages supérieurs.

Les inondations sont le risque numéro 1 dans la région île de France, et on ne peut que constater à la lecture des études que la capitale a passé son temps à se convaincre de son immunité. Aujourd’hui, le coût d’une nouvelle crue peut être évalué entre 4 et 40 milliards d’euros, sans tenir compte ni des réseaux endommagés ni des conséquences de la paralysie en termes de perte de fonctionnement et de production.

Il est désormais admis par toutes les instances compétentes que son impact sera dix fois supérieur à la crue de 1910, tant en nombre de personnes touchées que de coût financier.

Il ne faut pas s’attendre à une inondation de l’ampleur de celle de 1910, contre laquelle en effet de nombreuses dispositions ont été prises... Mais à quelque chose de bien plus ample ! De bien plus dangereux. Tous les signaux sont au rouge : dérèglement climatique, réchauffement global, fonte des glaciers… Selon toute probabilité, la prochaine crue devrait dépasser, et de loin, ce que la capitale et les 508 communes impactées ont connu au siècle dernier et dans les siècles précédents.

Police, militaires et pompiers allaient lutter ensemble contre la Seine, comme des enfants protégeant leur précieux château contre l’arrivée inexorable des vagues. Dehors, la glace avait figé dans un chaos infernal tout ce qui avait été balayé par la crue. Panneaux, bancs, grilles d’égouts, poubelles, voitures retournées, arbres, abribus, anciennes passerelles de bois, fontaines Wallace, bicyclettes, tout se retrouvait pétrifié dans un parfait désordre et sous une même coque transparente. Marcher dans cet énorme capharnaüm n’était pas chose simple, ni dénuée de danger, mais le spectacle était impressionnant, magnifique et surréaliste par endroits.
En arrivant place de la Concorde, Margot et Amédée tombèrent, émerveillés, sur un autre décor : la vaste esplanade, au centre de laquelle le bon roi Louis XVI avait perdu la tête, avait été dégagée et transformée en une gigantesque patinoire publique. Par milliers, les Parisiens s’étaient réunis au bout du jardin des Tuileries. Glace et feu, musique, orgue de Barbarie, enfants et adultes en longs rubans humains serpentaient sur l’asphalte de glace de leur capitale, entre les lumières, les rires et les centaines de sapins qui y avaient été installés. C’était beau.

Ce ne sera pas seulement l’eau, mais également les hommes qui poseront problème. Le vandalisme, la violence et les vols seront à craindre et toutes les mesures de sécurité, même les moins populaires, devront être prises. Imaginez si, comme dans ce maudit roman, un ou plusieurs malfaisants décident de passer à l’acte ?

L’électricité va, elle aussi, se transformer en une ennemie redoutable. L’ERDF déclenchera la mobilisation générale à 6,5 m. L’eau montera sans doute au delà des 10 mètres. Avec 50 centimètres par jour au pic de la crise. Il y aura dans les 500 000 foyers-électricité touchés par des coupures, notamment celles, préventives, réalisées pour éviter les courts-circuits.

Grâce à l’existence d’un grand nombre de groupes électrogènes, l’ERDF raccordera les secteurs jugés prioritaires en suivant les instructions du QG opérationnel de crise installé dans les sous-sols de la préfecture de police, au sein de la zone de défense de l’Île-de-France.

La gestion de crise, comme on dit pudiquement, dans un pays où l’opinion est “sensible”, ne sera pas non plus une mince affaire. Si on ferme un pont, des voix scandalisées s’élèveront pour expliquer l’inanité de cette décision, si on laisse un RER ouvert, on criera à l’erreur criminelle. Ces mesures seront donc prises en concertation pour éviter, autant que faire se peut, les polémiques qui viendront malgré tout inonder les médias. En 1910, une superbe girafe est décédée d’une pneumonie. On cherche encore le coupable !

Le journaliste passa complètement à côté de l’humour pince-sans-rire d’Otto.
– Et l’eau potable ? Je suppose que les crues vont rendre l’eau de nos robinets impropre à la consommation ? C’est autrement plus important qu’une girafe ?
– Oui, mais non. Fort heureusement, Paris dispose d’une réserve d’eau supplémentaire, la nappe de l’Albien, insensible aux crues, qui est située à une profondeur de 600 mètres sous la capitale. Cinq puits y sont reliés, disposant chacun d’une capacité de production de 150 000 litres par heure. Des accords ont été également passés avec les grandes compagnies d’eaux minérales. Rien à craindre de ce côté-là.
– Une dernière question, celle que l’on retrouve le plus souvent dans les tweets de nos téléspectateurs : « Combien de temps durera cette crise ? »
– Je pourrais vous répondre que seul le ciel le sait, mais disons que nos estimations sont d’une quarantaine de jours.
– 40 journées de crue ? C’est énorme !
– Non, soupira Otto Borg, 40 jours avant que la capitale ne retrouve un visage humain et l’usage de ses métros et avenues. “Le Fluctuat nec Mergitur”, devise de Paris, n’est peut-être pas seulement métaphorique.

Depuis que l’eau de la Seine déborde, tout le monde, de mes voisins à ma pharmacienne, me posent 2 questions : “Comment avez-vous fait, encore une fois, pour prévoir ce genre de chose ?” Je n’en suis pas à mon premier méfait prémonitoire et m’en inquiète quelquefois, leur dis-je, et j’évite de préciser que j’ai eu l’idée dans une piscine du Sud de la France — et que la plupart du temps, je suis si peu devin que j’oublie même mon parapluie quand il pleut déjà dehors…

Mais ce qui est sans doute révélateur dans cette histoire, c’est cette autre question qu’ils me posent : “Sachant le retour d’une crue centennale, pourquoi n’a-t-on rien fait ?” Et là, je ne peux m’empêcher de leur rappeler le fameux adjectif : “Centennale”. Les politiques n’ont plus le souci de gouverner la Nation dans un siècle, mais celui de poursuivre leur carrière et favoriser celles de leurs amis… à l’échelle d’un mois ou, au grand maximum, d’un quinquennat. Prendre des décisions budgétaires courageuses, dont l’effet ne se fera, peut-être, sentir que dans… 100 ans, alors qu’ils ne seront plus là pour en tirer quelque gloire ou profit, est carrément inenvisageable.

Avant de clore ce billet, je tiens en tout cas à vous adresser mes plus plates excuses pour avoir, peut-être au moins indirectement par mes modestes écrits, contribué à cette crue. Et si vous voyez un tueur déguisé en arlequin, avec un rasoir à la main… c’est que ce satané thriller est (vraiment) en train de se concrétiser !


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