Mallock est appelé une fois encore pour résoudre une énigme de meurtre en chambre close. En étudiant les mœurs étranges des pigeons, il trouvera une solution… totalement inédite.

La mouche s’était posée sur l’œil. Un œil grand ouvert, luisant comme un miroir. Apparemment satisfait de cet emplacement, l’insecte avait entrepris de se frotter la tête avec application. Son dos était vert, d’un vert métallique tout aussi brillant que ses pattes étaient mates, hérissées de poils et du même noir que la rangée de cils qui entourait le globe oculaire sur lequel, tout fier, se reflétait le petit narcisse brachycère.

Un peu plus loin dans la pièce, on s’affairait.

Un homme en blouse blanche talquait une tour Eiffel, un autre relevait les températures, celle de l’air et celle du corps, un dernier posait un peu partout des chiffres gravés en noir sur des portants en plastique jaune. Tout au fond, une femme, munie d’un minuscule aspirateur, relevait traces et poussières.

L’éclair brusque d’un flash gouacha la pièce et ses occupants. Un chat noir feula, furieux, avant de disparaître dans l’escalier qui menait à la cave.

Le commissaire Amédée Mallock avait envie d’être autre part. Pensif, presque recueilli, veillant à ne respirer que par la bouche, il s’accroupit auprès du corps. C’était celui d’une dame de type caucasien, blonde, dans les quarante ans, très maquillée, trop sans doute, talons vertigineux et tenue de soirée. Lors de sa chute ou du combat qui l’avait précédé, sa robe avait remonté sur le haut de ses cuisses dévoilant l’absence de petite culotte : « Quel dommage ! » avait déclaré le légiste avant de se risquer à avancer l’heure du décès :

– Résumons-nous — de peur de se tromper devant Mallock dont il connaissait la réputation, le légiste réfléchissait tout haut en utilisant la première personne du pluriel — il est maintenant 1 heure du matin, la pièce est à 20°, et nous savons d’expérience que le corps perd environ 1 degré toutes les 60 minutes. Or la température de sa peau est à 33°. La chaleur intérieure de la dépouille met a minima deux fois plus de temps à s’équilibrer, et celle-ci se situant à 35°, nous pouvons raisonnablement situer l’arrêt des fonctions d’homéothermie aux alentours de 20 h 45. En prenant un peu de marge, je placerais l’heure du décès dans une fourchette d’une grosse demi-heure, allant de 20 h 30 à 21 h 15.

Le « nous » avait été remplacé par un « je » prudent, car encore protégé par l’utilisation discrète du conditionnel. Défense inutile car l’estimation recoupait parfaitement le témoignage du voisin :

– On avait baissé la télévision pendant l’écran de pub, lorsqu’un terrible fracas et un hurlement “à vous glacer le sang”, avait ajouté la dame dudit voisin, qui avait la métaphore inventive, nous ont alertés.

Lui et sa moitié, donc une personne et demie, s’étaient précipités devant la villa sans oser y entrer.

Vu qu’elle n’était pas vraiment commode, la voisine. Pas l’genre à s’lier, si vous voyez ce que j’veux dire.

– Et pas non plus le genre avec lequel on souhaite se lier, avait ajouté sa moitié, un quintal de graisse reposant sur une paire de chaussons rose.

– Fallait voir comment qu’elle s’habillait.

Toujours avec des jupes à ras l’bonbon, avait renchéri le mâle, dont la concupiscence humidifiait la bouche.

D’après leurs dires, ils avaient attendu devant la villa jusqu’à 22 heures, tendant l’oreille et discutant pour savoir s’ils devaient ou non prévenir le commissariat.

– On s’en souvient bien, on s’était donné 10 heures tapante pour prendre une décision. N’ayant plus rien entendu pendant vingt bonnes minutes, on a pensé que c’était louche. Hein ?

– Ouais, louche. Même suspicieux, tenta-t-elle. Il faut dire que quand elle était chez elle, madame mettait sa stéréo à fond sans se soucier des autres. C’était le genre à ne pas…

– Et alors ? l’interrompit Mallock.

– Ben on a finalement appelé les flics… pardon les Messieurs de la police.

Les argousins du commissariat du coin étaient arrivés à 22 h 28. Ne parvenant pas à entrer, ils avaient fini par faire appel à l’un de leurs serruriers.

– Il était 23 h 06, lorsque notre gars est parvenu à nous ouvrir la porte, et 23 h 08 quand nous avons découvert le corps de la victime, déclara le brigadier-chef Delmare.

– C’est devant l’étrangeté de la chose, toutes les portes closes de l’intérieur, que nous avons décidé de vous faire prévenir.


Jules et Julie, les deux capitaines de service au « 13 », étaient arrivés vers minuit, il y a maintenant plus d’une heure. Outre une inspection rapide du corps, ils avaient entrepris de faire un tour rapide de la maison.

Après une pièce d’accueil de taille modeste, se dressait le grand salon. Il était de forme carré avec, à l’opposé de l’entrée, un grand bow-window donnant sur le jardin. Sur la droite, la cuisine éclairée par deux fenêtres, ne possédait pas de porte vers l’extérieur. À gauche une embrasure au sommet arrondi donnait sur un couloir amenant aux différentes chambres : une au rez-de-chaussée et trois à l’étage, chacune disposant de son cabinet de toilette.

En faisant le tour du jardin, les policiers n’avaient relevé aucune trace de pas, notamment sous les différentes ouvertures.

En plein centre du salon deux énormes canapés en cuir blancs entouraient une table basse transparente, désormais fracassée. Au milieu des débris, gisait le corps de la défunte et, à quelques centimètres, ce qui ressemblait fort à l’arme du crime : une statuette en bronze. Autour, mosaïque tragique, sang et matière cervicale avaient comblé les espaces qui séparaient les différents morceaux de verre.


Une heure plus tard, la pièce grouillait de monde. Mallock était accroupi devant la morte. Il s’était approché d’elle comme s’il attendait de sa bouche quelques mots ultimes, des révélations sur son agresseur. Trente mètres plus bas, les vibrations du métro firent trembler les murs de l’appartement et les cheveux blonds du cadavre.

La mouche s’amusait maintenant à boire le trait de bave qui s’était écoulé de la bouche de la pauvre femme. D’un geste étonnamment vif pour son gabarit, le commissaire divisionnaire attrapa l’insecte.

Avant de parvenir à le capturer, il avait eu la ferme intention de tuer l’animal, mais maintenant qu’il le sentait vibrer dans sa main, il n’en avait plus vraiment envie.

Chacun a une vie, pas deux.

Et il n’était pas Dieu.

Alors, tout en veillant à ne pas être vu, il s’approcha d’une des fenêtres du bow-window et relâcha la mouche. Celle-ci, après avoir effectué un large cercle dehors, replongea dans la pièce pour se poser, ingrate, à quelques centimètres du pubis.

Amédée soupira :

– Si tout le monde en a terminé avec le cadavre, qu’on le recouvre.

– Vous avez vu les verrous sur les portes, en entrant patron ? lui demanda Jules.

– Non ?

– Pour pénétrer ici, les policiers ont été obligés de faire forcer l’entrée par l’un de leurs serruriers. La porte de derrière était, elle aussi fermée, et de l’intérieur également. Dans les deux cas, ce sont des verrous sans clé extérieure. Vous voyez où on veut en venir ?

– Meurtre en chambre close. C’est que ce Wysiwyg nous avait plus ou moins expliqué. D’où notre curiosité, expliqua Julie.

– Ouais. Ici il faudrait plutôt dire : « crime en villa close », précisa Ken. Une énigme comme vous les aimez, patron.

– On a déjà le corps et l’arme, fit remarquer Jules en désignant la statuette d’un guerrier grec habillé de fleurs et de fruits et brandissant un glaive au-dessus de sa tête.

– Oui, et on a également le meurtrier, lança Amédée tout fier de son effet.

Jules et Julie se regardèrent, puis se tournèrent vers Mallock.

– Vous avez déjà trouvé ?

Ils étaient à la fois contents et agacés. Cet art de la déduction confinait à la magie.

– Pas exactement, les rassura-t-il. Mais il y a une solution que l’on n’évoque jamais lors de ce genre d’événement. Et Dieu sait que j’en ai vu déjà un certain nombre.

– C’est ?

– L’hypothèse du mec pris au piège. Pourquoi le meurtrier ne serait-il pas encore sur les lieux, bien caché dans un coin ? Dans une planque dont il ne ressortirait qu’une fois la police rentrée chez elle ? Ce soir, les voisins se sont précipités juste après le cri d’agonie, à l’heure où le légiste situe la mort. Ils n’en ont pas bougé. La police est venue à son tour, puis nous-même. Les chances pour qu’il ait pu s’enfuir sont minimes.

Dans l’appartement, le passage d’une rame fit à nouveau frissonner la chevelure dorée de la victime.

– Recouvrez-la bordel ! Ça fait deux fois que je vous le demande, gueula Mallock.

Il était maintenant une heure du matin. Si l’hypothèse du commissaire était exacte, le tueur était caché dans la villa depuis plus de quatre heures. Avait-il soif ? Faim ? Peur ? Les entendait-il seulement se préparer à la chasse ?

Mallock donna ses instructions :

– On va se séparer et fouiller la villa du sol au plafond. Monsieur le légiste reste à côté du corps avec ses assistants et deux policiers. Jules, tu prends un homme et tu fouilles le second étage ainsi que le grenier. Julie, avec un autre, le premier et le rez-de-chaussée. Moi, je me réserve la cave avec le brigadier-chef. Ce genre de vieille maison est plein de cachettes possibles, je compte sur vous pour ne rien laisser passer. Je me répète, les verrous, l’heure de la mort et les témoins extérieurs ne laissent qu’une seule solution : la présence de l’assassin entre ces murs. Allez, on y va.

Puis il se ravisa :

– Julie et compagnie, on met ses gilets et on fouille l’arme à la main. Ce type n’a certainement pas envie d’être pris.

Ils repartirent vers leurs véhicules pour y chercher les « secondes chances »

La traque commença.

À l’intérieur de la villa, les bruits se firent étranges : de longs silences brutalement interrompus par des coups sur des cloisons ou par la violence d’une porte que l’on ouvre brusquement, des craquements, des avertissements : « Police, on entre ! ». Parfois des phrases murmurées entre agents. Puis, soudain, un coup de feu. Tout le monde se précipita à la cave. Le jeune brigadier-chef, surpris par le chat noir entraperçu à leur arrivée, avait tiré manquant heureusement la pauvre bête.

Il tenta de s’excuser, honteux :

– On a si peu d’entraînement…

– Détonation précoce, à votre âge c’est un phénomène embarrassant mais banal, lâcha Mallock.

Julie, arrivée en renfort, eut du mal à garder son sérieux.

Une fois l’arme rangée dans son étui, ils repartirent chacun dans leurs coins pour reprendre la chasse.


Une heure plus tard, le brigadier et ses quatre hommes, les deux capitaines, le légiste et ses deux assistants, se retrouvèrent ensemble dans le salon avec la même tête d’enterrement. Ils n’avaient rien trouvé.

Seul Mallock, l’œil sur son smartphone, semblait satisfait. Souriant, il lisait un article. À moins qu’il ne regarde une vidéo.

– On peut savoir ce qui vous procure une telle allégresse patron ?

Amédée se tourna vers Julie.

– Je ne me moque pas de toi, rassure-toi. De moi, peut-être. Pour être honnête, je viens tout juste de comprendre. Et, pour tout te dire, ça m’amuse de voir à quel point nous sommes conditionnés.

– Conditionnés ? Comment ça ?

– On voit une personne morte dans une villa fermée à clé, une statuette pleine de sang, et hop, on en déduit qu’il ne peut s’agir que d’un homicide. Mieux, délice du romancier et cauchemars du bon policier, d’un meurtre en chambre close.

– Ce n’est pas un crime ? Un suicide, peut-être ! Vous êtes un peu bizarre commissaire, si j’ose me permettre.

Le brigadier-chef Delmare commençait à rejoindre lentement mais prudemment le clan de Julie. Celui des impatients.

Mallock entreprit alors de s’expliquer, mais, parce que rien n’était simple avec lui, il commença en remontant au début du XIXe siècle :

– La Thorndike puzzle box utilisée par un certain Edward Thorndike a mis en évidence les capacités d’apprentissage des chats ainsi que la law of effect, qui affirme qu’un comportement qui est suivi de conséquences positives a de grandes chances d’être répété, commença-t-il, sans pitié.

Son auditoire le fixa incrédule. Qu’allait-il encore leur raconter ?

– Par la suite, la boîte de Skinner a permi d’étudier les mécanismes de conditionnement sur les rongeurs et les pigeons en utilisant cette fois des stimulus renforçateurs…

Il compléta, en lisant le texte inscrit sur son téléphone :

– Le conditionnement opérant ou conditionnement instrumental, ce que d’aucuns appellent apprentissage skinnerien, est un concept central du béhaviorisme s’attachant à la notion d’initiation. En résumé, tenta-t-il de simplifier : les conséquences programmées d’une action, qu’il s’agisse d’une récompense ou d’une punition, rendent plus ou moins probable la reproduction ou non du comportement observé.

Puis, sentant bien l’incompréhension de son auditoire, il tenta de les récupérer :

– Là où ça devient encore plus passionnant, c’est lorsque l’on en vient à l’homme. Burrhus Frederic Skinner s’est rendu compte que la conduite humaine était conditionnée par les conséquences du comportement, « avant même » que celui-ci n’intervienne. Et c’est là qu’apparaît la notion, oh combien plus excitante, de croyance. Que l’on pourrait aussi appeler « superstition par anticipation », si ce faisant, on ne tombait pas pieds joints dans le pléonasme !

Julie bouillait. Elle connaissait bien son patron. Quand il avait trouvé la solution, il prenait un malin plaisir à dérouler tout son raisonnement, quitte à exacerber ses collaborateurs. À moins que ce ne soit dans ce seul but, en fait.

Mallock continua, persistant dans sa tentative d’explication…

– Les superstitions résultent d’une sorte de punition qui n’a découlé en fait que d’une simple coïncidence, que ce soit dans notre vie personnelle ou bien dans le vécu commun. C’est là que l’on retrouve le chat noir, l’échelle ou le pain posé à l’envers, mais aussi les doigts croisés ou le fait de toucher du bois.

– Et quel est le putain de rapport avec cette pauvre femme étendue tuée par un putain d’assassin dans cette putain de maison fermée ? lança enfin Julie.

– Eh bien, on pourrait ce soir s’amuser à parler de « Villa de Skinner », ou de « Thorndike puzzle house ». Nous sommes d’une certaine manière les sujets de sa fameuse expérience avec ses pigeons.

– Faisons simple : on est des pigeons. C’est ça ? bougonna la jeune capitaine.

– Ne le prends pas mal, on s’est tous fait avoir, moi le premier. Laisse-moi te raconter la fin de l’histoire… enfin, de l’expérience. Dans des cages séparées, le fameux Skinner a donné à manger des graines à ses pigeons, sans rien changer et avec toujours le même intervalle d’une vingtaine de secondes. Quelques heures plus tard, il a constaté que certains d’entre eux avaient fini par croire qu’un de leurs comportements naturels, comme battre des ailes, piquer sa grille du bec, ou bouger le cou vers l’avant, avait un lien avec l’arrivée de la nourriture. Ils se sont mis alors à adopter ce même comportement, que l’on pourrait qualifier de : « superstitieux », afin de s’assurer de recevoir leurs pitances.

– Et nous, là-dedans ? En quoi ça nous concerne ? On bat des ailes aussi.

– En quelque sorte. Comme les pigeons. On est arrivé dans une villa fermée à double tour, avec une femme morte et une arme ensanglantée. Conditionné qu’on est, pauvres de nous, on s’est mis à battre des ailes. Non pour faire tomber des graines, mais pour voir sortir le tueur de sa cachette. Attention, je me mets parmi les pigeons ! Je suis même en tête du bataillon. Le mâle dominant. Sa majesté le crétin en chef.

– Si ce n’est pas un meurtre en chambre close. S’il n’y a pas d’assassin caché. C’est quoi d’autre, insista Julie.

– Oui, c’est bien gentil ce genre de théories, s’enhardit le brigadier-chef Delmare mais, sauf votre respect, ça ne nous mène pas à grand-chose.

Mallock lui montra les chaussures de la morte.

– Regardez bien, de plus près, le cirage.

Julie se pencha avant de constater :

– La pauvre ne semble pas avoir eu le temps de l’étaler avant de se faire fracasser le crâne. C’est ça votre découverte ?

– Et de ce côté-ci ? C’est bien du cirage ? interrogea-t-il en montrant une large trace au sol en forme d’arc de cercle à côté du cadavre.

Julie s’accroupit et confirma :

– Oui.

Mallock montra alors une photo sur le mur.

– Qu’est-ce que tu vois ?

– Le salon avec la table en verre pris avant.

– Et ?

– Et la statue posée au milieu.

– Et maintenant…

Il désigna le front de la victime et diagnostiqua :

– Trois millimètres dans la lame criblée de l’ethmoïde.

Avec le même crayon, il remontra la statue représentant un guerrier à moitié nu brandissant un long glaive.

– Et là, au bout de l’arme de ce personnage, on retrouvera le sang et la matière cervicale de la victime.

– Normal, c’est l’arme du crime.

– Pas crime, Julie, accident, un simple et triste accident. Elle aurait dû faire comme moi.

– Comme quoi, vous ?

– Jamais cirer ses souliers !

Et sur ce, sans plus d’explications, il lança un “salut, j’me tire” à la cantonade avant de sortir de la villa.

Dehors rien ne laissait soupçonner la présence d’un cadavre, une belle femme trahie par ses chaussures, son envie de vivre et de resplendir pour être aimée.

Quand on glisse et que l’on s’empale le front sur la lance d’un bronze numéroté, moulé d’après une œuvre du Caravage. À qui donc en vouloir ? Au Caravage ou au cirage ?

Mallock, comme toujours, c’est au ciel qu’il en voulut.


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