L’EPITRE DE PIXELS


Nous vivons dans un monde maquillé, une société fardée aux traits tirés, défigurée par d’innombrables liftings. Un univers falsifié aux idéologies siliconées, au corps bodybuildé. Un globe grimé, aux gros seins gras, une terre truquée aux désirs effarants. Nous y regardons l’œil du télé-menteur où, formatés, “les pitres de pixels” s’écoutent parler, enfilant les clichés et tricotant le politiquement correct, tandis que leurs invités, pantalons baissés, sans la moindre pudeur, montrent leurs cœurs. Qui donc a fait pousser ces sangsues-censeurs, ces gentils petits clowns fachos qui peuplent les médias ? Ces pantins angéliques aux dents adamantines qui partagent un même et seul discours et mentent comme on expire ? Qui nous a imposé cette grande mythomanie collective : le couronnement des moins que rien, l’avènement du vain ?

Certes, la vérité a sa part de responsabilité. Elle est bien trop compliquée pour être médiatique. Trop subtile et trop nonne, trop longue à dire, fade en fait la pauvre conne, et plus chiante à décortiquer qu’une grenade. Même nus avec des plumes dans le cul, le réel et le juste n’intéressent plus personne. L’homme veut des jeux, du fric, des bites et des vagins, pour oublier ses chagrins. On veut des paillettes et des millions, du plaisir et des désirs au prix du gros, des larmes en croco, du faux en promo, “made in porno”. Faut bluffer l’gogo, travestir les gens et les faits, amener à “Paul & Mickey” leur catharsis du soir, leur nouvelle drogue : l’indignation. Manipuler l’opinion jusqu’à la démesure. On veut l’accumulation, pas l’épure, on admire les puants, pas les purs. Que gémissent les génisses, les siliconasses en string, les tatouagés décérébrés : mais n’est-il pire brutalité que l’imbécillité ?


Coupables, les pitres de pixels ? Ces bien-pensants hypocrites qui défoncent des portes ouvertes et s’en font des arc-de-triomphe ?

Certes, mais c’est nous qui les lisons, les élisons, les écoutons, nous qui supportons les lobbyages et copinages impudiques de tous ces pitres médiatiques, ces exégètes analphabètes, doctrinaires hystériques, idéogogoles, écrivaillons minables, pitres pitoyables tout autant qu’impitoyables. Pour autant, ils sont ce que nous plébiscitons, ceux que, faute de les couler en bronze chaque matin, nous modelons en cire pour les exposer au musée des Gredins : hypnotisés ou dupés, complices ou crédules, nous méritons ceux qu’on adule !

Alors, créateur, pour continuer à écrire dans ce monde peuplé de baudruches, d’autruches et d’indécrottables cruches, plonge tout habillé dans les compromissions. Maquille ta gueule, fais-toi blanchir le rire, liposucer le ventre et gonfler ces merveilleuses lèvres pulpeuses afin que glissent plus facilement l’angélisme liquoreux et les bas-ventres que tu auras à sucer le long de ta lamentable montée vers la réussite. Rajoute dans ton appareil romanesque des tasses de médiocrité et des clichés en pagaille. Et, avant de sortir en ville, n’oublie pas de te faire poser un gyrophare sur le crâne, te teindre une houppette violette ou te faire poser force plumes dans l’cul : la notoriété sera désormais ton ultime vertu.

À vouloir désespérément plaire au plus grand nombre, on s’approche peu à peu d’une médiocrité virtuose, connerie hégémonique, espace désertique. En remplissant bien toutes créations, de vides et de riens, de clichés cons et d’idées sucées jusqu’au bâton, nous rejoignons un nouvel ordre cosmique, une nouvelle consécration : celle de l’infiniment petit, écrit en majuscule, la nullité ultime, la sous-culture cavernicoles, la médiocrité troglodyte couronnée et élevée au rang d’un nouvel art, “Le 13e », l’unique, le spéléologique, celui qui porte bonheur quand, du pied gauche, on marche dedans, fiente sycophante, matière étrange au goût écœurant que l’on peut apercevoir, chaque soir, sortant encore toute chaude du cul défoncé de ces trou-du-cœurs : Triste à dire, mais la vérité n’a pas d’avenir.

Alors pourquoi tenter de continuer à créer et à crier ? Essayer de dire ? D’inventer ? Pour qui ? Pourquoi ne pas rejoindre ces faussaires et les grands donneurs de leçons de l’internationale hypocriste ? Les éternels « moqueurs » ! Aucune vérité n’est à craindre d’eux. Ils s’ébattent heureux, les fourbes, dans cette pensée unique d’eunuques, regardez-les, pissant leurs larmes aux heures de grandes audiences, pitres minables « dansant la bien-pensance ». Observez la petite entreprise frelatée de ces jésuites triple-couilles, ces pauvres guignols inquisiteurs, idolâtres de la médiocrité et de la pensée magique. Regardez-les, mais pas trop : la télé consume ceux qui la consomment.


Et moi, malgré tout, je continue ma vie.

Une vie qui m’a donné une femme merveilleuse et deux enfants, deux fils à qui je tente d’apprendre la patience, l’humilité, le bonheur indicible de l’honnêteté, poil-au-nez, la droiture, la jouissance de créer. Je les escorte, les exhorte à avancer pas à pas, sans prendre les raccourcis cul-de-sac que la société fait briller devant leurs yeux. Je persiste à les persuader que l’exigence est la meilleure amie du créateur, et que la liberté, le labeur, la bonté, la compassion, les solutions du Monde ne sont qu’en nous… Alors, le cul assis sur cette décharge d’images et de livres à la bêtise sans fond, je continue, le sourire aux lèvres, à jouer au jeu de l’art et de la souris. Je garde seulement, confort personnel, les yeux et les oreilles fermées : tandis que dehors, l’idolâtrie avance et l’homme recule. Comment veux-tu…

Au bout du couloir, mes enfants jouent. Dehors, y’a février, février et toujours pas de neige. Le nouveau siècle vient tout juste d’avoir 17 ans, presque l’âge de raison. J’arrache les agrafes qui ferment mes paupières. J’allume un cigare et retire la cire sanglante que j’ai coulée au fond de mes oreilles. Je vais écouter Desproges ou Lucchini. Car, à part les larmes retenues, le rire seul contient encore quelques parcelles d’authenticité, une sincérité devenue plus tranchante qu’un rasoir… ne faites pas rire les avaleurs de sabre.

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