Chroniques des Printemps Arabes (partie 1/5) : Syrie, la révolution volée

Des réfugiés syriens marchent le long d’une ligne de chemin de fer, à Horgos le 1er septembre 2015 / AFP/Archives

Il n’y a que 7 ans, on sentait dans de nombreux pays arabes comme une odeur de jasmin, un parfum de liberté. Les peuples envahissaient les rues, chassaient les tyrans qui les opprimaient. La révolution rendait alors possible l’impossible, tout pouvait arriver. Mais de l’espoir ciment des grandes révolutions, il ne reste aujourd’hui que des ruines et des cimetières. Dictateurs, takfiris, militaires et hommes politiques corrompus se partagent donc le gros lot, et alors que le peuple voulait avoir son mot à dire, il est désormais réduit au silence.

Ces chroniques des Printemps Arabes tâcheront d’analyser sans aucune prétention les processus révolutionnaires et contre-révolutionnaires dans le monde arabe. Nous verrons qu’une révolution n’est ni bonne, ni mauvaise, mais qu’elle est toujours pleine de contradictions, d’horizons nouveaux et de potentiel. La révolution c’est en effet une ouverture du champs des possibles : du totalitarisme le plus violent à la démocratie radicale et inclusive ; le peuple se doit alors de rester maître si il veut éviter le passage de l’utopie à la dystopie.

Manifestation pro-Assad

Nous commençons notre voyage dans les années 2000/2010. La Syrie pré-révolutionnaire est alors aux mains d’un régime totalitaire et la dynastie El-Assad (père et fils) gouverne le pays depuis déjà 40 ans ; tout est fait pour diviser et monter les communautés les unes contre les autres, les Assad jouent de la peur des guerres religieuses et ethniques pour assurer leur domination sur le peuple. Ils opposent en effet les sunnites qu’ils marginalisent aux alaouites qu’ils protègent, ils opposent aussi les chrétiens aux musulmans, les arabes aux kurdes .. Le régime peut donc se poser en barrage, en bouclier protecteur des minorités, tout en divisant la société et en soufflant sur les braises de la haine inter-communautaire. Le régime est pyromane mais se pose donc en même temps en pompier pour s’assurer une légitimité.

Mais en plus de diviser son peuple, le régime use de la terreur. La journaliste franco-syrienne Sarah Kilani raconte : “Afin de se maintenir au pouvoir, le régime des Assad ne recule devant rien en termes d’atteintes aux libertés et de pratiques physiques et psychologiques de coercition. Les moukhabarat procèdent continuellement à des arrestations arbitraires et la pratique de la torture est généralisée. La peur fait partie intégrante du système Assad.” Le peuple ne peut donc que subir, tête baissée, les violences et les humiliations que lui inflige le régime. La terreur plonge la Syrie dans le noir.

Manifestation à Homs en 2011 / Manon Loizeau pour L’Express et Envoyé Spécial

Mais contre toute attente, une rupture s’opère dès 2011 et la peur change enfin de camps. Partout dans le monde arabe, les peuples se soulèvent ; des dictateurs tombent et le peuple triomphe dans les rues. Le baril de poudre syrien peut alors exploser à tout moment : une seule étincelle peut en effet suffire, une seule étincelle pour que tout pète ; le peuple n’a besoin que d’un prétexte. Et comme cela a été le cas pour de nombreuses autres révolutions, c’est le régime lui-même qui finalement allume la mèche ; on découvre en effet, abandonnés dans une rue, des cadavres d’adolescents mutilés, mutilés et tués pour des tags anti-Bachar, des cadavres de trop ; le baril de poudre explose alors à la gueule du régime. D’abord, par milliers, puis par millions, les gens descendent donc dans les rues des grandes villes. On entend des slogans contre le régime, des gens revendiquer après des années d’oppression et d’exploitation leur droit à la liberté et à la dignité ; quelque chose enfin est en train de se passer, tout est possible pour le peuple syrien.

Manifestations des étudiants à Alep

Mais alors que nous ne sommes à ce moment là qu’au tout début de la révolution, le régime répond déjà au pacifisme du peuple par la violence et des formes extrêmes de répression : il arrête et torture ses opposants à tour de bras, tire sur la foule et lui balance des barils de poudre. Et parfois, il bombarde .. Les victimes se comptent donc déjà à l’époque par milliers. Une révolutionnaire syrienne déclarera quelques années plus tard au média Lundi.am que face à l’extrême violence du régime, “les révolutionnaires n’ont pas eu d’autre choix que de s’armer.” La création de l’Armée Syrienne Libre, chargée de protéger les manifestations, répond donc à ce moment là à une nécessité, celle de se défendre ; l’armée des gens ordinaires se doit d’être le bras-armé de la révolution.

Combattants de l’Armée Syrienne Libre / Manon Loizeau pour l’Express et Envoyé Spécial

L’Armée Syrienne Libre très vite s’impose donc comme un acteur incontournable de la révolution syrienne. Des quartiers, des villes puis des régions entières sont libérés des mains du régime. Et sur place, alors que les combattants montent au front pour libérer la Syrie, de nouvelles formes politiques s’organisent. Dans un article pour Fifth Estate puis pour Lundi.am, la révolutionnaire syrienne Leila Al-Shami raconte la vie dans une ville libérée : “Deraya était la parfaite antithèse de l’État-Assad. Les habitants avaient construit par leurs propres moyens un espace de liberté et de démocratie. A côté des activités du conseil, un groupe de femmes avait fondé « femmes libres de Deraya » pour organiser des manifestations et l’aide humanitaire. Elles publiaient et distribuaient un magazine indépendant appelé Enab Baladi (raisins de mon pays) pour contrer le monopole des médias du régime et promouvoir une résistance pacifique au sectarisme et à la violence du régime. Des activistes ont mis en place une bibliothèque souterraine, un abri sécurisé où les gens pouvaient aller lire, apprendre et échanger des idées. Enfin le graffeur Abu Malik Al-Shami peignait l’espoir sur les murs en ruines de Deraya.”

Peinture d’ Abu Malik Al-Shami

La révolution syrienne permet donc aux syriens d’expérimenter des formes d’auto-organisation inédites. En effet, en dépit de la misère, de la répression et des bombardements, les révolutionnaires syriens créent des hôpitaux, des écoles et des services sociaux. Ils créent aussi leurs propres médias, apportent aux enfants la culture, les arts et l’éducation. On a donc toute une génération de syriens qui se politise, apprend et crée de nouvelles formes d’organisation pour faire face aux problèmes posés par la guerre et la répression des activistes ; on observe aussi une vie démocratique s’organiser, les syriens découvrent comment vivre ensemble. Ils essaient alors de construire et de faire vivre dans les ruines laissées par le régime l’idéal d’une Syrie libre, unie et démocratique. Ils confirment par leurs actes ce qu’affirmait Stéphane Hessel dans son manifeste Indignez-vous “Créer, c’est Résister. Résister, c’est créer.

La révolution syrienne porte donc en 2011 les prémices d’une démocratie radicale. Le peuple syrien apprend et réapprend la politique ; il s’organise sans sectarisme ni dogmatisme pour améliorer son quotidien et faire face à la misère et répression. La révolution syrienne ouvre dès 2011/2012 des perspectives démocratiques (voir même libertaires) alléchantes.

Un homme extirpe un bébé des décombres, Douma / Bassam Khabieh

Mais en quelques mois, la contre-révolution s’organise. Les bombardements et la violence du régime ont en effet raison de la détermination d’une partie du peuple. La mort est donc partout, l’heure est à la survie. Dans les bastions rebelles, les activistes révolutionnaires se battent pour organiser la vie quotidienne. Le régime les écrase sous un tapis de bombes, le peuple souffre, et la détermination révolutionnaire laisse souvent place à une morne résignation ; bon nombre de syriens prenant les chemins de l’exil ; mais en dépit de la violence extrême que leur inflige le régime, en dépit de la trahison des idéaux révolutionnaires par des groupes de pillards, de professionnels de la guerre, et de mercenaires, beaucoup ne lâchent rien. “La Syrie sans Assad, ou rien !” Et alors que la révolution recule et que ses partisans tombent, que la contre-révolution progresse et que le régime regagne en influence, un peu partout, on assiste à l’émergence de groupes djihadistes. Le régime les avait libéré au tout début de la révolution pour décrédibiliser l’opposition, quelques mois plus tard, ils sont de plus en plus en puissants et contrôlent de nombreux territoires. Ils ont le soutien financier de puissances régionales (l’Arabie Saoudite qui rêve de contrebalancer l’influence iranienne dans la région), un soutien populaire de plus en plus important (la guerre fait monter la religiosité de la population), l’ASL est donc dépassée.

Dans les zones libérées, les djihadistes sont d’abord discrets. Ils cohabitent difficilement avec les autorités civiles mais ils prennent de plus en plus d’influence. L’écrivaine syrienne Samar Yazbek raconte dans Les Portes du néant qu’en février 2013, à Saraqeb, “Ahrar al-Cham (groupe islamiste syrien) était si imbriqué dans le tissu social qu’il possédait une boulangerie, ce qui était une autre façon de s’assurer des fonds et un moyen de contrôler les citoyens qui avaient besoin de s’approvisionner.” Quelques mois plus tard, le groupe domine. “Sous l’influence d’Ahrar Al-Cham, et avec le concours de plusieurs brigades armées islamistes, le tribunal de la charia était devenu de facto la seule autorité judiciaire. On disait qu’ils avaient commencé à imposer le voile aux femmes, qu’ils cherchaient à instaurer un califat islamique, et faisaient venir des oulémas étrangers comme conseillers et ministres.

Les islamistes prennent donc le pouvoir et imposent aux syriens des zones libérées une pratique rigoriste de la religion. Ils usent de la terreur pour assurer leur domination et remplacent le totalitarisme du régime par le leur. On peut donc constater qu’alors que la révolution portait des germes de démocratie radicale et d’autonomie, la guerre civile porte en son sein la barbarie, la mort et le totalitarisme. Les takfiris et leurs alliés de l’étranger tuent la révolution. Les grandes puissances ne réduisent les syriens qu’à être des pions. Bon nombre d’activistes, de personnes qui luttaient pour la révolution, sont alors tués ou fuient à l’étranger.

Dessin de WILLEM pour le journal Libération

L’autre versant de la guerre civile ; conséquence redoutable de l’ère Assad ; c’est la confessionnalisation du conflit. En 2011, la révolution était le combat du peuple contre la tyrannie. Les gens étaient de confession différente, de communautés différentes, mais ils étaient tous unis contre le régime. Si déjà à l’époque, la révolution ne résistait pas à la force des préjugés, sept ans plus tard, les grandes puissances, les factions rigoristes de l’opposition et le régime jouent de ces tensions et les aggravent pour assurer leur domination. La Turquie oppose les arabes sunnites aux kurdes, l’Arabie Saoudite les sunnites aux chiites. Le régime instrumentalise les minorités contre les sunnites, son allié iranien les chiites contre les sunnites .. Pour eux, les syriens ne sont donc plus que des pions définis par leur appartenance confessionnelle ; ils ne sont ni acteurs de leur émancipation, ni maîtres de leur destin, le peuple syrien pour eux n’a plus de voix, il n’est qu’une donnée géopolitique.

Drapeau de l’ASL (Armée Syrienne Libre)

L’évolution de l’ASL illustre ce phénomène : ses brigades étaient le bras-armé des idéaux de la révolution, c’était l’incarnation des espoirs du peuple ; aujourd’hui elle est moribonde, souvent instrumentalisée par des puissances comme la Jordanie ou la Turquie. En effet, l’ASL ne défend plus les intérêts de la révolution ou ceux des syriens, mais les intérêts d’acteurs extérieurs ; de ceux qui ne rêvent que d’une chose : bouffer ce qui reste du cadavre de la révolution syrienne. La Turquie utilise les restes de l’ASL contre les kurdes, la Jordanie l’utilise pour protéger ses frontières. L’ASL n’est donc souvent rien d’autre qu’un pion des grandes puissances. Et les syriens, qui pourtant se battaient pour avoir leur mot à dire, ne sont plus maîtres de leur destin.

Illustration de Damien Roudeau

La révolution syrienne est une révolution volée. Elle partait de la colère légitime d’un peuple contre ses oppresseurs ; une autre Syrie, plus libre et plus démocratique se dessinait ; et le peuple, après de longues décennies de dictature, organisait de lui-même une alternative à l’Etat-Assad, une alternative puissante et authentiquement révolutionnaire. Mais alors que tout aurait pu basculer, la révolution a été tuée. Le régime a usé de ses bombes pour faire taire la contestation, il a gazé, affamé, et bombardé sa propre population. Il a préparé le terrain de la contre-révolution ; une contre-révolution dure et impitoyable. Et sept ans après les premières manifestations, sept ans après qu’un espoir sincère a soulevé le peuple syrien, le pays aujourd’hui est de nouveau plongé dans le noir. Il est en proie à la barbarie du régime et des groupes djihadistes, à la cupidité des puissances impérialistes .. La guerre civile a été comme une sorte de boîte de Pandore, une boîte de Pandore qui a libéré tout les malheurs sur la Syrie. Mais comme dans le mythe, reste t-il encore un peu d’espoir ?

Prochain chapitre des Chroniques des Printemps Arabes : Égypte : Attention, un dictateur peut en cacher un autre.