Reportage photo : la jeunesse de Lille en lutte contre la sélection (1er Février)

Tag à l’entrée de l’université.

Il n’est que 6h30 du matin. La ville, enveloppée de froid et d’obscurité, est amorphe. Mais alors qu’elle commence à se réveiller tout doucement, des dizaines d’étudiants s’activent partout sur le campus. On entends quelques slogans, le murmure de conversations et parfois des rires. Certains apportent le café, d’autres portent seuls, à deux, ou à trois, des barrières qu’ils disposent aux différentes entrées et sorties de la fac, d’autres encore taguent par terre des slogans. En à peine une demi-heure/trois quart d’heure, malgré les coups de pression d’un RG et d’une dizaine d’agents de sécurité de l’université, plusieurs entrées sont bloquées et gardées et le Blocus peut enfin commencer.

Lille 3 bloquée

Mais l’attente est longue. Pause-clopes. Alors que certains préparent un petit-déjeuner, d’autres partent en vadrouille dans la fac, discutent entre-eux testent le mégaphone “autogéré” ou posent des affiches. “On a encore au moins une demi-heure à attendre !” L’heure est donc à la patience. L’ambiance est plutôt calme et détendue. Un étudiant se confie : “j’étais pessimiste en me levant ce matin mais pour l’instant ça va on est nombreux”

L’heure tourne, les étudiants bloqueurs sont prêts à accueillir les autres étudiants (ils distribuent des boissons chaudes et de quoi déjeuner), mais la tension monte d’un cran. En effet, une foule composite commence à s’agglutiner derrière les différents barrages. La majorité reste calme et silencieuse, mais une minorité commence à s’énerver et veut casser le barrage : des coups pleuvent et les insultes fusent ; une prof crie aux bloqueurs “Pourquoi vous faîtes ça ? Vous faîtes chier les gens. Façon la sélection est NATURELLE !!!!” ; d’autres tentent de passer quand le blocus s’ouvre aux personnes voulant sortir avec leurs enfants ; d’autres encore poussent les barrières de telle sorte à passer ensuite, quitte à en venir aux mains avec certains militants. Mais malgré les coups et les insultes, le blocus tient bon et cette démonstration de force permets de convaincre un certain nombre d’étudiants de la nécessité de lutter contre la réforme.

L’intervention de la police contre le Blocus

Mais alors que la pression retombe, la police débarque, dégage l’un des barrages et pénètre dans l’enceinte de l’université. La réaction ne se fait pas attendre : une chaîne humaine se forme de telle sorte à empêcher la foule de passer. On entends des slogans comme “Ne nous regardez pas, rejoignez-nous !” ou “Lille 3 ! Debout ! Soulève-toi !” mais un passage suffisamment large est dégagé pour la foule d’étudiants et de professeurs voulant rentrer dans l’université. Il n’aura certes suffit à la police que de quelques minutes pour dégager le blocus mais la détermination des opposants à la réforme est alors loin d’être entamée.

Petite balade sauvage dans Lille 3

La matinée s’avère en effet des plus riches. Une soixantaine de personnes se rassemble dans le hall du bâtiment A et commence une sorte de petite “balade” contre la réforme. C’est du jamais-vu depuis le mouvement contre la loi travail (2016). On chante “La sélection c’est dégueulaaaaassse”, on sourit .. C’est une foule franchement déterminée, heureuse et consciente de sa force, une foule optimiste ; elle tranche avec l’austérité des bâtiments gris (et vides) de l’université et joue en plus sur un certain effet de surprise.

Petite intrusion en amphithéâtre

Lille 3 est donc, non seulement, le théâtre d’une manifestation sauvage et improvisée, mais voit en plus tout ses amphis se faire envahir par la foule d’étudiants et de profs opposés à la loi. Et si l’invasion ne dure souvent qu’une petite dizaine de minutes, elle suscite des réactions qui vont au delà de la simple stupéfaction : parfois ces réactions sont positives ; bon nombre d’élèves abandonnant le cours avec les encouragements du prof ; parfois elles sont négatives ; un prof dans l’un des amphis dénonce une prise d’otage sous les applaudissements de ses élèves ; et dans la plupart des cas, les élèves restent à l’écoute et se posent tout de même des questions (alors qu’ils ne l’auraient peut-être pas fait spontanément) ce qui témoigne de l’efficacité de cette action pourtant improvisée.

AG du midi

Le midi laisse peut-être place, d’abord, à un peu de calme (le temps de fumer une cigarette), mais très vite l’agitation reprends : les étudiants vident une salle entière de ses chaises et de ses tables pour tout déposer dans le hall du bâtiment A. Des tables pour la cantine sont donc mises en place et une sorte de barrage filtrant restreint l’accès aux étudiants, de telle sorte à les rameuter dans le hall. Un agent de sécurité s’inquiète de la circulation mais l’ambiance est bon enfant. Et alors que l’on dispose sur les tables des tracts et un peu de nourriture, le cortège lycéen entre dans le hall sous les applaudissements des profs et des étudiants. Les lycéens sortent en effet victorieux de leur blocus (Faidherbe et Montebello bloqués); et leur détermination fait plaisir aux étudiants. L’ambiance se réchauffe donc. On entends dans la salle des rires et des slogans ; certains jouent-même au foot dans la grande cour de l’université ; en bref : un joyeux bordel s’organise sous le regard inquiet des agents de sécurité.

L’AG commence (enfin !) aux alentours de midi quarante-cinq. Au moins 300 personnes sont présentes. Beaucoup d’étudiants et de lycéens prennent la parole (mais aussi des profs) et de nouvelles têtes se distinguent. Une nouvelle AG est décidée pour après la manif et c’est donc un cortège déter et uni qui rempile pour une dernière tournée des amphis.

Le cortège étudiant au départ de la manif

Il est alors 14h15 quand le cortège quitte Lille 3 pour se rendre à la manif place de la République. Un important dispositif policier est déployé pour encadrer le demi-millier de jeunes présents. Et déjà, les leaders syndicaux s’approprient le cortège jeune au grand dam de ceux qui espéraient de leur part plus de discrétion.

Manifestation du 1er Février

La manif commence quelques dizaines de minutes plus tard. Les slogans contre la sélection fusent de partout et les lycéens ont vraiment l’air déterminés. Mais ce qui devait être une belle démonstration de force et d’unité se transforme en une sorte de cirque où personne ne comprends rien. Cortèges syndicaux et cortèges autonomes* se disputent en effet la direction de la manif et l’unité du midi laisse place à un gros bordel ; ça donne lieu d’abord à une tentative désespérée (et non-suivie par le cortège syndical) de sauvage de la part des autonomes. Cette tentative finit en pétard mouillé puisque après maintes hésitations de ses membres le cortège est illico-presto reconduit place de la République par la police.

Après avoir cassé le blocus des étudiants de Lille 3 le matin, les flics bloquent Science-Po l’après-midi.

Et pendant ce temps, alors qu’une partie du cortège syndical tente une AG à Science-Po, la police encercle l’école et empêche la dizaine de militants qui avaient réussi à pénétrer dans l’école d’en sortir.

La police devant Science-Po

L’après-midi se conclue donc par un rassemblement devant Science-Po pour exiger le départ de la police et la libération des personnes restées à l’intérieur de l’école. Le rassemblement est dans un premier temps vraiment calme, ça discute et ça papote dehors. Mais par moments, la tension monte ; comme lorsqu’un étudiant manque de se faire arrêter par les flics mais réussit à s’enfuir, protégé par ses camarades. Bilan ? Tout de même 3 interpellés.

Dans un amphi

Conclusion de tout ça ? La journée du 1er a été comme une montagne russe. Le matin a été plein d’optimisme et d’espoir, l’après-midi a un peu fini en fiasco. On ne peut donc ni parler d’échec, ni de victoire, mais plutôt d’une sorte “d’étincelle” ou du moins, du début potentiel de quelque chose ; quelque chose de nouveau qui peut grandir et évoluer (et qui peu très bien décliner aussi). En effet, le mouvement a pu être par moment divisé, certaines de ses actions ont été ratées .. Mais il a su aussi être uni, pleins de surprises, plein d’imagination, et montrer son meilleur visage.

Tout est donc encore possible.