Le réseau Anglo-Saxon

Internet n’est pas aussi Anglo que tu crois.

Le maire de Verrières crut devoir répondre en vieux Romain : « Si le ministre du roi me faisait l’honneur de me consulter, je lui dirais : Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de province, et mettez l’imprimerie en monopole comme le tabac. » — Stendhal, Le Rouge et le Noir

Les Coréens ont inventé l’imprimerie moderne au moins un siècle avant les Européens. Il y a dans les coffres du Département des manuscrits de Bibliothèque Nationale de France (cote : IFN-6300067) une copie du Pulcho chikchi simch’e yojol, une anthologie d’enseignements bouddhistes aussi connue comme le Jikji, qui a été imprimée avec une presse à caractères mobiles de métal en 1377, deux bonnes générations médiévales avant la bible de Johannes Gutenberg i.

Le Jikji de la BNF est le plus ancien exemplaire d’imprimerie coréenne connu, mais nous savons que ce n’est pas le premier document imprimé avec la technologie. Les premiers livres imprimés en Corée, comme le souvenir de cette invention, sont perdus, inconnus des curieux qui s’émerveillent devant les trois copies sur vélin parfaites et complètes de la bible de Gutenberg en exposition à la BNF, à la Bibliothèque du Congrès américain et à la British Library. Pour des raisons administratives et économiques, l’invention de l’imprimerie par les Coréens n’a pas eu le même impact en Asie qu’elle aura en Europe à partir de 1440.

Parce que c’est impossible d’exagérer la violence du choc politique, économique, culturel, social et religieux provoqué par la machine de Gutenberg. Vingt-cinq ans après l’impression de sa première bible il y a déjà des presses dans toutes les grandes villes d’Europe. Un autre quart de siècle plus tard on a imprimé 20 millions de livres ii. L’imprimerie précipite la fin du Moyen-Age, la prise du pouvoir par la bourgeoisie et le début d’une ère de progrès scientifique comme l’humanité n’en a jamais connu. L’Église catholique ne va jamais s’en remettre. La monarchie non plus.

L’imprimerie c’est aussi le début de la fin du latin. C’est très important de le comprendre si l’on veut essayer d’imaginer l’impact que l’internet va avoir sur l’anglais global et l’ordre politique international.

Le premier livre de Gutenberg est une bible en latin, la langue universelle de tous les lettrés de la chrétienté. La très grande majorité des livres que les moines ont laborieusement recopiés à la main depuis des siècles sont écrits en latin. Le latin est universel. Il n’y a aucune raison rationnelle d’écrire autre chose que sa correspondance personnelle dans une autre langue que le latin.

Gutenberg imprime aussi des indulgences—des genres de certificats qui dispensent les acheteurs des conséquences de leurs péchés vendus par l’Église catholique. Le commerce des indulgences choque un jeune clerc idéaliste nommé Martin Luther qui le dénonce dans les 95 thèses qu’il placarde sur les portes de l’église de Wittenberg. En 1518, ses proches traduisent ses thèses en allemand, les impriment sur une presse Gutenberg et les distribuent à travers de Saint-Empire romain iii.

L’imprimerie permet à Luther de s’adresser à tous ses pairs, les chrétiens qui parlent allemand, en même temps. Un document comme celui-là aurait été inconcevable à l’époque manuscrite. Son auditoire n’existait pas. Mais contre-intuitivement, l’imprimerie a créé un public pour la littérature en langue vulgaire, explique Nicholas Ostler dans Empires of the Word :

« Books might be printed in Latin as well as any other language, and those that were might be expected to enjoy a wider circulation for being written in an international language; but the economics of the book trade remaindered them, clearing its shelves for books in vernacular languages, which would sell in large quantities nearer to the point of production. iv »

Quelques années après avoir publié ses thèses Martin Luther fait imprimer sa traduction de la bible en allemand. À lui seul son imprimeur Hans Lufft va en vendre 100 000 copies v. Les fidèles peuvent désormais lire la parole de Dieu sans l’aide du clergé. Même dans les communautés qui vont lui rester fidèles, la hiérarchie catholique ne retrouvera jamais le pouvoir qui vient de lui échapper.

C’est souvent comme ça avec une invention. Au début les gens s’imaginent que c’est seulement une machine à faire la même chose qu’avant, plus rapidement. Mais l’imprimerie est plus qu’un moine mécanique. L’imprimerie permet une nouvelle littérature intermédiaire entre les tomes adressés à l’humanité et les lettres pour un seul destinataire. C’est désormais technologiquement et économiquement possible d’écrire et de publier des pamphlets, des essais, des affiches, des gazettes, de bulletins, des illustrés et des brûlots. On n’écrit plus seulement pour les savants. Les bourgeois apprennent à lire. On imprime des journaux dans lesquels les citoyens discutent des enjeux dans leur communauté. Il n’y a aucune raison d’utiliser la langue universelle pour parler de l’actualité régionale. Le premier journal imprimé, le Relation aller Fürnemmen und gedenckwürdigen Historien de Strasbourg, lancé en 1605, est en allemand vi.

Éventuellement, les gens dits ordinaires apprennent à lire. Au 18ème siècle un imprimeur de Philadelphie nommé Benjamin Franklin fait fortune avec le Poor Richards Almanack, un recueil d’informations météorologiques, de poèmes et d’aphorismes qu’il vend aux fermiers américains.

La possibilité de parler directement au peuple, dans sa langue, donne un pouvoir formidable à ceux qui savent l’exploiter. Franklin se sert de ses presses pour faire circuler ses idées et construire la fondation de son pouvoir politique. Il publie la Pennsylvania Gazette—un journal dans lequel il écrit des chroniques controversées et humoristiques sous les pseudonymes d’Alice Addertongue et d’Anthony Afterwit—et, brièvement, le Philadelphische Zeitung, un journal en allemand. En 1776 il signe la Déclaration d’indépendance des États-Unis. Le document séditieux est imprimé, distribué et lu à travers les treize colonies. Tous les hommes libres sont rapidement obligés de choisir un camp.

L’imprimerie est aussi un outil révolutionnaire pour les whistleblowers qui peuvent maintenant transmettre rapidement au peuple des informations qui étaient autrefois impossibles à faire circuler sans mettre leur vie en danger. En 1781 le directeur général des finances de Louis XVI fait imprimer et distribuer au grand public son « Compte-rendu au roi vii » dans lequel il dévoile que les nobles se payent pour 36 millions de livres de bals et rentes à partir des fonds publics. À l’époque de la littérature manuscrite en latin la noblesse aurait eu le temps de discréditer le fonctionnaire plusieurs fois avant que l’information ne circule assez largement pour avoir un impact. L’imprimerie permet à tous les bourgeois de lire le rapport, en français, en même temps.

En janvier 1789 l’abbé de Sieyès publie « Qu’est-ce que le tiers état? viii »

1° Qu’est-ce que le Tiers-Etat? Tout.

2° Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique? Rien.

3° Que demande-t-il? A y devenir quelque chose.

Quatre semaines plus tard, on a vendu 30 000 copies du pamphlet ix. Quatre mois plus tard, les États généraux se réunissent à Versailles. Quatre ans plus tard, la tête de Louis XVI roule sur la Place de la Révolution de Paris.

Quand Martin Luther imprime ses premières bibles en allemand, le latin n’est pas que la langue savante universelle de la chrétienté. C’est rien de moins que, dans les mots de Dante Alighieri (pourtant un grand défenseur du génie des langues vulgaires qui a écrit sa Divine Comédie en italien), « the identity of speech unalterable for diverse times and places. x »

Quand, quatre siècles plus tard, le pape Jean XXIII convoque les cardinaux de l’Église catholique à Rome pour le concile Vatican II durant lequel ils vont abolir la messe en latin, ça fait presque 300 ans que plus personne n’écrit dans cette langue. La dernière œuvre scientifique majeure à avoir été écrite dans la langue « universelle », le Principia d’Isaac Newton, a été publiée en 1687 xi.

En 1962, la langue internationale du commerce et de la science d’un monde quatre fois plus grand que l’Empire romain, c’est l’anglais, et c’est dans cette langue-là qu’un prof de MIT nommé Joseph Licklider publie un papier intitulé « On-line Man Computer Communication xii » dans lequel il décrit un concept fantastique que « réseau galactique » d’ordinateurs reliés entre eux et mutuellement accessibles.

C’est la première description connue d’internet.

L’anglais, l’internet et l’informatique sont des concepts inséparables dans l’esprit de bien des gens. Hier j’ai écouté Crossing the Line, un documentaire de la BBC sur James J. Dresnok, un privé américain fait défection en Corée du Nord en 1962. Cinquante ans plus tard, Dresnok vit toujours à Pyongyang. Il enseigne l’anglais à l’Université des Études étrangères. Même dans le dernier pays communiste orthodoxe à résister contre les chiens d’impérialiste américains on étudie l’anglais. Les langues étrangères sont comme « une arme pour un soldat », a expliqué un collègue de Dresnok nommé Kim Ju Song aux réalisateurs du film. « Seventy or eighty percent of all the information stored in the electronic media is stored in English xiii. »

C’est une statistique qu’on entend souvent. On la trouve dans les FAQs sur la langue anglaise du British Council : « eighty percent of the world’s electronically stored information is in English. xiv » Des organisations aussi sérieuses et fiables que l’UNESCO, le Parlement du Canada, le New York Times, la firme de consultants Deloitte & Touche, l’Organisation de la Francophonie et l’OCDE laissent entendre dans leurs rapports et publications que nous savons avec un degré raisonnable de certitude qu’entre 72 % et 86 % de l’information sur internet et les ordinateurs qui y sont reliés est en anglais. On peut lire la même information dans les textes de linguistiques les plus autoritaires utilisés dans les grandes universités américaines comme The Handbook of the History of English xv publié en 2009 et A Biography of the English Language xvi (édition mise à jour en 2011 pour tenir compte d’internet et des technologies de l’information).

La statistique circule depuis tellement longtemps qu’elle loop sur elle-même. Les médias les plus sérieux se citent entre eux et assument que la source de l’information, l’identité de celui ou celle qui a calculé la statistique et sa méthodologie ont étée vérifiées.

J’ai décidé de faire un peu de bibliographie d’enquête.

J’ai rapidement réalisé que plusieurs textes qui affirment que 80 % de l’information sur les ordinateurs du monde est en anglais citent textuellement (dans le sens de copier/coller), souvent sans attribution, des phrases prises dans l’un de deux livres, soit English as a Global Langage de David Crystal ou The Future of English? de David Graddol, tous les deux publiés en 1997.

David Crystal est l’auteur de la Cambridge Encyclopedia of the English Language, de Language and the internet, de Txtng : The Gr8 Db8 et d’une centaine (yep. 100+) de livres sur l’anglais. Il est souvent considéré le plus grand spécialiste vivant de la langue anglaise. Dans English as a Global Language il écrit que « English is the medium for 80 percent of the information stored in the world’s computers. xvii »

Malheureusement, il ne dit pas où il a pris cette statistique.

David Graddol est un peu le linguiste en résidence du British Council. Il est l’auteur de plusieurs rapports sociolinguistiques fascinants sur l’état de la langue anglaise. Ce qu’il écrit dans The Future of English? c’est que « a frequently quoted statistic [mes italiques] is that English is the medium for 80% of the information stored in the world’s computers. xviii » Il identifie un livre de 1986, The Story of English xix de Robert McCrum et al., comme l’origine de la statistique.

1986. L’année du lancement du Mac Plus, de MS-Dos 3.2 et des premiers ordinateurs à utiliser la puce 80386 d’Intel. L’année de l’inscription de Microsoft en bourse. En 1986 les ordinateurs n’ont pas encore de lecteurs de Cd-rom. Ils n’ont même pas encore de lecteurs de disquettes 3 pouces ½ de 1.44 megabyte. Ils commencent à peine à se vendre avec des souris. C’est un an avant la mise en ligne de la première dorsale d’internet qui va relier les « superordinateurs » d’une demi-douzaine d’universités américaines à la vitesse fulgurante de 56kbts/s. C’est quatre ans avant l’invention du premier moteur de recherche. Sergey Brin et Larry Page ont 11 ans. Mark Zukerberg a 2 ans.

Et vérification faîte, après être allé chercher The Story of English à la bibliothèque, ni McCrum ni ses et als Robert MacNeil et William Cran, n’expliquent dans le livre de 1986 où, exactement, ils ont pris leur statistique selon laquelle 80 % de l’information sur les ordinateurs du monde était en anglais, anyway.

C’est une statistique bidon. Un guess. Une approximation qui date d’une époque à laquelle les bibliothèques classaient encore leurs livres avec des petites fiches de carton dans des petits tiroirs étroits.

La vérité, aussi incroyable que ça puisse sembler, c’est que personne ne sait dans quelle langue est internet.

Les médias citent encore régulièrement une étude de 2000 réalisée par Inktomi (un moteur de recherche qui n’existe plus) selon laquelle 86 % des pages web étaient en anglais (et selon laquelle il n’y avait aucune page web en mandarin ou en arabe). Les auteurs du rapport de 2009 de l’UNESCO sur la diversité culturelle et le dialogue interculturel xx utilisent une statistique de l’Ohio College Library Center selon laquelle 72 % du web est en anglais. Cette estimation de 1999 (révisée en 2002) a été déterminée à partir d’un échantillon de 2229 adresses IP prises au hasard xxi).

Quand Google a cessé de discuter publiquement de la taille de sa base de données en 2008, elle avait indexé 1000 milliards d’URL xxii.

Google estimait à l’époque que 50,82 % des pages dans sa base de données étaient en anglais. Depuis la compagnie a cessé de partager ses statistiques linguistiques.

Les seules organisations indépendantes qui ont essayé de déterminer la composition linguistique d’internet avec quelque chose qui ressemble à une méthode scientifique sont l’ONG Funredes et l’Union latine. Dans leur dernier rapport, publié en 2008 et réalisé avec une méthode qu’ils qualifient eux-mêmes de « préhistorique », ils arrivent à un résultat semblable à celui de Google, sois un web à 45 % anglais. Les chercheurs annoncent ensuite qu’ils mettent fin à leurs travaux. À leur avis l’internet est trop gros pour être mesuré avec les outils à leur disposition. « L’évolution actuelle des moteurs de recherche montre qu’elle a atteint ses limites dans sa forme actuelle xxiii. »

Personne ne semble avoir pris la relève. Aucune organisation sérieuse ne partage publiquement des données crédibles sur l’état linguistique de l’internet.

Les médias et les think tanks ont été obligés de se tourner vers des sources de plus en plus louches. Dernièrement, la Royal Society de Londres, CNN, Le Monde, BBC News, Reuters, le New York Times, le Figaro, le président de la Banque Centrale européenne Jean-Claude Trichet, l’OCDE, la Société Royale du Canada et l’UNESCO ont commencé à citer de plus en plus souvent le site internetworldstats.com et sa liste des Top Ten Languages Used on the internet.

Le domaine internetworldstats.com appartient à Miniwatts Marketing Group, une « firme de consultants » de Bogota en Colombie. La « méthodologie » du site est une liste alphabétique de quelques milliers de sites web dont les « données » sont « agrégées » par l’« équipe de recherche » d’internetworld stats. La seule information sur l’organisation disponible sur la page About Us de la compagnie est le fil Twitter d’un certain Enrique De Argaez. Tweet typique : « Download @HubSpot’S new free ebook, The essential Step-by-Step Guide to internet Marketing. »

Autrement dit, les deux sources les plus souvent citées sur les statistiques linguistiques d’internet sont un livre de 1986 et le site web d’un bonimenteur qui essaye de générer du trafic pour son fil Twitter.

Qu’est-ce qu’on fait dans ce cas-là? On va sur Wikipédia.

La page fr.wikipedia.org/wiki/Internet_dans_le_monde qui cite internetwoldstats.com comme source de ses statististiques est aussi inutile que les autres prétendues sources d’information sur les langues d’internet. Mais contrairement à Google ou Facebook, Wikipedia.org—le site en tant que tel—est un survivant de la vieille école précommerciale d’internet géré par un organisme à but non lucratif qui produit et partage une tonne donnée sur lui-même et ses utilisateurs. Ce n’est pas un portrait complet de tout l’internet, certes, mais c’est tout de même le cinquième site le plus visité sur la toile, ce qui en fait au moins un échantillon intéressant.

Le 14 janvier 2014, il y avait 30,3 millions de pages Wikipédia dans 239 langues xxiv, incluant des langues régionales comme le picard et le manx, des langues mortes comme l’anglo-saxon et le latin, et des langues inventées comme l’interlingua et le volapük. Le Wikipédia en anglais est de loin le plus gros avec 4.5 millions d’articles xxv, sois plus que les quatre autres langues du Top 5—l’allemand, le français, le néerlandais et l’italien—réunies. Les articles de Wikipédia en anglais sont aussi les plus consultés : une visite sur deux sur Wikipédia est pour consulter une page en anglais.

Puisque Wikipédia est un endroit où les gens vont chercher de l’information et qu’il y a plus d’information sur le Wikipédia anglais que sur les pages dans les autres langues, les utilisateurs (certainement tous ceux qui lisent l’anglais) devraient logiquement préférer celle-ci. Avec le temps l’activité devrait se concentrer sur les pages en anglais pendant que les pages dans les autres langues, moins nombreuses et moins complètes sont abandonnées.

Pourtant, c’est très exactement le contraire qui se produit. Quand j’ai écrit mon premier brouillon de ce paragraphe le 31 octobre 2012, 19% des pages Wikipédia étaient anglais. Aujourd’hui elles ne comptent plus que pour 14% du site xxvi.

Même les gens qui lisent l’anglais préfèrent souvent utiliser Wikipédia dans leur langue habituelle. Tous les Suédois savent parler anglais. Ce n’est presque pas une exagération xxvii. Les Suédois sont régulièrement célébrés par les journaux conservateurs britanniques pour la résignation enthousiaste avec laquelle ils acceptent que « nobody outside Finland or Sweden could seriously be expected to learn xxviii »le suédois ou le finlandais, et leur anglais impeccable qu’ils parlent « mieux que les Britanniques xxix ».

Les Suédois n’ont pas besoin d’une version dans leur langue de Wikipédia et, avec seulement huit millions de Suédois dans le monde, celle qui existe est nécessairement moins complète que celle en anglais. Pourtant, il y a quatre fois plus d’éditeurs actifs sur la version suédoise du site par personne capable de parler la langue qu’il n’y en a sur celle en anglais xxx.

Toute autre chose étant égale, les Suédois préfèrent utiliser Wikipédia dans leur langue maternelle.

Le Wikipédia en anglais est le plus gros et le plus actif de Wikipedias, mais c’est probablement inévitable étant donné que 72 % des visiteurs du site proviennent de l’hémisphère nord, 26 % de l’Amérique du Nord, et 20 % uniquement des USA xxxi.

Internet a longtemps été en anglais parce que c’était la langue de ceux qui y avaient accès : les étudiants, les adolescents de la classe moyenne américaine, éventuellement leurs parents. Ce n’est pas plus mystérieux que ça. Les premiers Hollandais, Chinois et Turcs qui se sont branchés arrivaient dans un pays étranger qui avait déjà une langue, une culture et des traditions. Comme des bons immigrants, ils ont fait de leur mieux pour s’intégrer. Ils n’avaient pas vraiment le choix. La conversation était en anglais.

Mais cette époque préhistorique d’internet est déjà terminée. Les Chinois, les Indiens et les Latino-américains commencent à peine à se brancher, mais ils ont déjà atteint la masse critique qui leur permet de construire leurs propres quartiers.

Comme le fondateur de Wikipédia Jimmy Wales l’a expliqué en 2008 dans une conférence au Forum Économique Mondial pour le Moyen-Orient de Charm El-Cheik :

« We are going to start hearing from ordinary people…xxxii »

La majorité des Arabes n’ont jamais vécu dans un monde sans internet.

La majorité des Arabes ont moins de 30 ans. La population des pays arabes a triplé depuis 1970 xxxiii. C’est la communauté linguistique qui croît le plus rapidement sur la planète xxxiv.

Pourtant, quand Jimmy Wales donne sa conférence de Charm El-Cheik en 2008, Wikipédia est encore le seul site du top 20 global qui a traduit son interface en arabe.

L’arabisation d’un site internet est un défi technique considérable. L’arabe est un complexe de langues et de dialectes—le site ethnologue.com parle d’un « macrolanguage »—qui regroupe l’arabe littéraire classique, l’arabe standard moderne utilisé pour l’écrit et des dizaines de dialectes régionaux inintelligibles les uns entre les autres. Dans Empires of the Word, Nicholas Ostler compare l’arabe classique au latin et les arabes parlés aux langues romanes qui en descendent comme le français et l’italien. C’est sans parler de l’alphabet qui s’écrit de droite à gauche qu’il faut intégrer dans un code qui s’écrit de gauche à droite. Facebook et Twitter ont longtemps préféré ignorer le problème en espérant que les Arabes s’accommoderaient de l’anglais.

Ce qu’ils ont fait. Les plus motivés ont créé des versions arabisées des médias sociaux et des patchs pour pouvoir utiliser l’alphabet arabe sur Facebook et Twitter, mais la grande majorité des Arabes ont fait avec l’anglais (ou, dans le Maghreb, le français.) Mal pris, il y avait toujours l’3rabizi, un truc qui date des premiers téléphones cellulaires et qui consiste à écrire l’arabe plus ou moins phonétiquement avec des caractères romains et des chiffres pour les sons qui n’existent pas autrement : السلام عليكم—as-salâm ’aleïkoum—devient Al Salam 3likoum. Facile.

Ce javanais phonétique plein d’anglicismes, de slang et de verlan fait hurler les puristes qui y voient une menace à l’arabe éternel dans les nuages. Selon le linguiste français Yves Gonzalez-Quijano, c’est encore plus grave que ça. L’3rabizi, écrit-il dans son livre Arabités Numérique, n’est rien de moins qu’une manifestation d’une réorganisation profonde du pouvoir dans les sociétés arabes :

« Lorsque les jeunes écrivent en arabizi, ils ne passent pas à l’anglais. Ils écrivent bel et bien en arabe, mais dans un arabe parlé, familier, très éloigné de la « langue pure » des élites. En somme, ils s’approprient la langue écrite, sous une forme plus égalitaire et propice à l’inventivité individuelle. Ils remettent en cause l’autorité du dictionnaire. C’est une véritable révolution linguistique, bien que silencieuse xxxv. »

Dans des pays comme l’Égypte, la Syrie et la Tunisie où les dictateurs surveillent de très près les médias autorisés, les citoyens ont faim pour de l’information—avec ou sans interface en arabe. En quelques années le réseau des amis Facebook de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient devient plus important que le lectorat de tous les journaux de langue arabe réunis xxxvi. Une nouvelle conversation, impossible seulement quelques années plus tôt, commence. Les textes de journalistes-citoyens circulent presque librement. Des blogueurs prennent des pseudonymes pour critiquer avec humour et irrévérence les régimes arabes comme des Ben Franklin du Levant.

Contrairement aux médias traditionnels fidèles à l’arabe écrit standard, les blogueurs alternent entre les dialectes, la langue classique, l’anglais et le français, selon qu’ils s’adressent au pouvoir, à leurs voisins, aux Américains, à la métropole, aux exilés, à toute la planète. Internet, contrairement à l’imprimé, s’accommode facilement de ce changement de focus on the fly qui permet de zoomer sur une facette de leur identité: le bled, les Arabes, le Monde.

« Très vite », explique Yves Gonzalez-Quijano dans Arabités Numériques, « l’adoption du web a modifié les pratiques : de nouveaux sujets sont apparus, d’autres formes d’écriture, associées à des ressources documentaires inédites. Le rapport aux autres membres de la « communauté » a changé également, avec le développement d’interactions presque inconnues de la communication traditionnelle xxxvii. »

Il y a du soufre dans l’atmosphère.

Le 17 décembre 2010, un marchand ambulant tunisien nommé Mohamed Bouazizi s’immole devant le bureau des fonctionnaires qui avaient confisqué sa charrette et qui l’avaient humilié en le giflant publiquement. C’est un geste désespéré, mais Bouazizi était justement impuissant, explique sa sœur Leïla aux médias : « (…) ici, à Sidi Bouzid, il n’y a personne pour nous écouter. xxxviii »

Sauf qu’en 2010, ce n’est plus vrai. La tragédie du marchand ambulant fait instantanément le tour du monde arabe, du Royaume du Maroc au Sultanat d’Oman.

Compte tenu de ce que je viens d’écrire sur la fiabilité des statistiques linguistiques dans les médias numériques je ne vais pas commencer a citer des chiffres sur l’explosion de l’activité en arabe sur internet signalée par plusieurs médias au printemps 2011, sinon pour dire qu’il se passe quelque chose d’assez important pour que le Ministère des Affaires extérieures de France, l’Armée de Défense d’Israël xxxix et le State Departement américain xl décident tous les trois, presque en même temps, de commencer à tweeter en arabe.

Les utilisateurs arabes de Twitter se mobilisent sous la bannière #letstweetinarabic pour exiger une interface totalement arabisée :

« We want more than just a hashtag though. We also want Twitter’s support of an Arabic interface that allows users to have Arabic usernames, index content via Arabic hashtags and have their profile settings and site-wide instructions in the Arabic language. This is a move that other social networking websites, most notably Facebook, have already taken in recognition of the great numbers of users from the Arab world. xli »

La tragédie de Sidi Bouzid évoque et symbolise quelque chose pour les Arabes du monde entier. C’est une affaire famille, et, au moins dans un premier temps, la famille a besoin d’être entre elle et de se parler, dans la langue maternelle.

Un mois après le suicide de Mohamed Bouazizi les manifestations en Tunisie sont tellement importantes que le président Ben Ali fuit son pays et se réfugie en Arabie Saoudite. Des blogueurs égyptiens lancent les premiers appels à la manifestation sur Facebook. Les Arabes descendent dans la rue en Algérie, au Yémen, en Jordanie, en Irak, en Arabie Saoudite, au Bahreïn, en Libye et au Maroc. Le régime d’Hosni Moubarak tente de casser le mouvement en fermant presque complètement internet. Il est imité par Khadaffi en Libye et Ali Abdallah Saleh au Yémen qui ferme Skype.

Erreur fatale, explique Yves Gonzalez-Quijano :

« Les témoignages sur cette période sont unanimes ou presque : au lieu de décourager les protestataires, la disparition d’internet suscite au contraire un sentiment d’exaspération qui pousse de nombreuses personnes à quitter leur écran, devenu de toute manière inutile, pour descendre dans la rue. » (…) « d’autres réseaux sont ouverts, celui des téléphones portables pour commencer xlii ».

Les jeunes ont encore leurs téléphones mobiles et l’3rabizi, le code qu’ils avaient inventés jadis pour texter en arabe sur les petits écrans à cristaux liquides. C’est cet arabe que les vieux et la police ne comprennent pas que les jeunes de la Place Tahir font suivre le mot d’ordre :

Ir7al! = Dégage!

Ce que l’imprimerie a fait en 300 ans en Europe, l’internet l’a fait en 30 ans au Moyen-Orient. La langue et l’identité des Arabes ne seront plus jamais les mêmes.

Et les têtes de rois ont commencé à tomber.