Le sens de la viande

J’aime la viande.

J’aime son odeur, j’aime sa texture, j’aime son goût. J’aime le son qu’elle fait quand elle grésille dans une poêle ou sur une grille de barbecue. J’aime le parfum du gras qui se mêle aux épices, à l’ail, à la moutarde.

Je n’ai pas fait exprès. Depuis tout petit, on m’a obligé à la finir. On m’a fait asseoir devant des poulets entiers, en me disant que c’étaient des moments de joie, de partage. De bonheur. On m’a apporté de grosses côtes de bœuf qui étaient accueillies sur la table comme un convive qui égaye la soirée. J’ai fini par le croire. Par croire que manger au bord de mer nécessitait de manger des animaux marins, que manger à la campagne n’avait pas de sens sans un morceau d’animal mort devant moi. Que le crabe et la crevette et la vache et le cochon et la poule et le canard n’étaient là devant moi, que pour me servir, et satisfaire ce besoin vital, m’apporter ces nutriments sans lesquels j’allais flétrir, faner, devenir gris et faible.

J’ai fini par oublier ces animaux, les effacer totalement de ma conscience, voir à travers eux comme s’ils avaient été faits d’air, alors même que je les découpais, arrachais leurs pattes ou leur gras, les mettais dans ma bouche, les mâchais. Ils n’avaient jamais été vivants, ils n’étaient tout au plus que des aliments en forme d’animaux, et moins ils y ressemblaient, mieux c’était.

J’aime les animaux. J’ai grandi avec un chat. J’ai eu un chiot à 16 ans. Un matin, je l’ai regardé et je n’ai RIEN vu d’autre qu’une personne comme moi, formée différemment, poilue, couchée sur le tapis. J’ai câliné des cochons en Bretagne, laissé des veaux téter mes doigts. J’ai sauvé des escargots, des têtards, des souris poursuivies par des chats, j’ai serré dans mes bras des chiens errants. J’ai humé l’odeur des champs où paissaient de doux herbivores, et trouvé que c’était la meilleure odeur du monde. J’ai posé l’oreille contre le flanc d’une vache, fermé les yeux et écouté longuement son souffle chaud et profond. J’ai senti des poissons frôler mes jambes dans les rivières et c’était là l’essence de la Vie.

Donc, j’aime la viande. Je n’en ai pas mangé depuis longtemps maintenant. Je ne vois plus de viande, nulle part. J’ai arrêté de voir de la viande car la viande n’existe pas. Partout ce ne sont que des animaux, découpés, broyés, bouillis, écorchés, égorgés, éviscérés. Morts.

J’aimais la viande, et puis un jour, j’ai découvert que je n’étais pas seul sur Terre.

Olive Gramain