Sukkwan Island, David Vann

Sukkwan Island est un roman écrit par l’auteur américain David Vann. Publié en France en 2010, dans la collection Nature writing des éditions Gallmeister, il est récompensé le 3 novembre 2010 par le prix Médicis étranger.

Quatrième de Couverture :
Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal.
La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin.
Sukkwan Island est une histoire au suspense insoutenable. Avec ce roman qui nous entraîne au coeur des ténèbres de l’âme humaine, David Vann s’installe d’emblée parmi les jeunes auteurs américains de tout premier plan.

Pour tout vous dire, j’ai passé une journée entière à lire le récit macabre de David Vann, et franchement, ça m’a énervé. L’histoire m’a énervée. Impossible alors de vous écrire une critique « à chaud » de l’ouvrage, fallait que j’me calme. Insoutenable qu’ils disaient ! C’est effectivement vrai. Ça vous prend aux tripes, ça vous chagrine, ça vous touche. Vous êtes dans l’histoire, vous voyez les personnages, vous êtes parmi eux, en tant qu’observateur, ne pouvant rien faire sinon attendre l’inéluctable… Malgré quelques problèmes de style, découlant probablement d’une piètre traduction, c’est un livre à lire, en une seule fois si possible pour être pleinement dans l’univers du récit.

À son commencement, l’histoire a l’air particulièrement attendrissante puisque l’on assiste à un dialogue entre un père et son fils. C’est ainsi que Roy, adolescent de treize ans, écoute son père — Jim — lui raconter sa version rocambolesque de l’histoire des débuts de l’humanité. La première partie du roman commence d’ailleurs ainsi, à la manière d’un récit biblique :

« Le monde à l’origine était un vaste champ et la Terre était plate. Les animaux de toutes espèces arpentaient cette prairie et n’avaient pas de noms, les grandes créatures mangeaient les petites et personne n’y voyait rien à redire. Puis l’homme est arrivé, il avançait courbé aux confins du monde, poilu, imbécile et faible, et il s’est multiplié, il est devenu si envahissant, si tordu et meurtrier à force d’attendre que la Terre s’est mise à se déformer. »

Après ces quelques moments presque touchants, Jim et Roy débarquent en Alaska tels deux aventuriers afin de vivre une aventure extraordinaire. Oui, cette aventure sera extraordinaire et même extraordinairement glauque. Et tel un aventurier qui s’avancerait dans les confins d’une forêt alaskienne, le lecteur s’avance désormais dans une histoire devenant de plus en obscure et angoissante.

Jim est le père de Roy, mais c’est surtout un imbécile heureux. C’est lui qui a embarqué Roy dans cette histoire en exerçant sur lui une pression psychologique. Au cours du récit on apprend effectivement que Roy n’a jamais voulu participer à cette escapade au fin fond de l’Alaska. Déjà, dès le début de l’histoire, lorsque l’hydravion qui les dépose sur l’île s’en va, Roy regrette déjà sa décision et il la regrettera tout au long de l’histoire.

« Ils n’avaient plus rien à présent et, tandis qu’il tournait la tête et regardait l’appareil effectuer un petit cercle derrière lui […] il sentit à quel point le temps allait être long, comme s’il était fait d’air et pouvait se comprimer et s’arrêter ».

On apprend également un peu plus tard qu’au moment de prendre la décision de partir avec son père, Roy se sentait obligé de partir : « Roy y pensa pendant plusieurs jours […] mais il sentait que tout cela dégageait un parfum d’inévitable, qu’il n’avait en réalité pas le choix ».

Malgré tout, l’adolescent lutte contre son désir de quitter cette île maudite. À chaque occasion qui se présente à lui d’abandonner son irresponsable de père, il décide de rester auprès de lui. Et pour cause, Jim semble exercer tout au long de la première partie du récit une contrainte psychologique sur son fils pour l’inciter à rester. En usant de son mal-être psychique, Jim parvient à conserver son fils auprès de lui. Roy est en effet embarqué dans les tourments de son père. Obligé de supporter ses sanglots la nuit et ses malheureuses histoires d’amour, l’adolescent a peur que son père commette l’irréparable : qu’il se suicide.

ATTENTION: GROS SPOILERS CI-DESSOUS

« Observant l’ombre noir qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy. »

Pourquoi faire peser sur un enfant de treize-ans une aussi lourde et fausse responsabilité ? L’explication paraît assez simple. Jim est égoïste. Il n’a toujours pensé qu’à lui. Jadis marié — à deux reprises — il s’est toujours laissé dépasser par ses fantasmes. Troquant chacune de ses femmes pour des putes, il tente sans relâche de légitimer son attitude. Et quoi d’autre que le pardon de son fils pour légitimer ses écarts de conduite ? Jim a besoin de Roy, c’est son alibi pour obtenir le pardon de ses ex-femmes, de sa famille. Malheureusement, Roy n’est pas à même de supporter les caprices de son père. Il n’est pas en mesure de soutenir son père. Il lâche prise. Tire. Chute. C’est la fin.

Dans la seconde partie on assiste au déclin misérable du père. Jim comprend enfin qu’il aurait dû prendre beaucoup plus au sérieux son rôle de pater familias. Qu’au lieu de se préoccuper de ses femmes, il aurait dû s’occuper de son enfant, de ses enfants, de sa famille. Mais c’en est fini pour lui aussi.

Antonin.

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