Comment fait-on pour “Ne Plus Faire du Départ de Bachar al Assad un Préalable à Tout”?

La posture de Macron sur la Syrie, exprimée dans une interview à plusieurs médias internationaux le 22 juin dernier, repose sur un mythe : la France, avec sa position anti-Bachar, serait responsable du blocage. Plus de position anti-Bachar de la France, plus de problème donc. La question qu’on évite de poser : que va-t-il se passer si le problème demeure ?

Un aggiornamento, une vraie rupture, un changement de cap, une nouvelle position pour la diplomatie Française : Ne Plus Faire du Départ de Bachar al Assad un Préalable à Tout.

Déjà une politique qui commence par « ne plus faire » devrait faire lever quelques sourcils mais ce qui est fascinant c’est qu’aucun des promoteurs de ce « retournement » n’accepte d’aller au bout de la logique. Comment cette « politique » va-t-elle se traduire concrètement ? Quelle mise en acte ?

Si l’idée est de garder Bachar al Assad au pouvoir tant que Daech existe, autant dire que ça n’a rien de très novateur. Cela fait 6 ans que Bachar al Assad ne bouge pas d’un pouce parce que la priorité c’est Daech et que le résultat est loin d’être probant: plus d’attentats, plus de réfugiés, plus de morts, plus de destruction... La posture de Macron est donc la suivante : ne rien faire contre Bachar al Assad ça ne marche pas donc ne rien faire contre Bachar al Assad en le disant officiellement devrait pouvoir aider à résoudre la crise.

Un pari assez osé mais qu’il faudra bien traduire en actes : des conférences internationales où l’on dit que le départ de Bachar al Assad n’est pas un préalable, des rounds de négociations à Genève où l’on dit que le départ de Bachar n’est pas un préalable, des missions de l’ONU qui produisent des notes en vue d’une résolution du conflit disant que le départ de Bachar n’est pas un préalable. Nul doute que ces initiatives seront saluées comme une « recherche de solution diplomatique au conflit » mais concrètement sur le terrain que va-t-il se passer ?

Imaginons par exemple la mise en place d’un cessez le feu sur base de cette politique. Une réunion avec les acteurs qui acceptent de ne pas faire du départ d’Assad un préalable sera donc organisée. C’est en fait un retournement du préalable : il faut, pour négocier, accepter comme préalable de ne pas demander le départ de Bachar al Assad. Les groupes qui font du départ de Bachar un préalable refuseront évidemment de négocier ou seront exclus du cessez le feu. Donc concrètement sur le terrain ça signifie la liberté pour Assad et Poutine de bombarder tous les groupes qui font du départ de Bachar un préalable tout en respectant le cessez le feu.

Là encore, aucun véritable changement par rapport à ce qui se fait déjà depuis 6 ans. Assad et Poutine peuvent déjà librement bombarder qui ils veulent du moment qu’ils disent que c’était des groupes terroristes et si jamais, malgré la propagande, ils n’arrivent pas à prouver que l’hôpital ou l’école bombardé était terroriste, ils ne risquent aucune sanction de toute manière.

Le véritable vice de cette fausse politique est que, contrairement à ce qui est dit, elle fait de la France la propriétaire de la rébellion. On passe d’une France qui se faisait le relais des demandes des rebelles à l’international à une France qui pense pouvoir imposer sa politique aux rebelles.

Il est évidemment possible que cette « politique » ne serve qu’à acter ce qui se fait déjà : considérer Bachar comme le rempart contre Daech et qu’on regarde plan plan le massacre en train de se faire en haussant les épaules, en traquant les immigrés et en renforçant l’Etat d’Urgence à chaque attentat de Daech. Mais l’autre possibilité, bien plus inquiétante, c’est si cette « politique » devient active. Le rôle de la France est alors de faire accepter aux rebelles que Bachar ne partira pas. On passe d’un Fabius qui voulait faire accepter la réalité du terrain à l’international à Macron et le Drian qui prévoient de faire accepter la réalité internationale au terrain.

Quelle que soit la façon dont on tourne le problème, il y a un moment où la politique de « Ne Pas Faire du Départ de Bachar un Préalable » se traduit en acte par une action contre ceux qui continuent de faire du départ de Bachar un préalable. Et soyons clair : abandonner la rébellion en disant que désormais ce sont Daech et Al Quaeda qui dominent le terrain c’est déjà la politique menée depuis 6 ans. Donc un aggiornamento sur cette politique qu’est-ce que ça peut donner d’autre qu’aider Bachar à rétablir sa légitimité ? Macron déclare qu’il n’a pas rencontré le successeur légitime de Bachar al Assad mais il n’a pas eu besoin de rencontrer Bachar al Assad pour considérer qu’il est assez légitime pour se succéder à lui-même.

En réalité cette “politique” est fondée sur la croyance que la France est propriétaire de la rébellion syrienne et peut la faire agir selon ses désirs. Macron part du principe qu’il va donc pouvoir imposer à la rébellion de ne plus faire du départ de Bachar un préalable. En théorie plus de problème mais en pratique, qu’est ce qu’il se passe si des groupes rebelles refusent ?

Macron se croit génial d’avoir découvert que la France ne pouvait pas imposer sa volonté à la Russie et d’avoir le courage d’accepter cet état de fait, qu’est-ce qu’il va se passer quand il va réaliser que la France n’a pas les moyens d’imposer sa volonté aux groupes rebelles ? Quels moyens pour cette politique ? Puisque cette politique est conçue pour ramener la France au centre du dossier, il y aura donc des fonctionnaires du renseignement et du Quai d’Orsay responsables de la mise en place concrète de cette politique: des circulaires, des notes, des comptes rendus de directeurs de cabinets, des réunions inter-services et interministérielles… Ca fait 6 ans que ces fonctionnaires tentent de construire des liens de confiance avec l’opposition syrienne sur base de la politique anti-Bachar de la France. 6 ans qu’on demande à ces fonctionnaires de trouver des opposants de confiance non-djihadiste, modérés, laïcs, respectant les minorités... Concrètement on va donc demander à tous ces serviteurs de l’Etat d’expliquer à leurs contacts que le Départ de Bachar n’Est Pas un Préalable, il va se passer quoi? Et l’intermédiaire syrien qui va revenir de son rendez vous avec son officier traitant pour expliquer à son groupe qu’il ne faut plus faire du départ de Bachar un préalable, il va être reçu comment? Le pire c’est qu’encore une fois cette “politique” n’est pas nouvelle, c’est très exactement celle menée par Obama depuis le début de la révolution: tenter de convaincre les groupes rebelles que Daech est la priorité. Concrètement ça donne ça: ceux qui voulaient continuer de lutter contre Bachar sont partis chez les djihadistes et ceux qui ont accepté de combattre en priorité les djihadistes ont été considérés et éliminés comme des traîtres.

C’est tout le problème de cette posture qui ne repose que sur une seule chose : la négation de la rébellion syrienne. Le mythe que l’opposition sur le terrain n’existe pas sans la France et que seule la France et sa position anti-Bachar posait problème. Ce problème mythique étant résolu, que va-t-il se passer quand la réalité de l’opposition anti-Bachar va se rappeler à notre bon souvenir ? Quand les grands accords internationaux sur le non départ de Bachar al Assad ne vont pas pouvoir être appliqués sur le terrain ? Qui sera rendu responsable du « blocage » sur le dossier syrien ?

Que va-t-il se passer quand on va se rendre compte que la politique ne se décide pas seulement par des poignées de mains à Versailles, par des réunions dans des salles à Genève, par des prises de postures de dirigeants, par des fantasmes géopolitiques déshumanisant mais qu’il y a des hommes sur le terrain, qu’ils n’agissent pas toujours selon l’agenda des dirigeants sur ordre, que Macron ne peut pas plus imposer sa volonté aux Syriens que Poutine ne peut imposer sa volonté à Bachar ou Bachar contrôler ses milices ?

Macron ne reconnaît pas la légitimité de l’opposition syrienne et si l’opposition syrienne ne reconnaît pas la légitimité de Macron, comment on va résoudre ce conflit colonial ?

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