Doutes et questions sur le sérieux d’une enquête Mediapart aux conclusions bien troubles

Photo de Benghazi pendant la seconde guerre mondiale

Depuis déjà quelque temps, Mediapart et ses journalistes, Fabrice Arfi, René Backmann, Edwy Plenel tentent, dans le sillage de l’affaire sur le financement Libyen de la campagne de Sarkozy, d’alimenter une petite musique mensongère sur la Libye. Malgré les faits, les preuves et l’histoire, ils veulent absolument nous vendre la guerre en Libye comme une invasion de l’Irak bis, que Sarkozy aurait mené sur base de mensonges pour dissimuler ses affaires de corruption. Si l’on se réjouit des révélations de Mediapart sur cette affaire de corruption de Sarkozy par Kadhafi, on ne peut que regretter ces réécritures de l’histoire libyenne.

Celui qui va le plus loin dans la manipulation, la réécriture des faits voir le détournement de documents est René Backmann, journaliste “d’investigation” qui signe un papier magistral dans Mediapart du 25 mars 2018 sur “Comment le mandat de l’ONU a été détourné

Le papier commence très fort :

“Le mandat que le président français et les autres promoteurs de l’intervention en Libye avaient reçu de l’ONU a eu pour résultats de plonger le pays dans le chaos et d’ouvrir ses arsenaux aux groupes djihadistes, qui déstabilisent aujourd’hui le Sahel.”

Et déjà un mensonge puisque ce n’est pas l’intervention qui a plongé le pays dans le chaos mais Kadhafi en décidant, face aux manifestations et aux printemps arabes, d’envoyer son armée massacrer les manifestants plutôt que d’abandonner son trône. Mais ce qui choque René Backmann, c’est bel et bien que l’occident soit intervenu en Libye. Le fait que Kadhafi décide de se maintenir en promettant des massacres c’était l’ordre naturel des choses arabes. Ce n’est qu’avec ce préjugé raciste gravé dans l’esprit qu’on peut considérer que « l’intervention a eu pour résultat de plonger le pays dans le chaos ».

Cette posture est aussi le résultat du fameux modèle économique de Médiapart « seul nos lecteurs peuvent nous acheter ». Cela signifie que Mediapart est totalement soumis et dépendant de la ligne voulue par ses lecteurs. Et les lecteurs de Mediapart ne cherchent pas tant la vérité qu’une belle histoire où on leur vend que la Libye c’est comme la guerre en Irak : mensonge, corruption, intervention militaire illégale, avec le chaos pour conséquence.

C’est beau comme du Le Pen

Ce narratif mensonger que Mediapart a décidé d’adopter pose cependant deux problèmes : le premier et non des moindres, est qu’il est raciste. Il écrit l’histoire d’une Libye sans Libyens, d’une année 2011 sans révolution arabe, et où le dictateur arabe qui ment, corrompt, torture et promet la mort à ses opposants est présenté comme l’ordre naturel des choses.

C’est aussi un sur vieux fond raciste que l’on peut considérer que Bagdad 2003 = Benghazi 2011: l’Arabe n’a pas d’histoire et ces gens se ressemblent un peu tous donc un Libyen de 2011 vaut bien un Irakien de 2003.

Le deuxième problème est que ce narratif est exactement celui de la propagande des dictateurs. Cette propagande repose sur deux jambes: l’islamophobie et le traumatisme démocratique de la guerre en Irak. Les dictateurs ont donc promis deux choses: “C’est moi ou le chaos djihadiste” et “l’impérialisme occidental qui intervient au Moyen Orient est un mensonge de vos démocraties comme pour l’Irak”. 
Et c’est ainsi que, dans l’histoire de la Libye, ce qui préoccupe réellement René Backman c’est le djihadisme et la corruption de la démocratie occidentale:

« Une guerre qui a plongé la Libye dans le chaos la ravageant aujourd’hui et qui a contribué à livrer le Sahel au fanatisme et à la terreur des groupes armés djihadistes. »

On sera frappé de voir combien ça ressemble à du Le Pen dans le texte

Le Pen sur RTL en septembre 2011

ou Le Pen dans Libération c’est “la vague islamiste dans toute l’Afrique sahélienne”

Orientalisme, racisme, islamophobie

On retrouve évidemment tout au long de l’article des passages orientalistes ou racistes assez délicieux.

Il y a bien sur, pas démodés depuis 2011, les grands classiques sur “la complexe société libyenne, tribale et clanique” et un Kadhafi “probablement impressionné par la puissance déployée face à lui, il semble prêt à composer avec son opposition, comme il l’a fait depuis plus de 40 ans avec les notables locaux”. Evidemment le Libyen tribal et clanique ne désire qu’une chose c’est d’en reprendre pour 40 ans de plus de Kadhafi “composant” avec son opposition, l’occident est venu troubler ce bel ordre des choses.

René Backmann pousse le raffinement raciste jusqu’à impliquer le “lobby entreprenant des émigrés Libyens aux Etats-Unis”, dans une perfide manœuvre d’intox.

Ici encore le grand journaliste, maître de l’investigation “oublie” le lobby, bien réel celui-là, de Saif al Islam Kadhafi qui se payait les services d’intellectuels aussi prestigieux que Benjamin Barber, Francis Fukuyama, Joseph Nye ou Robert Putnam via le Monitor Group, une firme de Relations Publiques. Saif al Islam se payait aussi un département entier de la London School of Economics. On se permet de corriger cet oubli et de signaler ce lobby et ces scandales de corruptions qui pourraient aider à mettre en contexte les révélations de Mediapart sur Sarkozy.

Réécrire l’histoire

La réécriture de l’histoire n’est pas un exercice extrêmement compliqué. Il suffit de faire croire qu’une bonne question à se poser est « mais pourquoi ne savait-on pas à l’époque ce qu’on sait maintenant ? »
C’est avec ce principe d’anachronisme que les députés britanniques ont pu rédiger un rapport, qui commence à dater depuis septembre 2016 (et que nous avions démonté en détail ici) mais qui sert quand même de base aux “preuves” de René Backmann. Et c’est sur cette base déjà bien mensongère que René Backmann rajoute une nouvelle couche de manipulation et de mensonges. Exemple avec l’extrait suivant:

Ici le mensonge et la manipulation de René Backmann sont un modèle du genre. Sydney Blumenthal est mentionné dans le rapport britannique comme « unofficial analyst » de Clinton. Un petit détail ce “unofficial” que René Backman omet de mentionner, erreur de traduction sans doute.

La théorie des 5 points est donc une conversation que cet analyste non-officiel dit avoir eu avec « des officiers du renseignement français », qui lui auraient indiqué que les motifs de Sarkozy pour agir n’étaient pas purs, humanitaires et désintéressés. L’incroyable scoop d’une conversation de couloir entre un analyste non officiel et des officiers inconnus qui laissent supposer que la cinquième des raisons d’intervenir de Sarkozy aurait été une préoccupation personnelle.

Au passage, “les parlementaires britanniques qui ont eu accès au document” n’ont pas eu trop de mérite, le document étant accessible en ligne en cliquant sur ce lien. Si toi aussi tu veux être un investigateur encore meilleur que Mediapart voici une petite astuce: dans le rapport britannique cliquer sur les petits chiffres qui apparaissent parfois, ce sont des références qui indiquent les sources du rapport. On y trouve des choses passionnantes comme on le verra plus bas.

Autre petite erreur de traduction (décidément) le rapport britannique ne dit pas « l’un des cinq facteurs » mais bel et bien « le cinquième facteur », c’est à dire le dernier de la liste, d’après ces officiers inconnus du renseignement français discutant avec un analyste non officiel de Clinton cités par des politiciens britanniques pro-dictateur. (Oui parce que, cerise sur le gâteau, Crispin Blunt, le parlementaire auteur du rapport proposait d’envoyer des troupes britanniques en soutien à Bachar al Assad)

Comment transformer les civils en combattants et les preuves de massacres en preuves de l’absence de masssacres

Les mensonges et manipulations de l’article de Mediapart ne s’arrêtent pas là. Toujours selon le rapport britannique, Backmann nous dit:

Quant à la « reconquête violente des villes » dénoncée par Alain Juppé, elle est largement contestée par le rapport des parlementaires britanniques. Fruit d’investigations très rigoureuses, ce document révèle que les combats de Misrata en février et mars ont fait 257 morts, dont 22 femmes et huit enfants et 949 blessés. Citant les statistiques établies par les enquêteurs de l’ONU, le rapport constate que les morgues de Tripoli ont reçu 200 corps après les combats de février, dont deux cadavres de femmes.

En réalité les « investigations très rigoureuses » se résument à des interview d’experts (dont l’un, le Dr George Joffe, anciennement payé par Saif al Islam Kadhafi). Et le rapport britannique est autant spécialisé dans le détournement de documents que René Backmann, ce qui donne plusieurs couches de mensonges.

En fait Backmann et les parlementaires britanniques empruntent le chiffre des “200 corps dont deux cadavres de femmes” à un article de Alan J Kuperman intitulé « Obama’s Libya Debacle ». Kuperman est aussi l’auteur de Was there going to be a Benghazi massacre?, de Lessons from Libya: How Not to Intervene et de False pretense for war in Libya? Bref un type neutre:

Kuperman détourne un rapport de l’ONU qui détaille sur 400 pages les crimes, massacres et viols des Kadhafistes. Dans ce rapport, les enquêteurs de l’ONU interrogent des médecins libyens qui leur parlent de la nuit du 20 au 21 fevrier où 200 corps se sont accumulés dans les morgues de Tripoli pour cette seule nuit. Sur les 200 corps, deux étaient des femmes et donc Kuperman en fait une “statistique de l’ONU” qui prouve selon lui que les forces de Kadhafi ne tiraient pas sur des civils pacifistes.

Chez Kuperman le massacre du 20 février devient : « Libyan doctors subsequently told a UN investigative commission that they observed more than 200 corpses in the city’s morgues on February 20–21 but that only two of them were female. These statistics refute the notion that Qaddafi’s forces fired indiscriminately at peaceful civilians. » Profondément malhonnête mais on garde quand même le fait que les 200 corps sont arrivés en une nuit, on ne sait pas trop comment.

Dans le rapport britannique ça devient « Libyan doctors told United Nations investigators that Tripoli’s morgues contained more than 200 corpses following fighting in late February 2011, of whom two were female ». Nouvelle couche de mensonge: les 200 morts ont désormais été faits “lors de combats fin fevrier”

Chez Backmann, encore plus fort, ce sont les morts “des combats de février”.

Lorsqu’on consulte le document original il ne s’agit pas de « combats de février » mais de la répression à l’arme anti-aérienne de la manifestation du 20 février, la première de Tripoli, répression ayant fait 200 morts pour la seule nuit du 20 au 21.

Le rapport est ici c’est à la page 183 (entre les massacres de Kadhafi à la sortie des mosquées et la réquisition par les forces Kadhafistes des ambulances pour être utilisées comme fourgons de police)

Quand aux “combats de Misrata en février et mars ont fait 257 morts, dont 22 femmes et huit enfants et 949 blessésce chiffre vient de Human Rights Watch et ne concerne pas des combats mais des attaques illégales d’hôpitaux et de civils par l’armée de Kadhafi. Dans le document que Backmann utilise pour parler de “combats” et minorer les victimes civiles, les médecins qui témoignent disaient pourtant clairement “The fighters know how to protect themselves, but the civilians are getting hurt.

Utiliser les documents et enquêtes qui établissent les massacres de Kadhafi comme preuves que ces massacres étaient des mensonges, voilà une bien curieuse méthode “d’investigation” de Mediapart.

Cessez le feu

Autre monument de réécriture de l’histoire et d’anachronisme l’évocation du « cessez le feu du 19 mars »:

Le « 19 mars, alors que Kadhafi a annoncé un cessez-le- feu, décrété la fermeture de l’espace aérien libyen pour se conformer à la résolution 1973 et offert aux rebelles de Benghazi de déposer les armes, comme à Ajdabiya, et de reprendre leur vie normale, les Mirage 2000 et les Rafale français détruisent, à coups de bombes guidées et de missiles air-sol, plusieurs chars qui s’étaient approchés de la ville.»

Mais oui bête Libyen tribal et clanique pourquoi persistes-tu à refuser de reprendre une vie normale comme te le proposait gentillement Kadhafi?

Le 19 Mars Kadhafi annonce effectivement un cessez le feu. Ce que René Backmann oublie c’est que Kadhafi a aussi annoncé la veille sa ferme intention d’envoyer ses chars à Benghazi et, quelques heures à peine avant le vote de la résolution de l’ONU, Kadhafi “promettait l’enfer à ceux qui attaqueraient la Libye”. 
Les rebelles ne croient pas au cessez le feu mais Backmann ne comprend pas cette attitude alors que “Kadhafi avait proposé aux manifestants d’affecter au développement de la ville une aide spécifique. En vain.

Le 2 avril ce sont les rebelles qui proposent un cessez le feu qui est refusé par Kadhafi qui refuse de partir. Mais Backmann ne juge pas nécessaire de le mentionner.

Enfin on ne pourra pas, dans l’histoire des cessez le feu non mentionnés par Backmann, omettre cette proposition du mois de mai :

Les Kadhafistes proposent à Madrid et à Londres un nouveau cessez le feu mais excluant le départ du guide. Madrid et Londres font savoir qu’ils acceptent à la condition que Kadhafi parte en exil. La possibilité d’un exil de Kadhafi est en fait revenue régulièrement tout au long de la guerre et régulièrement refusée par Kadhafi, qui aurait pu partir avec le déficit de la Libye planqué dans des comptes en Suisse mais qui a choisit de rester. Ces faits ne sont évidemment pas mentionnés par Backmann qui préfère laisser la vérité de côté pour se poser des vraies questions d’un investigateur Mediapart du genre:

On s’en voudrait de laisser René Backmann et les fins limiers de Mediapart sans un magnifique exemple “d’orient compliqué” qui risque de rendre la théorie complotiste de la guerre privée de Sarkozy plus complexe encore. Le discours du chef du Hezbollah le 19 mars (le jour même du début des frappes de l’OTAN) qui exprime “son soutien et sa solidarité avec le brave peuple Libyen qui combat le fou [Kadhafi]” et qui dit que “tous ceux qui, dans le monde entier peuvent porter assistance au peuple Libyen doivent le faire.

Coincidence?