Quelle critique pour l’intervention militaire en Libye?

L’article de Patrick Haimzadeh dans Orient XXI reprend le récent rapport britannique sur la guerre en Libye pour affirmer qu’il n’y a eu et n’y a toujours pas, en France, de débat sur l’intervention en Libye.

Ce rapport, pourtant largement repris dans la presse française, a de nombreux défauts que Patrick Haimzadeh oublie de mentionner. Le principal est l’anachronisme : il est reproché au gouvernement britannique de n’avoir pas su à l’avance ce que l’on peut constater aujourd’hui. Il convient aussi de noter que ce rapport émane du parlement britannique et que les parlementaires sont des hommes et des femmes politiques et qui donc portent une parole politique qui n’est pas forcément neutre. Crispin Blunt par exemple, directeur du comité qui a rédigé le rapport, est partisan de bonnes relations avec Poutine et préconise presque d’envoyer des conseillers militaires britanniques pour aider l’armée de Bachar al Assad.

L’article de Patrick Haimzadeh, spécialiste (reconnu et confirmé) de la Libye pêche par deux excès principaux : l’anachronisme qu’il reprend du rapport et l’essentialisation de la guerre et de l’intervention militaire.

Séparer le Moyen-Orient de l’intervention militaire

Le débat sur l’intervention militaire en Libye devrait se faire autour de deux axes : la Libye (et ses dérivés : Moyen Orient, révolution arabes, orientalisme, mouvance islamiste…) et l’intervention militaire (guerre, renseignements, politique internationale etc.) Être spécialiste du premier domaine n’implique pas forcément être spécialiste du second. On retrouve ainsi plusieurs failles dans l’article de Patrick Haimzadeh.

Sur le renseignement tout d’abord. Patrick Haimzadeh, se basant sur le rapport, reproche trois choses :

  • La connaissance trop superficielle du terrain et des structures sociales Libyennes
  • La faiblesse des renseignements obtenus sur base des grands médias, des réseaux sociaux et des groupes rebelles
  • Ne pas avoir apprécié à sa juste valeur le poids des islamistes et le soutien du Qatar dans la rébellion

Le premier reproche, à notre avis, vient d’un point que nous aborderons plus loin : la chute de crédibilité des experts à qui l’on a reproché, à raison, de n’avoir pas su prévoir les révolutions arabes. Cette faute initiale, bien réelle, a entraîné, au moins deux conséquences néfastes. La première fut une tendance à considérer que ces experts n’y connaissaient plus rien, n’avait plus aucune crédibilité et devait à tout prix être écarté de toute projection sur le monde arabe, qui avait changé radicalement et ne pouvait plus correspondre en rien à leurs analyses. C’était une faute certainement mais encore une fois il faut éviter de nier à quelle point la chute de crédibilité de ces experts fut réelle (et partagée bien au delà des cercles d’experts). Une seconde faute, non moins nuisible fut de la part de ces experts une tendance à nier leur échec et, pour ce faire, à nier l’existence du fait révolutionnaire. Une négation qui réapparaît régulièrement, à chaque fois que l’intervention en Libye est comparée à l’intervention en Irak, la différence fondamentale entre les deux étant le printemps arabe. Personne n’avait prévu ni ne prévoyait ni révolution ni donc de guerre en Libye, et personne ne voulait plus croire les connaisseurs qui n’avaient pas sur prévoir : on peut expliquer, sinon excuser un peu l’impréparation des services.

Le second reproche est la conséquence du premier et aussi une méconnaissance de comment fonctionne le renseignement. Dit techniquement : le renseignement fonctionne environ à 80% en open source. Dit simplement : les espions lisent les journaux. Les réseaux sociaux, les grands médias de même que les contacts avec les groupes rebelles semblent assez logiques. Il eut fallu compléter les 20% restant par une autre méthode, du renseignement humain de terrain notamment mais ici encore rappelons que personne ne prévoyait d’attaquer la Libye un mois avant que ça n’arrive.

Anachronismes

Reprocher ne ne pas avoir su le poids des islamistes est là encore une faute d’anachronisme. Le rapport britannique est d’ailleurs un modèle du genre :

« We asked Dr Fox whether he was aware of any assessment of the extent to which the rebellion involved militant Islamist elements. He replied that he did not “recall reading anything of that nature.” It is now clear that militant Islamist militias played a critical role in the rebellion from February 2011 onwards. They separated themselves from the rebel army, refused to take orders from non-Islamist commanders and assassinated the then leader of the rebel army, Abdel Fattah Younes. »

Traduction : on aurait du savoir que les islamistes ont joué un rôle essentiel dans la rébellion puisqu’ils se sont séparés ensuite de l’armée rebelle. Le gouvernement aurait du donc savoir à l’avance qu’un groupe islamiste dissident allait refuser d’obéir aux ordres des commandants non-islamistes et assassiner le leader de l’armée rebelle (en juillet 2011, soit 4 mois après le début de l’intervention)

Eviter de (trop) généraliser la Guerre

L’autre problème de l’article de Patrick Haimzadeh réside dans l’essentialisation de la guerre et de l’intervention militaire. Ainsi :

Ce rapport vient donc confirmer les constantes des interventions militaires et de la guerre d’une manière générale. Celles-ci sont avant tout le règne de l’incertitude couramment dénommée « brouillard de la guerre ». Et pourtant, comme dans l’affaire irakienne quelques années plus tôt, les voies de la diplomatie n’ont jamais été explorées, voire volontairement écartées, justement pour cause d’incertitude sur leur issue.

Ici Patrick Haimzadeh confirme une antienne clauzewitzienne (en gros oui, la guerre est le règne de l’incertitude) mais laisse supposer, par essentialisation, que le brouillard de guerre pourrait être levé et les incertitudes transformées en certitudes dès lors qu’on considère que une guerre = une guerre et que une intervention militaire = toutes les interventions militaires. En clair : Irak = Libye et on aurait du savoir à l’avance que la guerre en Libye aurait les conséquences qu’a eu la guerre en Irak. C’est évidemment faux et le spécialiste de la Libye serait certainement le premier à nous lister les différences innombrables entre les sociétés, les histoires, les contextes des deux pays. On pourra ajouter les innombrables différences sur tous les autres plans considérés : implication française, mandat de l’ONU, buts de guerre, décalage de 8 ans entre les technologies, les dirigeants etc. Bref, le brouillard d’une guerre ne se lève pas avec la lumière d’une précédente et toute guerre a son brouillard.

Une fois ce principe rétablit, revenons en aux fondamentaux (clausewitzien encore) : le comportement que doit adopter le commandant de guerre dans cette situation. Il est dans l’incertitude et abreuvé d’informations contradictoires et il doit prendre une décision. C’est aussi pour ça que Clausewitz compare la guerre à un jeu et introduit régulièrement l’élément chance. En fait lorsqu’on prend une décision en guerre, on ne peut avoir aucune idée des conséquences. Ici, dans le rapport britannique autant que dans l’article de Patrick Haimzadeh, c’est bien cela qui est critiqué : pourquoi avoir cru la parole de Khadafi lorsqu’il disait « je vais exterminer ces rats » et ne pas avoir cru la parole de Khadafi qui disait « je veux négocier » ? Pourquoi avoir pris en compte l’avancée menaçante de l’armée de Khadafi et pas la progression sans massacre de l’armée de Khadafi ? La réalité c’est qu’il faut prendre une décision et qu’on ne peut en prendre qu’une seule. Soit on empêche le massacre soit on laisse Khadafi progresser sans crainte mais on ne peut pas faire les deux. Ce que le rapport et Patrick Haimzadeh regrettent, c’est qu’on ait pas pris l’autre décision : celle de la négociation. Si il est légitime de se poser la question, il est faux de dire qu’une solution aurait été, à l’époque, meilleure qu’une autre et qu’il était possible de le savoir.

La voie de la négociation est elle vraiment une alternative?

Un autre anachronisme produit par Patrick Haimzadeh mais que le rapport contredit engendre un autre mythe sur la négociation avec Khadafi : la voie de la négociation n’a pas été exploré avant de recourir à la guerre. C’est oublier que les propositions de négociation du côté du régime sont arrivées après le début de l’intervention. Difficile donc d’y voir autre chose que des tentatives de la part du régime de gagner du temps. Pas impossible, on aurait pu effectivement, négocier avec Khadafi au milieu de l’intervention mais difficile d’y croire à l’époque : l’incertitude règne, le réputation du régime de Khadafi n’incite pas nécessairement à la confiance et après tout, ce régime a lui même choisi la guerre contre ses opposants plutôt que la négociation. Car pourquoi exempter Khadafi d’un reproche adressé à Cameron et Sarkozy pour les mêmes faits ?

Patrick Haimzadeh a plutot raison, à posteriori, de dire:

« Dans la conception clausewitzienne, la guerre est un acte de violence qui ne peut qu’entraîner une « montée aux extrêmes ». Les conséquences de celle de 2011 sont évidentes et étaient pourtant prévisibles : implosion de l’embryon d’État libyen, fragmentation et militarisation de la société. »

Le problème est que ce reproche est adressé à Sarkozy et à Cameron qui ont choisi la guerre et non à Khadafi qui a pourtant bel et bien fait le même choix avant les deux autres.

Le sujet des négociations est profondément ridicule dans le rapport et demeurerait ridicule si il n’était pas pris au sérieux par Patrick Haimzadeh. Le rapport reproche à Cameron de n’avoir pas exploré la voie de la négociation entamée par des discussions téléphoniques entre Blair et Khadafi. Examinons les choses sous un autre angle: le responsable de la politique moyen orientale la plus catastrophique des dix dernières années entame des négociations parallèles avec un dictateur parti massacrer ses opposants mais menacé d’une intervention militaire. Difficile de reprocher aux Affaires Etrangères britanniques de n’avoir pas pris ça au sérieux. Si on reproche à Sarkozy, à raison, d’avoir laissé un égocentrique contourner le ministère des affaires étrangères en établissant des négociations parallèles avec une des parties en conflit, on peut difficilement reprocher au gouvernement britannique d’avoir refusé de faire exactement la même chose.

La deuxième proposition-reproche du rapport est de n’avoir pas examiné la piste de Saif al Islam qui proposait un changement de l’intérieur. Et le rapport de se lamenter, en ces termes, que la politique britannique n’ait pas choisi la solution Saif al Islam qui proposait un changement de régime de l’intérieur à moindre coût (pour les Britanniques). Là encore reprenons les choses sous un autre angle : les britanniques ont fait le choix d’une intervention militaire internationale validée par l’ONU plutôt que d’aider Saif al Islam, fils de son père, à faire un coup d’état interne. Présentées comme ça les choses deviennent moins absurdes. C’est en tout cas dans ces termes que Hague explique les raisons pour lesquelles il a décliné l’offre de Saif al Islam à l’époque :

“it would have been unwise for the British Foreign Secretary to suggest an internal coup within the Gaddafi Administration, particularly as the successor might have been no better than the predecessor.”

L’histoire nous enseigne aussi les contraires

Le spécialiste de la Libye pousse la généralisation historique:

« L’histoire prouve pourtant que rien n’est moins incertain que l’issue d’une guerre. »

C’est vrai mais l’histoire, précisément l’histoire syrienne de la non-intervention prouve tout autant que rien n’est plus incertain que l’issue d’une négociation. La même histoire prouve aussi que non, le « consensus en faveur d’une intervention au sein des classes politiques et médiatiques dominantes » n’est pas si évident et que la « culture de l’intervention militaire sur le modèle des néoconservateurs américains » n’a pas tellement pénétré. On intervient en Irak sans révolution, on intervient en Libye avec révolution, on n’intervient pas en Syrie avec révolution. Les raisons d’une intervention militaire au Moyen Orient ne se résument pas à la diffusion de la pensée néoconservatrice.

Optimistes et pessimistes du printemps arabe: qui a raison?

Il importe de rappeler ce fait essentiel : le régime de Khadafi a choisi l’armée et la répression pour répondre aux demandes des manifestants. C’est aussi l’existence de ces manifestants (plus largement du « printemps arabe ») qui établit une différence fondamentale entre l’Irak de 2003 et Libye de 2011. Et c’est aussi ce point fondamental qui crée une ligne de clivage entre experts que relève Patrick Haimzadeh :

« Les experts qui faisaient valoir la complexité de la situation libyenne à l’époque étaient en outre souvent tournés en dérision par de nouveaux spécialistes es-révolutions quant au fait qu’ils n’avaient rien vu venir ou que la question des tribus relevait du vieil imaginaire colonial.
Selon ces nouveaux experts, la jeune génération Internet adepte des réseaux sociaux rompait avec cette vision d’une Libye révolue en affichant son désir d’une démocratie « moderne », « à l’occidentale ». Un séjour de quelques jours parmi les jeunes blogueurs de Benghazi se révélait ainsi nettement plus valorisant que des années de recherches obscures. »

On pourrait aisément répondre tout a fait l’inverse à Patrick Haimzadeh sur le même mode : ceux qui faisaient valoir l’évidence du fait révolutionnaire à l’époque étaient souvent tournés en dérision par les vieux spécialistes orientalistes quant au fait qu’il n’y avait aucun réel changement ou que la question de la révolution relevait d’une mode optimiste sans liens avec la réalité tribale. Selon ces vieux experts, les anciennes tribus parfaitement intégrées et comprises du système Khadafi ne rompraient pas cette vision ancienne de la Libye en affichant leur désir d’une dictature à l’orientale. Il était bien vain de croire que l’écoute des jeunes bloggeurs de Benghazi pouvait compléter voir remettre en cause des années de recherches obscure.

Ce clivage est extrêmement important et mérite mieux aujourd’hui que les visions caricaturales qui prévalaient à l’époque. Pour rester positif admettons que tout le monde avait alors raison : les nouveaux experts étaient un peu ambitieux de vouloir détrôner des anciens qui connaissaient bien leur terrain. La complexité et la spécificité Libyenne étaient parfois aplanies voir aplaties par la croyance dans la théorie des dominos et l’application à la Libye de phénomènes s’étant produits en Egypte ou en Tunisie. Les tribus existent et il apparaît aujourd’hui évident que ces forces traditionnelles n’allaient pas voir d’un bon œil les bouleversements révolutionnaires.

Cependant, il était, et demeure aussi juste que les anciens experts n’avait, malgré tout leur savoir, rien vu venir et que cela a grandement nuit à leur crédibilité et à la confiance qu’on pouvait leur accorder dans leurs prédictions. Plus largement, c’est tout un système de pensée qui croyait l’Arabe prédestiné à la dictature qui était condamné. Tout aussi valide est l’affirmation que la question des tribus relève du viel imaginaire colonial. Sans nier l’existence réelle des tribus il convient de rappeler la critique d’Edward Said qui relie la question tribale avec l’imaginaire colonial et qui, lui, avait prédit que le savoir orientaliste ne verrait pas arriver les révolutions.

Il est aussi important de convenir que la ligne de clivage ne se situe pas entre « anciens » et « nouveaux » mais plutôt entre « optimistes » et « pessimistes » du printemps arabe. Certains anciens ont pris fait et cause pour la révolution (Jean-Pierre Filiu), certains nouveaux se sont invités sur seule base de leur position défaitiste et anti-révolutionnaire (Samuel Laurent).

Il faut aussi noter que les positions n’étaient pas aussi simplistes ni caricaturales même à l’époque. On peut sans trop de crainte, affirmer que Patrick Haimzadeh a, depuis 2011 probablement refait quelques séjours sur le terrain et passé quelques heures avec des révolutionnaires, reconnaissant ainsi que ces acteurs existent et que la révolution justifie quand même d’une certaine mise à jour des connaissances. On peut aussi sans trop de crainte affirmer que les « nouveaux experts es-révolutionnaires » ont depuis 2011 lu quelques bouquins d’anciens, histoire d’approfondir un peu la question, reconnaissant que les obscures années d’études accumulées par les orientalistes sont quand même bien utiles.

Affronter le complexe

L’intervention militaire en Libye est réellement complexe. C’était à l’époque réellement une intervention militaire destinée à protéger une révolution, une première du genre sous cette forme. Elle a réellement été menée par les mains gauches conjointes de Sarkozy, Cameron, BHL et Obama. Il était réellement possible de faire mieux et de faire différemment de même qu’il était et demeure parfaitement raisonnable de penser qu’une intervention militaire valait mieux qu’un massacre à la syrienne.

Face à la situation actuelle il est vraiment difficile de garder foi en la révolution arabe et nombreux « optimistes » en sont revenus. Il serait bon que les « pessimistes » se souviennent qu’ils ont eux aussi eu bien tort et que la révolution arabe, phénomène complexe et radicalement imprévisible, a profondément bouleversé le moyen-orient et le bouleverse encore.