Enlightened moment, souvenir d’impermanence.
J’avais peut-être 12 ans, et j’accompagnais ma mère chez le dentiste. C’est d’ailleurs le seul souvenir de ma mère chez le dentiste que j’ai.
Là sur la chaise en face du bureau, je regardais par la fenêtre le ciel bleu, les nuages, le soleil et le port. Une vue magnifique, apaisante : une fenêtre sur chez moi. Il me semble que j’étais, déjà à l’époque, reconnaissante de ce petit paradis qui m’environnait chaque jour. L’herbe n’était définitivement pas plus verte ailleurs : j’avais devant moi une beauté éternelle dans laquelle je puisais calme et sérénité.
C’est en me retournant pour regarder ma mère s’en aller s’allonger sur le lit médical qu’une vague invisible projeta mon esprit et mon corps dans une vison d’effroi. Cloué sur la chaise je faisais face à un corps inanimé, celui de ma mère.
La dureté de la scène provient de son réalisme : ma mère était un cadavre, le dentiste était le médecin légiste. La vague retirée, je restais là échoué avant d’être emporté par une seconde vague, celle de mes larmes qui se bousculaient devant l’immensité de mon vide intérieur.
Pourtant, elle n’était pas morte.
Souvent j’eu essayé d’effacer ce souvenir, cette odeur, cette atmosphere de mort autour de ma mère. J’avais pris conscience, sans le savoir et sans le vouloir, d’un des premiers principes Bouddhiste :
« This existence of ours is as transient as autumn clouds. To watch the birth and death of beings is like looking at the movement of a dance. A lifetime is like a flash of lightning in the sky, rushing by, like a torrent down a steep mountain. » (Buddha)
La mort, qui pourtant m’était inconnu à l’époque, m’apparu soudainement intelligible. En s’offrant devant moi, son mystère n’en était plus un, alors comprenant qu’elle n’était pas mon ennemi, j’acceptais l’idée que ma mère ne serait pas toujours là.
Chuang Tzu a dit « The birth of a man is the birth of his sorrow. The longer he lives, the more stupid he becomes, because his anxiety to avoid unavoidable death becomes more and more acute. What bitterness! He lives for what is always out of reach! His thirst for survival in the future makes him incapable of living in the present. »
« La mort raisonnable. — Qu’est-ce qui est plus raisonnable, arrêter la machine lorsque l’œuvre qu’on lui demandait est exécutée, — ou bien la laisser marcher jusqu’à ce qu’elle s’arrête d’elle-même, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle soit abîmée ? Ce dernier procédé n’est-il pas un gaspillage des frais d’entretien, un abus des forces et de l’attention de ceux qui desservent la machine ? Ne répandons pas inutilement ce qui ailleurs serait très nécessaire ? N’est-ce pas propager une espèce de mépris à l’égard des machines en général que d’en entretenir et d’en desservir un si grand nombre inutilement ? — Je veux parler de la mort involontaire (naturelle) et de la mort volontaire (raisonnable). La mort naturelle est la mort indépendante de toute volonté, la mort proprement déraisonnable, où la misérable substance de l’écorce détermine la durée du noyau : où, par conséquent, le geôlier étiolé, malade et hébété est maître de déterminer le moment où doit mourir son noble prisonnier. La mort naturelle est le suicide de la nature, c’est-à-dire la destruction de l’être le plus raisonnable par la chose la plus déraisonnable qui y soit attachée. Ce n’est que si l’on se met au point de vue religieux qu’il peut en être autrement, parce qu’alors, comme de juste, la raison supérieure (Dieu) donne ses ordres, à quoi la raison inférieure doit se soumettre. Abstraction faite de la religion, la mort naturelle ne vaut pas une glorification. La sage disposition à l’égard de la mort appartient à la morale de l’avenir, qui paraît insaisissable et immorale maintenant, mais dont ce doit être un bonheur indescriptible d’apercevoir l’aurore. » (Le voyageur et son ombre, Nietzsche)
« La mort des neiges du Kilimanjaro »
Ma deuxième rencontre avec la mort fut tout aussi surprenante que la première.
Nous montons, d’un pas lent et lourd mais décidé, cette montagne blanche : le Kilimanjaro. Les rêves ont cela d’incroyable que nous voyons avec détail des endroits que nos pieds n’ont jamais foulé. Nous bravons la tempête de neige tant bien que mal, courbé vers l’avant pour couper le vent glacial nous avançons, lui s’accroche à mon bras pour ne pas glisser... c’est vrai qu’il devient vieux, mon père.
Là-haut, quelques sapins et un refuge solitaire dans lequel il se repose maintenant. « Attends moi ici s’il te plait », je pars explorer les alentours.
Le déchainement des éléments est retombé, j’examine l’horizon recouvert d’un blanc immaculé, rien sinon l’immensité de ce spectable n’existe. Il n’y a plus de temps, la neige dans sa quiétude silencieuse parait éternelle.
Doucement, je lui prends la main : « viens ». Mon père s’abandonne à moi comme j’ai du le faire enfant : en toute confiance. Du paysage émane une plénitude avec un soupçon de mélancolie, mais pas de tristesse.
Je me retourne, nos traces de pas dans la neige me rappellent que rien n’est éternel. Le ciel, d’un bleu brillant, laisse passer la lumière du soleil réveillant la forêt et quelques oiseaux chantent gracieusement.
Mon père est fatigué, je le borde du manteau de neige. Avant de retourner vers la tempête qui subit en aval, je me retourne, sur ma joue une larme cristallisé par le froid et un dernier mot «N’aie pas peur, Je t’aime papa ». Savait-il que je ne reviendrais pas? Que je l’avais emmené mourir?
En me réveillant la culpabilité me rongea : « j’ai tué mon père ».
C’est plus tard que j’ai réalité que comme certains Buddhistes qui guident leur prochain vers la mort, et les apaisent, j’avais emmené en rêve mon père mourir avant la fin, seul et sans souffrance.
Désormais, la mort est mon amie.