Valoriser dans les médias les voix des anonymes

Depuis l’élection de Donald Trump, un certain nombre d’articles paraissent sur la faillite de la presse et du monde médiatique. On peut lire dans de multiples colonnes que les journalistes n’ont pas senti venir la victoire du candidat républicain américain, qu’ils n’ont pas écouté les électeurs.
À l’approche de la campagne électorale présidentielle en France, ces critiques ont une résonance particulière. Est pointé notamment le fait que les journalistes pratiquent un entre-soi et ne sont pas à l’écoute de leurs concitoyens.

C’est en partie vrai.

De nombreux journalistes en reportage en France ou à l’étranger vont à la rencontre de celles et ceux qui leur ressemblent; des activistes, acteurs culturels et personnalités, sont très présents dans les médias. Proches culturellement et souvent idéologiquement d’une partie des journalistes, ils sont LA solution de facilité sur le terrain et à l’antenne ou dans les journaux. Ils présentent l’avantage à court terme de ne pas déranger. 
À moyen terme, cela pose problème: ils composent une même chanson entendue mille fois mais dont on ne retient pas le refrain.

Poumons de la société, les artisans, commerçants, petits patrons, classes moyennes et ouvrières, sont peu entendus dans les médias. Leurs idées et envies non plus. Il est en effet beaucoup plus difficile de convaincre une hiérarchie d’interviewer des anonymes que des personnalités déjà entendues X fois. De guerre lasse, des reporters ont baissé les bras, ne proposent plus que l’évidence, le sujet qui ne fait pas de vagues.

Néanmoins, le travail de reportage existe. De nombreux reporters sillonnent la France et le monde pour faire entendre ces voix. De nombreux reporters dépensent leur énergie, leur argent, leur temps, pour que l’on entende le monde tel qu’il est.

Là où le bât blesse, c’est du point de vue de la mise en avant par les médias de ces reportages et documentaires justes, ou du moins ouverts.

La valorisation médiatique s’opère aujourd’hui surtout par le numérique, reprise en tweets, posts Facebook, mise en Une par ce média. 
La valorisation médiatique s’opère également par le lien qu’entretiennent les médias avec de grands diffuseurs comme Apple, Facebook, Google et autres.
Mettre en avant son contenu sur une plateforme, sur un outil, est le travail quotidien de certains employés des médias.
Tel nombre de vues, tel nombre de podcasts, tel mise en Une d’un “contenu” sur une plateforme, n’est pas que le fruit d’un intérêt du public. C’est aussi un choix par les médias eux-mêmes de la mise en avant de tel ou tel “contenu”.

N’importe quel éditorial, blague ou petite phrase d’une personnalité est valorisé par le média sur lequel s’est exprimée cette personnalité.

La durée de vie médiatique d’une petite phrase préparée par une personnalité et son équipe est décuplée par rapport à la parole directe d’un citoyen.

Le travail journalistique ou documentaire de terrain, ne bénéficie que très rarement de cette exposition numérique. De ce fait les anonymes, leurs problèmes, initiatives, ne sont relégués qu’à des heures de diffusion ou des pages “à faible intensité”.

Vous pouvez entendre et lire plus de “petites voix” l’été, ou dans des suppléments et rubriques annexes. Pas besoin de vous indiquer que la valorisation numérique de ces reportages et documentaires est donc mineure.

Il en est de même pour les paroles collectées par des reporters dans la grande majorité des pays. L’énergie que dépense certains pour faire entendre ce qui se passe en Amérique du Sud, en Europe de l’Est ou en Asie est incroyable. Toutes ces voix, du monde, de la France, parviennent peu aux lecteurs et aux auditeurs. Quand ces voix rares sont enfin transmises, elles disparaissent immédiatement faute de valorisation numérique.

Je crois que nous, reporters, nous faisons le travail, y investissant plus que de raison, et de rémunération. Je ne crois pas que nous sommes dans un moment de faillite médiatique complète.

Nous sommes dans un moment où nous devons plus écouter les voix anonymes et les valoriser. Nous sommes dans une période où le travail de celles et ceux qui recueillent les paroles d’anonymes doit être valorisé.

Je lis vos mails, DM, qui nous encouragent à poursuivre ce travail de terrain. Sans eux, nous serions beaucoup à avoir posé nos stylos, caméras, appareils photos et micros. Je vous remercie, et me permets de vous indiquer que si vos voix sont peu entendues, vos tweets et post Facebook ont un pouvoir réel. En retweetant nos reportages et documentaires, vous incitez les médias pour lesquels nous travaillons à s’y intéresser d’avantage. En diffusant via les réseaux sociaux les paroles d’anonymes, vous contribuez à vous faire entendre dans les pages et cases influentes.

Certaines personnalités méritent que leurs paroles et pistes inspirantes soient diffusées. Mais il est certainement temps de rééquilibrer, voire de redéfinir ces fameux temps de paroles dont on va beaucoup entendre parler cette année. Il est certainement temps également de repenser la valorisation numérique des paroles diffusées.

Nos yeux et nos oreilles voient et entendent des attitudes et des paroles qui ne sont pas toujours agréables, mais c’est notre métier de les recouper, de les comparer, de les faire converser, avec respect.

J’espère que cette mise en cause de notre métier, au travers de la crise médiatique américaine, contribuera à ce que les paroles d’anonymes, collectées en France et à l’étranger, soient mieux diffusées et valorisées.