Finotte.

Finotte.

Nous sommes le 6 septembre 2016, je suis installée dans ma chambre à Kwabenya, à Accra au Ghana, et je réfléchis, je pense.

Dans un peu moins d’un mois, cela fera trois ans que ma grand-mère, ma mamie chérie, ma Finotte, sera passée de l’autre côté.

Je me rappelle, comme si cela était hier, de ce 4 octobre 2013. Une pression à la fois ferme et délicate sur mon épaule me réveilla. C’était la main de mon père. J’ai de suite compris, « Mamie est partie ». J’ai eu mal. Je n’ai pas pleuré. J’ai pensé à ma mère. « Maman ».

Je cours au salon, elle est effondrée. Les larmes baignent son visage. Je m’agenouille, entoure ses jambes de mes bras, pose ma tête sur ses cuisses. J’essaie de remplacer sa peine par mon amour, en vain. Il est trop tôt, je la laisse pleurer sa mère. Je me laisse aussi le temps de pleurer ma grand-mère, ma mamie chérie, ma Finotte.

Finotte.

Le premier mot qui me vient à l’esprit lorsque je pense à elle est le mot « Amour ». Cette femme nous aimait, avec force, en continu, sincèrement. Si il y a bien un Amour dont je n’ai jamais douté, c’est bien le sien. Son Amour pour sa famille, pour sa fille ma mère, pour mon père (qui était devenu son fils à part entière), pour mes deux sœurs et moi-même était inconditionnel.

Son Amour en était presque étouffant. Mamie vivait en Guadeloupe. Mamie était loin. Mamie nous appelait donc facilement au moins cinq à six fois par jour. Ou plus. Elle voulait tout savoir, de ce qu’on avait eu pour repas à midi au prochain examen que je devais préparer, en passant par notre état de santé.

Mon papy est décédé en 2011. Le choc. Mes sœurs sont parties en Guadeloupe, auprès de Mamie, enterrer Papy, dit « Chouchou ». Elles sont parties le premier jour du début de mes examens, je n’y suis donc pas allée. Je suis restée ici, veiller sur ma mère, et gérer mes responsabilités d’étudiantes.

Mon père proposa alors à Mamie de venir vivre ici avec nous, il était inconcevable pour lui qu’elle vive alors seule en Guadeloupe. Non pas que Mamie n’était pas bien portante, mais notre éducation et notre culture sénégalaise ne permet pas de laisser nos aînés seuls.

Mais Mamie refusa, disant qu’elle ne voulait pas quitter son chez elle, qu’elle ne voulait pas quitter son île, qu’elle viendrait de temps en temps et que nous aussi viendrions la voir. Vivre « en métropole » ne lui disait rien. Elle viendrait passer des mois auprès de nous mais ne quitterait pas son chez elle à la Résidence du Port à Pointe à Pitre.

Nous acceptions le deal.

Chacune d’entre nous, mes sœurs et moi, allions donc en Guadeloupe lorsque le temps nous le permettait.

Les appels quotidiens continuaient. Les lettres. Les colis. La vie reprenait son cours.

Jusqu’à cet appel alertant en janvier 2013. Ma tante qui s’occupait de Mamie en Guadeloupe appelait ma mère et lui lâchait la vérité en bloc « Finotte ne va pas bien, sa santé ne va qu’en se dégradant, elle vous ment au téléphone, elle ne voulait pas que je vous le dise, mais la situation est alarmante ».

Je prends peur, le reste de ma famille aussi.

J’appelle Mamie, je lui demande comme elle va, comme toujours elle me répond par « Mamie va bien, ça va un peu », je lui dis qu’on m’a mise au courant de sa condition actuelle. Elle fond en larmes « viens me chercher, viens chercher Mamie ».

Mon cœur me brûle. Je me sens responsable. Nous sommes responsables, nous n’aurions pas dû l’écouter, nous aurions dû la faire venir.

Une semaine après, je pose mon pied à Pointe à Pitre.

C’est une Finotte très amaigrie, aux traits tirés et dans une maison très désordonnée que je retrouve. Je prends mon courage, je ne fais rien transparaître de mon inquiétude, je la prends dans mes bras. Elle est agitée, affaiblie, mais heureuse de me voir.

J’organise donc notre voyage retour pour Paris. Elle viendrait avec moi, « on va te soigner, on va s’occuper de toi comme nous aurions dû le faire depuis bien longtemps ».

Un jour que je suis dans la cuisine, lui préparant un supkanja, je l’entends hurler dans la chambre. J’y cours. Elle s’étouffe, elle peine à respirer. J’appelle les pompiers.

Mamie est hospitalisée, d’après les médecins, elle a fait un œdème pulmonaire. Mon voyage de deux semaines en Guadeloupe devient un voyage de plusieurs mois.

J’attends que Mamie se rétablisse afin de pouvoir l’emmener avec moi à Paris le plus rapidement possible. Mon cœur est sombre, mes idées sont noires. Je déambule dans les rues de Pointe à Pitre au milieu des couleurs du Carnaval, les festivités battent leur plein, mon cœur n’y est pas.

Le médecin nous donne finalement le feu vert. Mamie peut voyager. Le billet est pris.

Nous nous installons dans l’avion. « Ça va aller ».

On rentre à la maison, les retrouvailles sont chaleureuses, remplies d’émotion. Mère et fille ne s’étaient pas vues depuis de bien trop nombreuses années. Ma mère est malade, elle ne peut voyager.

Je suspends mon année universitaire, je m’occupe de Mamie. Et de Maman. C’est épuisant.

Je craque, souvent.

Mes sœurs m’épaulent, mes amies me soutiennent. Mamie fait la tournée des médecins. Une radiographie. Un cancer. Une hospitalisation. Une phase terminale.

Des cris, des larmes. Des prières. Du courage. Maman décide de cacher sa condition à Mamie. Finotte sait être malade, elle ne sait pas que le médecin ne lui donne que quelques semaines à vivre.

Mamie ne veut pas mourir, elle veut rester auprès de nous autant que nous la voulons auprès de nous.

Elle aura finalement tenu huit mois. Elle s’est battue contre la maladie, contre la douleur, jusqu’au bout, par Amour pour nous.

La voir devenir de plus en plus maigre, voir son visage se transformer, la voir hurler de douleur, m’occuper d’elle comme d’un enfant, la voir perdre conscience.

J’ai craqué, beaucoup.

Notre appartement dans mon 93 natal étant trop petit pour accueillir Mamie et tous ses appareils de soin, nous avons dû faire le choix douloureux de la placer dans une clinique de soins palliatifs. Centre dans lequel mes sœurs et moi nous rendions tous les jours pendant sept mois. Chaque jour, nous allions rendre visite, tenir compagnie à notre Mamie. Ayant abandonné mon année universitaire, généralement je passais la journée avec elle et l’une de mes sœurs prenait le relais, après ses heures de travail. On ne voulait pas la laisser seule.

Je me rappelle de la dernière fois où nous l’avons vue. Mes deux sœurs et moi étions avec elle, nous allions partir, la clinique allait fermer. Nous embrassions Mamie, « à demain Finotte ».

Il n’y aura jamais eu de demain. Enfin, il y en a eu un, c’est elle qui n’était plus.

L’enterrement de Mamie a été l’un des pires souvenir de ma vie. L’organisation a été quelque peu compliquée pour nous. Mamie était une fervente catholique, nous avions essayé de respecter sa croyance comme nous le pouvions, dans notre ignorance des « traditions catholiques ». Je me rappelle avoir rédigé une oraison et m’être totalement effondrée lors de sa lecture à l’église.

Je me revois m’effondrer encore une fois lors de la mise en terre du cercueil. Des images très dures, que je surmonte chaque jour. Avec lesquelles je vis.

Bref, en ce mardi 6 septembre 2016, j’avais besoin de mettre tout cela sur écrit. Ma vie ces dernières années, ayant été une succession de drames et de déchirements, j’ai décidé de mettre des mots sur mes peines, des mots sur mes morts. Mamie me manque. Ses rires, ses sourires, son amour, sa fidélité, sa douceur.

Aucun mot ne sera jamais assez fort ou assez descriptif, mais cela décharge mon cœur et apaise mon âme.

Cela « éternise » ces personnes que j’aime tant, ces êtres chers. Les ancrer/encrer…

Tous ces mots pour simplement exprimer mon Amour pour elle. Pour ma Finotte. Pour ma Mamie chérie.

Je continue de l’aimer, from the other side. Elle vit en moi. Et je me donne pour mission de transmettre son Amour, ses rires, ses chansons, ses petites folies à tous ceux qui m’entourent, m’écoutent et/ou me lisent.

Je craque toujours. Moins souvent.

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