Noire.

“La communauté black”. “Les black de France”. “T’es une fille black”.

Black. J’ai, depuis très jeune, eu beaucoup de mal avec cette notion, lorsqu’elle est utilisée par un francophone, un Français, parlant la langue française. Pourquoi utiliser ce terme, “black”, alors même que le mot “noir” est présent au sein de la langue française ?

J’ai toujours pensé que l’utilisation de ce terme permettait à celui qui l’employait d’arrondir les angles, de paraître moins agressif dans son propos. Mais, en quoi le terme “noir” est agressif ? En quoi utiliser un terme permettant de désigner une partie de mon identité est agressif, ou mal vu ?

C’est là que j’ai compris que le simple fait d’être Noir(e) en France était vu comme une tare, et que le simple mot permettant de désigner qui je suis est perçu comme étant une insulte.

La France, pays au fort passé esclavagiste et colonial, a beaucoup de mal à embrasser son Histoire (et les conséquences de celle-ci) et l’utilisation et l’instrumentalisation très barbare qu’elle a pu faire des races. Je peux citer rapidement et à titre d’exemple le “Code Noir” promulgué en France au XVIIème siècle dont les buts étaient de réaffirmer « la souveraineté de l’État dans les terres lointaines » et favoriser la culture de la canne à sucre. « En ce sens, le Code noir table sur une possible hégémonie sucrière de la France en Europe. Pour atteindre ce but, il faut prioritairement conditionner l’outil esclave”*.

Le déni. Le déni passe par la non utilisation du terme. Pourquoi éviter de se servir du mot “noir” ? Parce que ce dernier était, et visiblement est toujours, attaché à de très fortes connotations racistes lorsque employé par les Blancs. Le Code mentionné précédemment ne s’intitule pas “le Code nègre”, mais bien “le Code Noir”. Donc aujourd’hui, histoire de faire bonne figure, on va simplement supprimer ce mot de notre vocabulaire et le remplacer par “black”. Et puis, oui, il est bien connu que “black” est plus tendance, plus moderne et surtout, il paraît moins offensant.

Les Blancs, mais aussi certains Noirs qui ont intériorisé la dimension péjorative d’un mot qui ne l’est absolument pas, associent le “Noir” au “nègre”. Et afin de ne pas paraître raciste, de ne pas dépasser la limite, il est donc plus sage de dire, d’écrire “black”, plutôt que “noir(e)”.

Le vocable “Noir”, en n’étant pas utilisé car étant considéré comme étant trop insultant et en étant remplacé par “black” permet une distanciation de l’Histoire qui s’attache à ce mot.

En effet, on vient emprunter à une autre langue un terme permettant de désigner des gens, une population, une communauté qui est pleinement française ou qui, en tout cas, vit sur le sol français. Comment souhaitez-vous que ces personnes se sentent pleinement appartenir à la société française alors même que le simple mot permettant de les désigner est considéré comme étant injuriant et choquant ? Comment souhaitez-vous que ces personnes se sentent bien dans leur identité alors même que ce qui désignent une partie de ce qu’elles sont est considéré comme étant une insulte ?

Je suis une femme noire. Une Noire. I am a black girl. Je ne suis pas une femme black.

Utiliser ce terme anglais permet de différencier encore plus les Noirs. Je le ressens comme si l’utilisation de ce mot anglais s’expliquait par le fait qu’il n’existe pas de terme propre à désigner cette partie de la population en France. Ils sont si spéciaux et si différents de nous que nous préférons emprunter un mot venant d’une autre langue afin de pouvoir désigner ces personnes. Ce qui nous permet, en même temps, de ne pas utiliser le mot “Noir” auquel est attachée une Histoire qui nous désigne comme étant les bourreaux et comme étant les méchants.

Le mot “black” permet la négation. Le mot “black” permet le déni. Le mot “black” est tâché d’hypocrisie.

Et dans cette société française qui est si prompte à jouer à l’aveugle lorsqu’il s’agit des différentes couleurs et des différentes cultures qui la composent, l’utilisation de cet anglicisme est plus que bénéfique. En effet, en France, il est commun de dire qu’il n’y a pas de race, il n’y a pas de différences. Nous sommes tous humains, nous sommes tous Français. Ce qui est vrai, mais ce qui est réducteur.

Je suis une femme Noire française, descendante d’immigrés africain et antillais. Je suis humaine, je suis Française, mais pas que.

Et il est important de permettre à ceux qui sont Noirs de pouvoir se définir comme tels afin qu’ils ne se retrouvent pas enfermé au sein d’un problème de définition identitaire. Problème de définition identitaire qui a malheureusement bien souvent pour conséquence, pour les Noirs, le seul et simple rejet de l’appartenance à la société française.

En effet, j’ai bien souvent entendu dans ma vie, peut être l’ai-je même moi-même dit, l’utilisation du mot “Français” pour désigner les Blancs. Quid de ces Français qui ne sont pas Blancs ? Sont-ils français ? Que sont-ils ?

Cette obstination française de souhaiter gommer et masquer les spécificités de chacun n’a que pour conséquence de nous enfermer dans un carcan duquel chacun souhaite s’échapper. En effet, en France, l’utopie veut que le parfait Français soit patriote, attaché à son pays, bien qu’ouvert sur le monde (mais pas trop). Cette volonté de vouloir créer le Français type fait qu’une bonne partie de ceux qui ont du mal à s’y identifier vont se sentir rejetés et vont intérioriser ce rejet. D’autres feront tout pour intérioriser et atteindre cet idéal sans jamais pour autant y parvenir, ce qui peut mener à une frustration ou à un dégoût de soi.

Ouaw. Elle est partie de l’utilisation du mot “black” à un réel problème d’identité personnelle et à un réel problème de sentiment d’appartenance à son pays. Vais-je trop loin dans ma réflexion ? Comment puis-je même le savoir lorsqu’il est si difficile de réellement pointer et désigner les problèmes permettant d’éclaircir cette pensée qu’est la mienne et d’identifier la source du malaise existant lors de l’emploi d’un simple mot ?

A savoir que l’utilisation du mot “Blanc” est aussi mal perçue en France, les Blancs refusant le plus souvent la catégorisation. Les racisés, ce sont les autres, pas eux. La blancheur est la norme, les Blancs sont incolores. Ce sont les autres, qui ne sont pas comme eux, qui sont “colorés”, qui peuvent être désignés par des couleurs. Mais ça, c’est un autre sujet, que je n’ai pas l’intention d’aborder lors de ce billet. Certainement lors d’un prochain …

(*) selon le magazine Historia.