Harcèlement scolaire, la réalité loin des idées du ministère ?

Un enfant sur dix a déjà été victime de harcèlement scolaire. Alors que les témoignages et émissions se multiplient sur le sujet, le ministère de l’Éducation a lancé une campagne de sensibilisation. Prévenir, former et prendre en charge, tels sont les maîtres-mots de l’opération. Sur le terrain, la réalité semble bien éloignée des discours officiels.


En France, un enfant sur dix serait victime de harcèlement. Pour contrer le phénomène, le ministère de l’Education a renforcé son action. Photos: Audrey Fisné

« Tout a commencé à mon entrée au CP », dépeint Nolan , 9 ans. Il n’y a aucune hésitation dans la voix du petit garçon. Pour lui, il ne faut pas avoir peur des mots. Il raconte volontiers ce qu’il a vécu deux ans auparavant et le fait « pour aider les autres et être utile ». Arrivé avec sa famille dans un petit village, il connaît dès son arrivée des moqueries. « Ils m’insultaient. Me disaient qu’ils ne voulaient pas de moi chez eux, qu’il fallait que je dégage ». C’est le début d’une longue série d’attaques. En cours mais aussi dans le bus, Nolan, « un peu plus costaud que les autres » reçoit des coups quelques fois. Le quotidien douloureux se poursuit en CE1. Nolan se confie cette fois. « Un jour, ils m’ont bousculé très violemment en courant. J’ai eu tellement mal ». Une souffrance externe, autant qu’interne pour le garçon « très sensible », explique sa maman. Avertie, celle-ci rencontre la maîtresse de son fils, tente de trouver une solution. « Elle m’a dit qu’elle n’était pas là pour faire le gendarme ». Chaque jour, le petit garçon rentre en larmes. Se sentant impuissante, la mère de famille envoie un courrier à l’Académie, sollicite l’intervention d’une équipe pédagogique et demande à la gendarmerie de présenter un cours sur la tolérance. « J’ai tout essayé, rien n’a abouti ». Un jour, son fils lui fait une confidence qui va la pétrifier de douleur. « Quand votre fils de 7 ans vous dit qu’il en a juste assez de vivre, vous prenez une claque ». L’écolier finit par être déscolarisé et apprend à la maison, avec sa mère. Cette année, la famille a redéménagé et Nolan a intégré une nouvelle école. « J’avais peur que ça recommence au début, mais ça s’est bien passé et je me suis fait des copains », annonce-t-il fièrement.

En 2014 en France, plus de 700 000 enfants seraient victimes de harcèlement à l’école. Insultes, violences physiques, cyberharcélement, le phénomène se décline sous toutes les formes. Pour tenter de lutter contre ce problème, le ministère de l’Éducation nationale a lancé le 24 janvier une campagne baptisée « Agir contre le harcèlement » et propose plusieurs solutions : développer les actions collectives, inviter des intervenants-ressources, informer sur la citoyenneté, former les éducateurs. Des plans de prévention recensant ces pistes ont été distribués dans tous les établissements scolaires et un numéro vert a été mis en place. « Nous avons énormément d’appels », indique une référante nationale, chargée des appels. « Notre mission c’est d’écouter, d’évaluer la situation et de transmettre ensuite vers le bon service : un référant local, une structure psychologique ». Au bout du fil, la personne sera forcément missionnée par l’Éducation nationale. « En France, nous avons beaucoup de retard face au problème du harcèlement, mais nous avons toujours essayé de le traiter ».

Discordance chez les enseignants

Du côté du corps enseignant, les avis divergent sur le phénomène. Pour Jules, professeur en collège dans une zone sensible, le harcèlement, les insultes quotidiennes, les coups, c’est une réalité. Il a même essayé de s’interposer lorsqu’un jeune était la cible d’un groupe : « En tant que prof, on est impuissant. Si la direction ne fait rien, on ne peut rien faire non plus. C’est elle qui décide. Tout est fait pour limiter les angoisses, les vagues. On ne dit pas la vérité».

Professeure des écoles en centre-ville, Éléonore enseigne à des enfants de cours élémentaire. Son avis sur la question est plus modéré : « Lorsque l’on m’a demandé si j’avais déjà rencontre une situation de harcèlement, j’étais étonnée mais j’ai répondu non. La méchanceté gratuite, je ne l’ai jamais vu. En revanche, ce que je vois, ce sont des parents, des mères très angoissés ». L’enseignante a travaillé quelques années dans une zone prioritaire d’enseignement, « une population brassée, avec des jeunes issus de foyers ou au contexte familial très compliqué, des demandeurs d’asiles » y sont scolarisés. Éléonore parle de « chamailleries dans la cour de récréation » et non de harcèlement.« Souvent, ce sont des jeunes dont la famille est en situation de difficulté : alcoolisme, violence etc. L’enfant devient dans ce cas, agressé et agresseur. On les sépare et on les punit et c’est réglé». La professeure des écoles explique que tout repose sur une surveillance fine : « Il faut les surveiller. Ce que l’on voit dans les médias, c’est souvent un problème trop schématisé : un jeune roux, une enfant plus grosse mais c’est beaucoup plus complexe. Certains enfants nécessitent des suivis psychologiques. C’est très vaste ». Le problème, selon elle, réside dans l’attitude des parents, trop peu confiants en l’institution éducative. L’enseignante cite un exemple : « Récemment, une mère de famille m’a écrit une lettre dans une page entière du cahier de sa fille me disant que celle-ci se faisait harceler. La petite est une très bonne élève. Du coup, j’ai parlé avec la fillette et elle m’a raconté que sa copine l’avait serré au cou très fort. Ce n’est arrivé qu’une fois. Lors de mon explication avec la mère, je lui ai donc expliqué que sa réaction était exagérée ».

Le ministère de l’Education a mis en place une campagne de sensibilisation et un numéro vert.

Internet, « plus pernicieux »

Myriam est psychologue scolaire depuis une dizaine d’année. Les enfants qu’elle rencontre, ce sont des écoliers âgés de 11 ans, grand maximum. Pour elle aussi, le harcèlement scolaire est un phénomène rare. Elle-même n’en a jamais rencontré.« J’imagine que les professeurs et directeurs d’école règlent le problème avant ça n’arrive jusqu’à mes oreilles. Ce que je vois, ce sont souvent des gamins qui vont mal et qui par conséquent peuvent être violents », un moyen d’extérioriser. En revanche, la professionnelle est bien plus alarmée sur un point : l’existence du cyberharcèlement.« C’est tellement plus pernicieux sur les réseaux sociaux! Les enfants sont impuissants, démunis. Il n’y a pas de témoin, les enseignants ne le voient pas. Pour moi, le travail à faire se trouve là ! ». En CE2, au CM1, les jeunes que rencontrent Myriam ont pratiquement tous un compte Facebook. « J’étais étonnée ! Je pense qu’il y a une action à mener pour informer les parents. Ils devraient surveiller attentivement leurs enfants sur internet, voir s’ils ne sont pas victimes ou bourreaux. Un contrôle des réseaux sociaux est vraiment nécessaire ».

Léo, 18 ans, a lui aussi vécu un calvaire. De la sixième à la quatrième, les insultes étaient récurrentes. « C’était des coups, des moqueries dans le dos des profs, des messages sur internet. A l’époque, il y avait les blogs et la messagerie MSN ». Longtemps, le jeune homme garde cela pour lui. «Quand j’ai essayé d’en parler à mon meilleur ami, il s’est retourné contre moi ». Avec les réseaux sociaux, Léo a désormais trouvé une façon de s’exprimer. « J’ai publié mon histoire ainsi qu’une chanson que j’ai composée sur la page Facebook, Agir contre le harcèlement scolaire ». (chanson en bas de l’article, ndlr) Nombreux y sont les victimes à retracer leur vécu, à demander conseil. La page compte plus de 52 000 abonnés. Sur le groupe du réseau social et au sein d’une association, Léo souhaite maintenant : « être utile aux autres, les aider à surmonter l’enfer».

L’institution remise en question

« Si on en parle autant, c’est qu’il y avait une carence ! », s’indigne Eugénie Roche, administratrice départementale de la FCPE Isère : « Il y a un problème de climat scolaire ». Les associations de parents d’élèves semblent unanimes sur l’institution. Armelle Roets, présidente de la PEEP Isère salue la communication réalisée autour du phénomène mais juge la campagne inefficace. « Ça reste vraiment théorique. Les propositions manquent de concret ». Pour la présidente, le personnel éducatif n’est pas assez préparé : « Les professeurs sont dépourvus d’outils et se retrouvent impuissants car il n’ont jamais été formés pour faire face au harcèlement ». Le principe d’un élève médiateur, la présence d’adultes dans les lieux, voilà ce que suggère la PEEP. « Le lien entre l’administration et les élèves semble complètement rompu. Les consignes de l’institution c’est d’éviter les vagues. Serait-il plus grave de remettre en question l’institution plutôt que le harcèlement ?», s’interroge-t-elle. Jules, professeur en collège, partage l’analyse : « L’école n’ose pas prendre de sanctions. Les conseils de discipline où les élèves sont exclus sont très rares. Le ministère considère qu’il ne faut pas exclure, qu’il faut minimiser. C’est la réalité, ce sont les consignes », se révolte l’enseignant. « Certains directeurs n’osent pas sanctionner sévèrement. Pour moi, s’ils préfèrent ignorer, c’est pour ne pas risquer de mettre en péril leur carrière ».

Pour compléter les mesures déjà annoncées, Najat Vallaud-Belkacem a signalé en février que d’autres initiatives viendraient enrichir cette année et en 2016 le plan de prévention actuel. Parmi elles, un renforcement des formations pour les enseignants et inspecteurs de l’Éducation nationale, une cérémonie pour le prix « Mobilisons-nous contre le harcèlement » qui récompense la création d’une affiche ou d’une vidéo sur ce thème, le développement d’un parcours de formation multimédia (M@gistère) ou encore la création d’un numéro de téléphone à 4 chiffres.


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