“Touche pas à mes APL”

Pour la plupart des étudiants en France, payer un loyer sans les aides au logement ne serait pas possible. Un rapport publié fin janvier propose cependant une réévaluation des critères d’attribution. En effet, les Aides Personnalisées au Logement (APL), universelles pour l’heure, coûtent à l’État près de 2 milliards d’euros par an.


A Grenoble, les cités universitaires proposent 12 000 lits. Photos: Audrey Fisné

« On va surveiller cela de près », explique Pauline Collet, présidente de l’Unef (Union nationale des étudiants de France) Isère. L’Inspection générale des affaires sociales (Igas), le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) et l’Inspection générale des finances (IGF) ont rendu fin janvier un rapport sur la politique de logement qui inquiète les associations et syndicats étudiants. En ligne de mire : l’aide personnalisée au logement (APL) « pas à la hauteur des attentes », selon les auteurs du rapport.

L’an dernier, Michel Sapin, alors ministre de l’Économie, avait déjà tenté une réforme des aides au logement. Les associations étudiantes étaient montées au créneau, notamment sur les réseaux sociaux. « Ils savent qu’en y touchant, ils réveillent une grogne étudiante »,s’agace Alexandre Leroy, président de la Fage (fédération des associations générales étudiantes). Une campagne sur facebook intitulée « Touche pas à mes APL » a été réactivée cette année, dès la publication du rapport. Cette initiative de l’Unef date de l’an dernier. Elle avait pour but de sensibiliser les étudiants. « Chaque année, c’est pareil. Il y a la même tentative du gouvernement pour essayer de réformer les aides aux logements »,assure Pauline Collet.

Pour l’heure, une délégation parlementaire a été mise en place afin de préparer le projet de loi de Finances pour 2016. Le logement ne constitue qu’une partie dans les nombreux domaines traité par le projet. Mais, pour le moment, aucune annonce n’a été faite par le gouvernement concernant les aides au logement.

La proposition principale du rapport est sur la fin de la demi-part fiscale permettant aux parents d’un étudiant de bénéficier d’une réduction d’impôt. Alors qu’actuellement, les impôts peuvent être diminués si un étudiant est rattaché au foyer fiscal, il ne serait plus possible de bénéficier de cet allègement si l’étudiant perçoit des aides au logement. En parallèle, le rapport évoque aussi l’inéligibilité aux aides pour un certain niveau de loyer, une certaine superficie de l’appartement ou un certain niveau de patrimoine du foyer.

« Il faut vivre avec moins de 100€ par mois »

A la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), Alexandre Leroy, le président s’insurge : « Les APL sont indispensables pour les étudiants. C’est la première aide qui les concerne directement et il est hors de question de toucher à son universalité ! » Face à ce rapport, la fédération veille : « Certains jeunes pourraient être forcés d’arrêter leurs études. Le logement est directement lié à leur scolarité ».

Un étudiant lambda dépense en effet 50% de son budget pour son logement. La Caisse d’allocations familiales propose des aides au logement à 832 000 étudiants en France: cela représente un budget colossal de près de 2 milliards d’euros.

Dans la métropole grenobloise, on compte plus de 60 000 étudiants. Les deux tiers ne logent plus au domicile familial. Manon, 21 ans, vit en colocation depuis deux ans. Aujourd’hui, elle et son colocataire paient 650 euros de loyer hors électricité et touchent ensemble 292 euros d’APL. Ils sont forcés de compter chaque euro : « C’est vraiment compliqué. Si nous n’avions pas les APL, nous n’aurions pas d’appartement ». Autonome depuis ses 18 ans, Manon travaillait l’an dernier à mi-temps, ce qui lui permettait de s’en sortir. « Je suis en master depuis septembre et ça n’est pas possible avec mon emploi du temps. Pourtant, au début de l’année, j’ai essayé ». Trop jeune pour le RSA, trop inexpérimentée pour le chômage, cette étudiante en histoire peine à vivre convenablement : « J’ai dû demander de l’aide à mes parents. Je ne vis pourtant pas dans le luxe. Je limite mes sorties et je n’ai aucune économie en cas de pépin. Il faut vivre avec moins de cent euros par mois ! » D’autres étudiants comme Paul n’ose pas imaginer leur quotidien sans les aides au logement. Étudiant en communication, il vit dans un appartement de 18m² pour 425 euros et touche chaque mois 220 euros de la CAF : « Si cet argent ne tombait pas tous les mois sur mon compte, je serais obligé de travailler les soirs et d’aller en cité U. Je ne tiendrais pas longtemps sans les APL ».

Cités U, la solution ?

A Grenoble, deux tiers des étudiants louent à des particuliers alors que les prix sont plus élevés qu’en résidence ou en logement social. Le prix moyen au mètre carré s’élève à 12,87€ par mois sur le marché. Dès lors, les aides au logement sont indispensables aux étudiants. Consciente des difficultés financières qu’ils peuvent rencontrer, la municipalité grenobloise prône, quant à elle, les logements en cités universitaires : « Il est important que les étudiants gardent la capacité de se loger même en étant issus de milieu modeste ou intermédiaire », explique Vincent Fristot, adjoint au maire chargé du logement. L’élu cite les 12 000 lits disponibles en résidence CROUS dans l’agglomération grenobloise. Pour l’Unef Grenoble cependant, beaucoup de ces chambres sont vétustes : « Il est impossible d’y vivre correctement ! » ajoute Pauline Collet, la présidente. Sur le campus universitaire, Christine, étudiante américaine, en fait le constat dans sa chambre de 13m² : « L’eau de ma douche ne s’évacue pas et il manquait une chaise dans ma chambre à mon arrivée. J’ai même une amie qui croise souvent des pigeons dans les escaliers de sa résidence ! ».

Christine, étudiante américaine, vit dans un studio de 13m² une résidence CROUS. Photos: AF

Autre initiative locale mise en avant par la ville : le développement les logements sociaux. Sur la dernière ZAC en date de Grenoble, Presqu’île, 300 appartements sociaux étudiants sont actuellement construits pour Grenoble Habitat, bailleur social : « Nous essayons de développer des initiatives : contenir le prix des terrains et privilégier les logements sociaux », précise Vincent Fristot.

Amélioration de la qualité et du nombre de chambres en cités U, construction de logements sociaux… De ce côté là, le rapport national de janvier 2015 ne propose aucune piste. Il reste purement financier. Selon les auteurs, l’ensemble des mesures permettraient de réaliser plus de 100 millions d’euros en 2016 et 400 millions d’euros par an dès 2017. Pour la Fage, la solution serait justement le réinvestissement de ces sommes : « Ce que demandent les associations étudiantes, c’est que l’argent ne tombe pas directement dans les poches de Bercy ! Nous voudrions que les sommes déduites des impôts des parents soient intégrées aux bourses des étudiants, propose Alexandre Leroy. Nous parlons d’une logique de réinvestissement et non d’économie ».

A la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF) le rapport n’a, pour l’heure, pas eu de conséquence. Lorsqu’un tel rapport est publié, le gouvernement demande en général, l’avis de la CNAF avant de prendre une décision. « Nous réunissions dans ce cas un comité consultatif… mais l’Assemblée nationale tranche parfois contre son avis», explique Guillaume Peyroles, chargé de communication de la CNAF. Deux mois après la publication du rapport, aucune expertise n’a été commandée.


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