Pourquoi pas le “désordre forestier” en agriculture?

Et si le « désordre forestier » était une solution pour une productivité agricole durable ?

Deux mots qui semblent parfaitement incompatibles avec le troisième. Dans nos principaux modèles agricoles, l’arbre a presque disparu du paysage, nous avons rasé les haies et coupé les arbres champêtres pour faire place nette à la mécanisation. Il est difficile d’associer openfield et forêt. De même que face aux grands sillons de labours, ou aux rangées impeccables et parallèles de maïs sur des centaines d’hectares, il est difficile d’y voir un quelconque désordre.

Les grandes problématiques actuelles — bouleversement climatique, dégradation des sols et disparition des terres arables, pollution des eaux, effondrement de la biodiversité, problèmes de santé publique — soulignent les limites de ces modèles agricoles productivistes ou la nature est exclue.

L’arbre, véritable « ingénieur du vivant », avait bien un rôle principal dans la bonne santé de nos campagnes. Depuis une vingtaine d’années, on assiste à la naissance/renaissance de « nouveaux » modèles (l’agroforesterie, la permaculture), ou l’arbre est réintroduit dans les cultures. On se ré-inspire de la forêt et de son fonctionnement, les sols forestiers sont naturellement riches et fertiles! Ces modèles, souvent inspirés de pratiques millénaires de certaines régions du monde, ne sont pas un retour en arrière, mais intègrent ou tentent d’intégrer les grands enjeux de notre temps.

La région de San Martin, au Pérou, vit une « révolution cacao » après avoir subi des années de narcotrafic. A la place des champs de coca, les parcelles de cacaoyers se multiplient sous de beaux arbres d’ombrage locaux (Bolaina, Capirona, Cedro blanco, Pino chuncho…). Et pourtant, dans la plupart de ces plantations, entre les arbres impeccablement alignés, pas une herbe folle ne pousse, peu d’insectes, peu d’oiseaux, les « sous-bois » paraissent sans vie. Car les agriculteurs mènent ici une lutte acharnée contre le « désordre », les « mauvaises herbes », le « fouillis ». Les papillons, ça va, mais lorsqu’il s’agit de chenilles alors il faut agir. Les sympathiques petits singes sont les bienvenus, mais le serpent aura droit à un coup de machette. Retour de la biodiversité, oui, mais retour sélectif !

J’observe cette tendance à « l’ordre » dans de nombreuses plantations, y compris en France. Nous cherchons à retrouver une ambiance forestière, mais toujours dans un contrôle absolu. Comme si nous avions encore peur de laisser faire la nature, de lâcher du lest, de déléguer à l’arbre certaines tâches. Il nous faut contrôler, contraindre cet espace agricole qui commence à ressembler à une forêt. Cette dernière n’inspire-t-elle pas depuis la nuit des temps la méfiance, le danger, l’inconnu ? Peut-être qu’inconsciemment ressentons-nous encore cette peur ancestrale ?

Par ailleurs, comment une plantation sur laquelle nous n’aurions pas le contrôle absolu pourrait être aussi productive qu’un champ cultivé selon les modèles intensifs? Conséquence directe de 60 ans de productivisme excessif, nous avons perdu confiance en la nature, notre espace agricole de référence est devenu un immense champ stérile maintenu à grands coups d’intrants.

Et pourtant ! Laissez un peu de « désordre forestier » pourrait avoir des effets bien plus positifs que nous le pensons sur les systèmes agroforestiers et sur leur productivité ! L’un des rôles principaux de la réintroduction de l’arbre dans une culture est de recréer un sol vivant, dynamique, alimenté par une litière riche. Or en tant que « garde-manger » des plantes, le sol doit être rempli avec des choses variées. Imaginez-vous un frigidaire dans lequel il n’y aurait que des produits laitiers, les carences arriveraient vite ! Laisser quelques branches mortes se décomposer, désherber à des fréquences plus longues, limiter l’usage d’intrants permet un sol plus riche, et donc des arbres en meilleur santé et plus productifs.

Ces branches mortes et ces tapis d’herbes sont autant de niches écologiques pour les insectes, oiseaux, champignons, petits vertébrés, qui contribuent à la bonne santé de l’agrosystème. Certains de ces insectes ou champignons peuvent être ravageurs ou pathogènes, mais le « désordre forestier » attire aussi d’autres insectes ou champignons qui peuvent réguler ces ravageurs ou pathogènes, il améliore la résilience.

Bien sûr, nous faisons de l’agriculture, ce qui implique d’agir sur l’agrosystème pour qu’il y ait une productivité satisfaisante. Bien sûr, il est nécessaire de gérer à un moment ou à un autre les herbes folles, tailler les arbres, surveiller les maladies et les insectes ravageurs. Mais les arbres sont des travailleurs hors-pairs qui méritent plus de confiance.

Laissons un peu de « désordre forestier » dans nos plantations agroforestières, nous y gagnerons du temps, de l’énergie, de l’argent, et le bonheur de voir revenir une nature haute en couleurs !

Augustin

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