Choisir avec soin les mots qui façonnent

Vāc (Sarasvati), déesse de la parole, de la pensée et de l’échange du savoir

Voilà deux mois à peu près que j’ai commencé à faire disparaître de mes phrases le mot “mais”. Aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Ce n’est pas évident, car “mais” a de nombreuses utilisations, et il reste des cas où il est parfaitement légitime. Je l’ai fait pour m’obliger à ne plus tomber dans un des plus redoutables biais cognitifs, le “oui, mais…” et toutes ses variantes.

Ce “oui, mais…” est plus qu’insidieux. Il consiste à exprimer son accord avec la personne qui vient de parler, puis le plus souvent à enchaîner avec une proposition contraire ou diminuant fortement la valeur de cet accord. L’expérience montre qu’un débat est quasiment perdu dès qu’un “oui, mais…” vient s’insérer. Il est, je trouve, le reflet d’un manque d’écoute de l’autre, d’une incapacité à construire en ajoutant et non pas en retranchant. Car une manière de passer l’épreuve du “oui, mais…” est de dire “oui, et…”. Cela ne marche pas à tous les coups, et s’il est vraiment nécessaire de faire dans le “mais”, le plus efficace est d’expliciter en quoi la proposition “mais” apporte quelque chose : “cependant, dans certains cas”, “une fois ceci dit, on peut atténuer dans les cas où…”.

Le “oui, mais…” ne s’énonce pas toujours avec ces mots précis. Il peut prendre d’autres formes, partant toujours d’une approbation des propos préalables suivie d’une proposition contraire. Commencer par lever une alarme interne dès qu’on prononce “mais” après avoir approuvé le propos précédent (notez que cela peut être son propre propos) est un bon début.

Si j’ai décidé de faire disparaître “mais” de mon vocabulaire (c’est pas toujours facile, on peut me prendre en défaut :) ), c’est que j’ai observé qu’outre ne pas tomber dans le biais bloquant du “oui, mais…”, cela invite à prendre son temps pour réfléchir à des propositions constructives. Si je n’y arrive pas, c’est que je reste dans ma bulle, incapable de prendre en compte l’avis de la personne avec qui je parle. Quand j’y arrive (la plupart du temps), j’y gagne l’élaboration de nouvelles idées, une vision beaucoup plus positive du sujet dont on discute.

Faites l’essai, vous verrez ce que cela produit sur vous.

Le “oui, mais…” est également la réponse favorite de ceux qui préfèrent rester malheureux, ou préfèrent croire à leur incapacité à faire (voir: le sens caché de nos réponses) : “Je viendrais bien, mais je ne suis pas sûr d’être libre”. Rien que pour cette raison, le bannir de son vocabulaire est un chemin vers l’optimisme.

Ce n’est pas la première fois que je m’essaye à contrôler mon vocabulaire. Le choix d’un registre de vocabulaire n’est pas seulement le reflet de qui vous êtes et ce que vous pensez. Il vous influe en retour, et bien sûr il influe ceux qui entendent. C’est comme le sourire. Sourire en parlant fait une grande différence, qui s’entend même quand on ne voit pas son interlocuteur, et sourire influe positivement sur son humeur, même quand on n’est pas nécessairement en forme (c’est un bon outil d’aide à la résilience). De même, utiliser tel ou tel mot, tel ou tel registre de vocabulaire peut littéralement restructurer votre cerveau et modifier la qualité de vos échanges avec les autres, et de proche en proche, la manière dont on appréhende collectivement le monde. Les mots fascinent et façonnent. Il serait dommage de se priver de cet outil (le choix éclairé de son registre de vocabulaire).

C’est ainsi que j’ai banni autant que faire se peut tout le registre du combat. En tout cas quand il n’a rien à faire là. “Mon combat politique”, “mes adversaires politiques”, voilà ce qui m’a un jour sauté à la figure. Et si nous vivions nos rapports humains autrement que par l’angle du combat, et si le débat (hum, on est à la limite, là) cessait de se réduire à la polémique (“nous accueillons X et Y, nos deux polémistes, pour débattre du sujet machin”), et s’il n’y avait plus en face une Opposition mais une Proposition, et si nous arrêtions de nous chercher constamment des adversaires et des ennemis ? Cela ferait une fameuse différence.

De même, j’ai banni toutes les expressions contenant le mot “peur” et toutes ses variantes. Essayez vous aussi, cela fait un bien fou. Finis les “j’ai bien peur que”, les “je crains que”. Plus de “Faut-il avoir peur de…” pour aborder n’importe quel sujet. Impossible de continuer à recevoir / subir les peurs des autres quand on ne les possède plus. Et dès lors s’ouvre un chemin évident pour apaiser les autres et les aider — et soi-même au passage, en réalité.

Je sais que cet exercice peut avoir ses limites, et sur ce dernier choix par exemple on me rétorque parfois que l’émotion-peur est synonyme de détection du danger, et que si l’on éprouve pas de la peur, on s’expose aux conséquences du danger. En réalité, la peur est une conséquence de l’analyse du danger, elle ne vient pas en préalable pour alerter du danger. Je crois, et j’expérimente donc, et je l’ai déjà écrit ici, qu’il nous faut nous débarrasser collectivement de cette émotion qui nous entraîne vers le bas, et un moyen est de cesser de la convoquer dans nos propos et nos discours.

Deux mots pour finir :”écoutez!” et “petit”. Le premier est une invitation à prêter attention aux tics de langage. Repérez à la radio ou la télé quand quelqu’un commence systématiquement ses réponses par l’impératif “écoutez!”. Qu’est-ce que cela dit au juste de la personne ?

Le second, je l’ai entendu à nouveau ce 19 février, lors d’une session d’un groupe de femmes s’engageant dans un mouvement. L’une d’entre elles expliquait aux autres de faire attention à ne plus utiliser le mot “petit” pour décrire leurs réalisations. Que trop souvent les femmes parlaient de “leur petite entreprise”, de “leur petite expérience”, le mot “petit” venait constamment atténuer ce qu’elles avaient fait, influant inconsciemment leurs interlocuteurs, les mettant — elles — en situation d’infériorité sans même s’en apercevoir. Voilà quelque chose de très juste, et nous pouvons êtres attentifs toutes et tous ensemble, femmes et hommes, à reprendre celles (et parfois ceux, et parfois les enfants) qui tombent dans cet écueil, leur en faire prendre conscience et en sortir tous grandis !