Mes impressions barbares (1)

Un bout de récit de l’événement #barbar1, un ovni dont on ne sait pas trop ce que c’était, sauf qu’il va repasser bientôt et que vous en serez sans doute.


Comment — et surtout pourquoi — 200 personnes ont pu se retrouver à Paris le 31 mars 2015 au soir dans un ancien couvent, mettre la main à la pâte pour préparer tous ensemble le repas, discuter pendant des heures dans des alcôves et repartir avec une énergie décuplée et au moins une dizaine de nouveaux contacts précieux pour leur cause ? C’est le miracle de #barbar1, le premier événement d’envergure organisé collectivement, et un peu à vue, par un groupe de changeurs de monde qui voulaient causer ensemble pour de vrai. Je vous en donne un petit aperçu, à vous de chercher ce qu’était vraiment la big picture.

Ces barbares, comme le rappelle très bien Sophie Fay dans son article dans l’Obs (et la série qu’elle y consacre), ont choisi ce nom en référence aux barbares qui bouleversent la citadelle, c’est-à-dire les lieux convenus, les vieilles habitudes, les anciens modèles, les zones de confort, les on-a-toujours-fait-comme-ça, les hiérarchies immuables, les immobilités, les c’est-impossible, les blocages, les rentes, les préjugés… Nulle violence dans ces barbares qui attaquent la citadelle, mais un sentiment d’urgence à interroger l’ensemble des modèles économiques et sociaux à l’ère numérique, à l’instar du programme de conférences “Les barbares attaquent” proposé par TheFamily.

Un sentiment d’urgence, et aussi le besoin de se rencontrer plus souvent pour mettre tout le monde en contact, relier les projets semblables, mélanger les compétences et les points de vue, et tout cela dans un joyeux bazar.

C’est pourquoi de quelques-uns il y a plus d’un an, à une centaine suite à l’appel de l’un d’entre eux qui réagissait au “classement de Choiseul” — une liste de 100 leaders économiques de demain qui ne contenait que les mêmes profils se répétant de classements en classements de ce type, aucune diversité d’idées, de parcours, de points de vue sur le monde, bref une tristesse dans laquelle on n’a plus envie de se projeter (lire à nouveau dans l’Obs le récit de ce mouvement initial) — ce sont à présent près de 2500 personnes qui sentent leur âme barbare vibrer au fond d’eux-même et qui se retrouvent dans les réseaux sociaux. Et ils voulaient se voir, mettre une tête sur un profil facebook, mettre des idées derrière une tête, et s’engager sur ces idées.

Alors un petit nombre d’entre eux s’est d’abord retrouvé autour d’un verre (il y a toujours un verre dans ces cas-là) et s’est pris à rêver, sans modération. “Et si on se retrouvait en nombre, qu’est-ce qui ferait qu’après la fin de l’événement on serait contents ?” L’un a répondu que ce serait en partant avec 10 contacts de plus, l’autre en ayant pu exposer sa cause en public, celle-ci serait heureuse de repartir avec 2–3 idées nouvelles, celui-ci tenait à ce que tout le monde soit à l’aise, même les plus timides, cet autre qu’on sorte plus fort, plus convaincu, plus connecté, plus engagé qu’avant. Et tous que le lendemain ne devrait pas être pareil dans notre tête que le soir de l’événement. Des bouts de papier ont été griffonnés avec des notes éparses, pour être recopiés dans un pad. On a bu une bouteille ou deux, et mangé je ne sais plus quoi mais c’était bon. Et la conversation a continué jour et nuit sur Facebook et ailleurs.

Il fallait un lieu. Il faut toujours un lieu emblématique pour se retrouver. Se retrouver dans tous les sens du terme… Et ce lieu s’est imposé soudainement, une ancienne cathédrale. Bon, pas vraiment une cathédrale, mais elle en a l’allure, et surtout la charge symbolique. Car la cathédrale a renvoyé la plupart d’entre nous à un texte que tout bon développeur a lu un jour ou l’autre, mais qui va bien plus loin que le monde mystérieux des geeks. La cathédrale et le bazar, de Eric S. Raymond, un des créateurs du terme open source. Eric y décrit en 1997 le modèle de développement d’un projet comme Linux, qualifié de bazar par rapport à des approches anciennes, très organisées, mais incapables de s’adapter rapidement, celles notamment du logiciel propriétaire. Il y propose des principes qui peuvent s’appliquer à bien d’autre chose que le développement logiciel (donc, lisez-le). J’ai du reste expliqué en 2002 comment ce texte avait pu inspirer une des premières actions barbares à laquelle j’ai participé, la Guilde des Doctorants. Cette cathédrale, l’Archipel, qui a aujourd’hui une nouvelle vie, était bien le lieu idéal pour notre première rencontre de barbares et de bazar.

Il fallait manger (ce serait le soir), et la solution là aussi s’est imposée à nous rapidement : nous allions préparer ensemble ce qu’on allait manger, ça donnerait le temps à tout le monde de faire connaissance, ça mettrait tout le monde à égalité, et ce serait fun. La solution c’est la Disco Soupe, et il suffit d’écouter les slogans pour savoir ce que c’est : “épluche si affinités” ou “yes we cut” ! Des légumes et des fruits invendus, collectés dans des marchés le midi (avec le coup de stress quand on s’aperçoit que certains points de collecte ont fait défaut et qu’il faut en trouver d’autres car les portes de la cathédrale s’ouvrent dans 6 heures), et qu’on coupe, tranche, épluche, cisèle, julienne, râpe, pour que ce soit goûteux, croquant, déstructuré et revisité.

Restaient à proposer des rôles pour chacun, et des activités. Ni trop ni trop peu, pour laisser de la place à l’improvisation. De Barbar nous sommes passés à Barba de manière assez naturelle, avec des barbacteurs qui présenteraient leurs projets (des pitchs), des barbattentifs et barbalertes qui viendraient écouter, discuter et participer, et des barbamedias pour parler de l’événement, sachant qu’on pouvait avoir plusieurs rôles.

Les activités proposées étaient de la même veine : être pris en photo en train de sauter sur un trampoline (ça donne des photos super dynamiques comme dans le dossier de l’Obs et les premiers barbares déclarés), déposer son barbook (un livre dans l’esprit des barbares), et repartir en fin de soirée avec le livre d’un autre (et entamer le dialogue à distance), aller raconter son projet devant la caméra, pitcher devant les 200 personnes, puis aller dans une des alcôves de la cathédrale rencontrer les barbares qui veulent en savoir plus, et discuter, discuter, manger la discosoupe (soupe et smoothies), boire un peu, retrouver des amis connus et se faire de nouvelles connaissances, rencontrer des “barbares de l’intérieur”, celles et ceux qui sont déjà dans des citadelles et essayent de les faire bouger de l’intérieur, être utopique et réaliste, être positif et enthousiaste.

L’événement a produit 260 tweets. Il ne vous reste plus qu’à aller les voir pour prendre la mesure de cette rencontre et tout faire pour vivre la prochaine. Parce que là j’ai pas tout dit, rien du manifeste Barbare (qui est réécrit au fur et à mesure), rien dit des pitchs, rien de Toguna une appli mobile pour voter sur des idées, pas donné l’adresse du groupe facebook à rejoindre si vous vous sentez réellement l’âme barbare (ce sera votre quête : les retrouver), rien des JobOut qui étaient un des thèmes de la soirée (on avait mis pas mal d’ingrédients quand-même), rien des éclats de rire, des belles rencontres, des surprises, des larmes aux yeux, tout ça vous devez le découvrir par vous-même.

Et si certains d’entre vous se disent qu’ils ont déjà vu cela, que cela ressemble aux barcamps, ou peut-être aux startups contest, eh bien oui et non. Il y avait véritablement quelque chose de plus, qui fait que les participants en parlent depuis la fin de l’événement, demandant quand et où va se dérouler le numéro 2, apportant de nouvelles idées. Ce plus, je l’ai trouvé dans les pitchs de ceux qui pourraient pitcher dans des concours de startups classiques. Car ils ne cherchaient pas de l’argent, ils ne cherchaient pas à remporter un concours, ils ne voulaient pas trouver dans la foule un développeur, un as du marketing, ou un business angel. Non, ils sont venus prendre l’énergie, ressentir le support des autres et soupeser la force de la multitude naissante. Et vu les commentaires de ces barbacteurs depuis, c’est réussi.

Alors, next time, c’est vous ! Chiche ?

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