Pour un leapfrog des émotions

Sautons d’un coup à une vision positive de la technologie et arrêtons de jouer à se faire peur. Vive la mort de la peur !


Une idée, c’est parfois la rencontre de plusieurs pensées qui tournaient comme ça en arrière-plan depuis un certain temps, et qui se cristallisent au contact simultané d’un texte, d’une image, d’une parole, d’un échange. Celle qui vient dans ce billet est le mélange, improbable a priori, de l’encyclique du pape François relayée par Eric Scherer dimanche dernier, du film Vice versa vu jeudi dernier, du livre La vie algorithmique d’Éric Sadin lu jeudi matin, de mon travail sur l’Homme augmenté de ces dix derniers mois, et de plein d’autres petites choses précédentes, notamment la lecture de Plaidoyer pour l’altruisme de Matthieu Ricard.

Cessons de s’adresser continuellement aux peurs primales des gens

J’ai déjà écrit début juin un plaidoyer pour un transhumanisme positif. Ce petit billet témoignait d’une découverte que j’avais faite en travaillant sur un document de veille sur l’Homme augmenté : qu’il n’y avait pas qu’une simple alternative binaire entre un techno-scientisme froid et un néo-luddisme régressif. Il ne s’agit pas tant d’une découverte personnelle (ce que je vais dire dans ce billet, je le pense depuis longtemps, depuis l’époque du logiciel libre ou des débuts d’Internet, et de la nécessité de lutter contre les pénibles rhétoriques de FUD, Fear, Uncertainty and Doubt), mais bien de la découverte d’un possible courant de pensée en émergence qui, sans être taxé de bisounours, propose de faire progresser l’Humanité en refusant de se construire uniquement sur l’activation du “bas de la pyramide de Maslow” (cherchez par exemple, dans le contexte du journalisme, les termes suivants : journalisme positif, journalisme constructif, journalisme de solution).

La pyramide de Maslow est une hiérarchie des besoins, illustrant les travaux du psychologue Abraham Maslow, et notamment son article de 1943 “A Theory of Human Motivation” et ses recherches futures. Les besoins du haut de la pyramide ne seraient possibles que si les besoins inférieurs sont résolus. Observez bien autour de vous : combien de discours cherchent à cantonner leur auditoire dans le bas de la pyramide plutôt que de chercher à l’élever ! (source image: wikimédia)

Faites-y attention : quel est le dernier article, la dernière émission de radio, le dernier livre que vous avez croisés qui ne comportaient pas dans leur chapô, leur résumé ou leur titre des termes évoquant la crainte, la peur, la précaution ? Ils sont assez rares. Et que dire des discours politiques !

Et, ouvrons une parenthèse, puisque j’ai osé commencer ce billet par une représentation de la pyramide de Maslow — probable tarte à la crème dans les milieux qui l’utilisent, mais parfaitement inconnue ailleurs — voici un autre outil qui, lui, est générateur et véhicule de peurs inutiles : la matrice SWOT, Strengths (forces), Weaknesses (faiblesses), Opportunities (opportunités), Threats (menaces), supposée faciliter l’analyse stratégique d’une situation. Sauf qu’elle sous-entend qu’il y a toujours nécessairement des faiblesses et des menaces, au moins autant que des forces et des “opportunités”. Et l’on voit des rapports d’étudiants ou des études de cabinets de conseil pleines de matrices SWOT aux 4 cellules remplies à fond, de peur (!) d’oublier la moindre faiblesse ou menace, quitte à en ajouter qui n’en sont pas. Cessez de faire des matrices SWOT, point, et fin de la parenthèse.

Alors, si l’on faisait fi de ces peurs, de ces craintes ? Si l’on cessait constamment de ramener les discours aux angoisses, aux inquiétudes, à la méfiance ? Si l’on cessait d’être constamment sur la défensive ? Si l’on présentait les choses d’abord avec enthousiasme, envie, courage, ambition ? Cela n’empêche pas bien sûr qu’il y ait des peurs et des craintes à dépasser, mais même pour elles on peut trouver des mots positifs.

Idée #1 : faites le test, reprenez-vous quand vous les prononcez, ces mots, peur, crainte, inquiétude… et trouvez autre chose. Puis reprenez ceux qui les utilisent, et proposez leur une autre vision des choses. Personnellement j’utilise plus souvent “préoccupation”, qui n’évacue pas le caractère sous-jacent de peur possible, mais montre qu’on la prend à bras le corps, qu’on s’en occupe et qu’on ne la laisse pas nous gouverner.

Quand on ne se rend même plus compte qu’on illustre le futur sous le seul angle de la peur

Voici deux exemples récents de ce que je n’ai plus envie de lire, de ce que nous devrions absolument nous interdire d’écrire. Le premier concerne un discours qui se répète de plus en plus sur les véhicules autonomes : le fait qu’ils pourraient, dans des conditions particulières, être amenés à tuer leur occupant. Le deuxième est l’exercice de description prospective du quotidien d’une personne dans quelques années (aucune date n’est précisée) par le philosophe Éric Sadin dans les cinq pages d’introduction de son dernier livre, “La vie algorithmique”.

Premier exemple donc, extrait d’un récent article publié dans le toujours intéressant RSLN, intitulé “Quelle gouvernance pour les robots et algorithmes ?”, et rapportant les propos d’un intervenant lors d’un Digitalk :

(…) Tout cela sans compter les questions soulevées par de tels véhicules en termes d’assurance et de responsabilité individuelle. Si le véhicule sans chauffeur est conçu pour éviter à tout prix les accidents, notamment en adoptant une vitesse de prudence maximale, se pose un problème d’envergure face aux accidents dits inévitables : « En cas d’accident inévitable, la voiture peut “choisir” de tuer son passager plutôt que ceux d’un bus scolaire »

“Accident inévitable” ? Et pourquoi en arriverait-on là ? Nous parlons de véhicules autonomes qu’on souhaite capables justement de garder leurs distances avec les autres véhicules, capables de voir les véhicules arrivant aux intersections, capables de voir suffisamment à l’avance les ralentissements… Autrement dit, des véhicules parfaitement conçus pour rendre un service de mobilité de manière optimale. Quels peuvent bien être dans ces conditions des accidents inévitables ? Et des accidents inévitables au point où la seule manière de les éviter est de provoquer un mouvement du véhicule dans lequel vous êtes qui va entraîner votre mort ? Sincèrement, si l’ensemble de la voie automatique est correctement conçue, à part la destruction de la voie elle-même, ou la prise de contrôle, par une entité extérieure folle, des divers véhicules, deux hypothèses qu’il est facile de (décider de) contrer à la conception du système, je ne vois pas quel scenario peut amener un artefact (le véhicule) à choisir (une décision reposant sur des arguments concertés) de tuer (un acte fort, on ne parle pas de blesser, plus ou moins grièvement, et un acte définitif, en tout cas pour l’instant) un passager. C’est pourtant le seul exemple qui est régulièrement cité, et jamais les milliers de scenarii positifs de la voiture sans chauffeur : elle libère le temps du conducteur et offrira aux passagers de nouvelles occupations, elle ira de pair avec une désacralisation de la possession d’un véhicule, elle ira de pair avec une meilleure écologie de l’écosystème du transport, pour n’en citer que trois.

Dans l’ouverture — sous-titrée “Un monde parfait” — de son dernier ouvrage, la Vie Algorithmique, le philosophe Éric Sadin décrit le quotidien d’une personne d’un proche futur, et c’est mon deuxième exemple. Tous les éléments techniques connus actuellement sont utilisés, de la couette intelligente à la voiture automatique, de l’assistant numérique qui vous réveille à une heure très précise en fonction de vos caractéristiques physiologiques de la veille aux applications de matching avec les jeunes femmes buvant leur mojito au bar (si si!), des lunettes connectées aux bracelets greffés sur la peau, et j’en passe. Le tout dans une profonde ambiance de solitude, sans dialogues, laissant l’impression que chaque journée est la même, du lit connecté au lit connecté, pendant que l’ensemble de vos données physiologiques a été disséqué continuellement et envoyé au médecin, à l’assureur, à la banque. Sauf que…

Sauf que l’exemple ne tient pas. Le personnage fictif dans lequel l’auteur vous projette (le texte commence par “Vous dormez paisiblement au cœur de la nuit”, petit cocon protecteur démenti aussitôt par “Dans le froid de l’hiver (…)”) est un trader, intéressé par les cours du blé à Chicago dès 5h57, ce qui, je cite “recouvre pour vous une portée anxiogène”. Un trader ? Un des métiers qui va disparaître le plus vite sous la poussée des algorithmes, ceux qui sont justement dénoncés par Éric Sadin ? Cela ne tient pas la route. Comme celui d’une IA (l’assistant numérique) qui réveillerait le fameux trader en lui présentant des nouvelles anxiogènes, alors qu’on attend(ra) justement d’un tel assistant qu’il vous mette dans les meilleures conditions pour effectuer vos activités.

Les exemples qui suivent sont de la même eau : existence d’un psy traitant à qui sont renvoyés vos moindres signes d’humeur (à quoi sert l’IA de votre assistant personnel, dans ce cas, si elle ne peut pas vous aider au quotidien et doit être relayée par un psy de temps à autres), journée rythmée par des annonces vous indiquant qu’il est temps de passer à la tâche suivante (traduisant une aliénation totale, sauf le moment où le personnage décide d’aller boire un verre, aventure qui se déroule pathétiquement), ville polluée (comme si toutes les recherches actuelles sur des villes agréables à vivre n’avaient jamais abouties, et que probablement les voitures et les usines continuaient à déverser leur lot de particules fines), nécessité de vaccins anti-grippe (faisant fi d’une vision différente de la médecine et de la gestion de sa santé chez l’Homme augmenté), jusqu’à la convocation de la peur du dentiste (pas de pot pour le personnage, quand-même, qui croise une clinique dentaire à la sortie du bar et se fait secouer les puces par ses lunettes connectées lui indiquant que l’état dégradé de l’émail de ses dents va le propulser tout droit sur la chaise du dentiste dans deux ans). J’ai eu l’impression en lisant cette “ouverture” qu’un saut de dix ans avait été fait en ignorant totalement la manière d’y arriver et tous les chemins positifs qui existaient entre temps, que cette version était inéluctable.

Non, non, non, il y a des quotidiens possibles à l’ère numérique qui peuvent être bien plus positifs que cela. La majorité, en fait. Il faudrait lancer un concours de mini-nouvelles (l’introduction dans le livre ne fait que cinq pages : on s’y met ?) pour le démontrer. Mais au lieu de cela, il est sans doute plus facile de s’accrocher au bas de Maslow pour capter l’attention.

On ne peut plus se permettre ce genre de vision, surtout en France !

Il faut lire le billet d’Eric Scherer de dimanche dernier. Il y fait échanger à distance le pape François et le philosophe Stiegler. Il faut le lire notamment pour le paragraphe sur l’Homme sidéré. Sidéré, c’est l’état dans lequel nous sommes en France, sur de très très nombreux sujets. Mais en particulier sur le sujet, complètement transversal dans notre Société du XXIe siècle, de l’ère numérique. Lisez-le. Comprenez, puis faites comprendre autour de vous, combien une grande majorité des américains (et sans doute pas qu’eux) est déjà passée à l’étape suivante, pendant que nous ici en France, restons bloqués les yeux écarquillés, les bras ballants, la bouche sans voix. Sauf quelques-un.e.s, mais trop peu écouté.e.s.

C’est pourquoi il est plus que temps de sortir de cette double sidération (du latin siderari, «subir l’influence néfaste des astres») : sortir de la sidération face à l’ère numérique, et sortir de cette sidération que de nombreux penseurs appliquent aux autres, à la population et aux décideurs, en ne leur expliquant les choses que par l’angle de la peur.

Idée #2 : leapfroggons-nous : passons à l’étape suivante, la création collective d’une émotion à inventer, qui nous propulserait toujours de l’avant, sans le frein de la peur.

La peur est mauvaise conseillère, on le dit constamment, alors laissons-la tomber une bonne fois pour toute. Elle est le résultat d’une aliénation intellectuelle ou sociale. Elle était nécessaire au début de l’Humanité, pour se protéger du danger, elle nous nuit (nous plonge dans la nuit!) aujourd’hui.

Faisons collectivement un leapfrog de nos émotions.

Un leapfrog, kesako ? C’est un terme qui a été proposé pour illustrer, par exemple, le fait que des pays dits sous-développés en matière d’infrastructures télécoms, passaient directement à la génération d’équipements N+1 (par exemple les mobiles de nouvelle génération, avec des usages complètement nouveaux comme du prêt d’argent simplifié entre les personnes) sans suivre le chemin des pays dits développés, qui eux passent lentement du cuivre à la fibre et au haut-débit mobile via toutes les étapes de montée en débit et d’usages associés. D’un coup un pays (ou une entreprise, vis-à-vis de ses concurrents) prend une longueur d’avance sur ceux qui encore hier étaient “devant” lui. Voyez la fiche wikipedia correspondante, non traduite encore en français… Leap frog, c’est le jeu de saute-mouton, mais l’idée que nous les froggies en fassions un spécial me plaît bien.

Et le saut en question serait de changer de système de valeurs pour décrire le futur. D’arrêter d’un coup de parler de craintes. De s’obliger à toujours voir l’exemple positif d’abord. Toujours se placer du point de vue du haut de Maslow. Quitter la sidération et la résignation, et ne parler qu’avec confiance, courage et ambition. Disqualifier les gens qui ne raisonnent que par la peur.

Attention, cela ne veut pas dire qu’il faut à présent une absence totale de peur, car cet excès inverse conduit tout droit à la mise en danger par imprudence. Mais un meilleur équilibre, en faveur de l’enthousiasme et de la confiance, de l’optimisme et de la sérénité est plus que nécessaire.

Cette première intuition qu’il fallait d’un coup abandonner la génération N-1 des discours et passer à une génération N+1 des discours et des actes, beaucoup plus positive, est renforcée dans mon esprit par une seconde intuition depuis que j’ai vu le film Vice versa, qui montre l’esprit d’humains gouvernés par 5 émotions primaires : la joie, la tristesse, la peur, la colère et le dégoût. Il s’agit là de cinq des huit émotions proposées le psychologue américain Robert Plutchik (il manque : la surprise, la confiance et l’anticipation), notamment à travers sa roue des émotions reproduite ici.

Roue des émotions de Robert Plutchik. Source: wikimédia.

Lire cet excellent article pour comprendre comment cette roue s’interprète, comment ces émotions de base combinées forment des émotions primaires (par exemple optimisme = anticipation+joie, remord = tristesse+dégoût, amour=joie+confiance…), secondaires et tertiaires… Robert Plutchik associe à ces 8 émotions des couleurs, qui sont reprises (à peu près) par les personnages de Vice versa, comme le vert pour la peur, le orange pour la joie, le rouge pour la colère…

Les couleurs… Les 8 émotions de base… Un leapfrog… Des intelligences artificielles qui vont aider l’Humanité à s’augmenter plutôt qu’à s’aliéner…

Le déclic s’est fait grâce un catalyseur, la relecture récente d’un article de Francisco Varela datant de 1998, que j’ai utilisé en conclusion du cahier de veille Homme augmenté (découvrez Varela aussi, vraiment). Il y explique vers la fin de l’article que le règne animal voit les couleurs du monde différemment, non seulement à travers des spectres plus ou moins étendus (incluant par exemple les ultraviolets), mais également selon une “très grande diversité des mondes chromatiques, pentachromatique, tétrachromatique, trichromatique, bichromatique, qui ne sont pas superposables, et correspondent pourtant tous à des lignées animales tout à fait viables. Alors, qui voit la vraie couleur ? Nous, les pigeons qui voient en pentachromatique, ou les abeilles qui voient dans l’ultraviolet ? Quelle est la couleur du monde ?” demande-t-il. Et le saviez-vous, on a pu apprendre à l’occasion de l’engouement mondial en février dernier pour cette fameuse robe noire et bleue ou blanche et or que la couleur bleu était une invention moderne, et qu’il était plus que probable que nos ancêtres de la percevaient pas.

J’ai écrit une partie de ma thèse en Sciences Cognitives il y a 20 ans sur le rôle des émotions dans le développement d’une intelligence artificielle qui soit consciente d’elle-même, proche de nous, et utile aux humains, à partir des travaux d’Antonio R. Damasio (L’erreur de Descartes : La raison des émotions, réédition). Aujourd’hui, je pense qu’il s’agira d’une co-évolution à effectuer, entre les humains et les artefacts que nous produisons. Mon intuition de ces derniers jours est qu’un nouveau type d’émotion est à inventer, comme un nouveau type de couleur (le bleu) s’est ouvert à nous. Il n’y a pas de nom pour cette émotion, rien pour la décrire encore, rien dans la mythologie qui pourtant dispose de nombreux dieux et déesses, demi-dieux et héros pour lui trouver un nom. Mais je suis sûr qu’elle existe, et que nous autres héritiers des Lumières pourrions bien tenter de la chercher, de la faire émerger, et de la partager.

C’est encore une intuition, c’est encore une idée, je vais essayer de la faire progresser dans de prochains billets.

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