In Growth We Trust

La croissance, l’opium des entrepreneurs.

Lors d’un dîner avec ami entrepreneur, je lui demande pourquoi il ne développerait pas sa société de construction à l’échelle régionale voire nationale. Et lui de me répondre : « Quand tu grossis, la seule chose dont tu peux être sûr c’est que tes charges explosent ». Mais est-ce vrai pour toutes les entreprises ?

Dans le monde entrepreneurial et plus précisément celui des startups (faut-il rappeler que l’entrepreneuriat ne se limite pas seulement aux startups), la croissance est intimement liée à une notion économique que l’on appelle — à défaut de lui trouver un équivalent en français — la scalability, qui distingue les startups d’une entreprise conventionnelle, une société de construction par exemple.

Une startup doit, avant même sa naissance, avoir pour vocation d’être globale. Mais ce n’est pas tout. Elle doit non seulement pouvoir répondre à une problématique qui touche un maximum d’utilisateurs, mais doit surtout pouvoir les servir avec des rendements d’échelle croissants. Ainsi, chaque client supplémentaire doit être (encore !) moins cher à servir que le précédent et ce, à coûts fixes équivalents et coûts variables décroissants, ou constants tout au moins. Si je reprends l’exemple de mon ami, l’ouverture de chantiers supplémentaires s’accompagne de facto de personnels, de matériels, etc.

De plus, l’arme la plus puissante d’une startup réside dans un service clientèle exceptionnel. Si vous êtes le créateur d’une application mobile avec 50.000 utilisateurs, il vous est très simple d’améliorer l’expérience utilisateur pour tous vos clients à la fois. Et si vous en aviez 100.000, la difficulté ne serait franchement pas différente ni plus coûteuse. Mais comment mon ami entrepreneur pourrait-il alors passer ne serait-ce que d’un à deux projets par mois en l’absence de son chef de chantier dont il vante tant les mérites et qui a fait la réputation de son entreprise ? Quasiment impossible ! L’exemple d’une application n’est évidemment pas anodin : une entreprise sera d’autant plus scalable qu’elle aura un degré de digitalisation important. Ainsi, la “scalabilité” peut être mesurée par la facilité financière et opérationnelle avec lesquelles une entreprise peut améliorer son service clientèle.

Loin de moi l’idée de me noyer dans une obsession terminologique, mais vu sous cet angle, il y a beaucoup moins de startups que les journaux spécialisés ou les “startups challenges” veulent bien nous faire croire. Pire, les fondateurs eux-mêmes ignorent la nature du projet qu’ils mènent ou souhaitent mener.

Pourquoi est-ce aussi important à mes yeux ? Parce que mal nommer, c’est ajouter au malheur de ce monde entrepreneurial. Et comme si cela ne suffisait pas ! A une époque où il est devenu trendy de lancer sa boite, beaucoup en oublient les fondamentaux. A titre d’exemple, en 2015, Damien Morin, un confrère exceptionnel de TheFamily que j’admire, est passé d’un chiffre d’affaires de 100.000EUR par mois à 100.000EUR par jour en l’espace de 12 mois avec sa startup Save (une entreprise de corners physiques où des techniciens réparent les téléphones). Une telle croissance, au demeurant extraordinaire, dans un projet si peu scalable ne peut s’accompagner que d’une structure de coûts variables extrêmement difficile à gérer. Ceci, au point d’avoir mis sa société en redressement judiciaire.

Il est donc crucial d’être sagace face à cette déesse Croissance que les entrepreneurs — et investisseurs — vénèrent plus que jamais.

Puisse Dieu nous accorder un cœur intelligent.

Ayoub Assabban
Co-fondateur Benjago
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