“Bristol était ambivalente quant à son passé esclavagiste”

Histoire et Mémoire. Deux approches différentes à ne pas confondre. Depuis le milieu des années 90, Bristol recouvre la mémoire de son passé de port négrier. Sue Giles, curatrice ethnographique au musée de Bristol, analyse l’évolution du rapport mémoriel de la ville à son histoire.

Sue Giles (Benjamin Pietrapiana)

Avant l’année 1999, il apparait qu’aucun travail d’ampleur n’a été consacré au passé esclavagiste de la ville. Pourquoi ?
Bristol était très embarrassée par son rôle dans la traite négrière. La ville avait tendance à ignorer et éviter ce passé. On pouvait aborder l’histoire commerciale sans pour autant en évoquer cet aspect-là. Ce qui n’était pas juste le cas de Bristol ! Dans le reste de l’Angleterre, certains livres d’histoire sur le XVIIIe siècle n’évoquaient même pas la traite négrière. Pourtant, c’est un pan majeur de l’histoire britannique. Sauf quelques universitaires, dont David Richardson qui publia 4 volumes sur tous les navires connus et leurs cargaisons. Il n’y avait rien de reconnu ni débattu. Bristol était ambivalente quant à son passé esclavagiste.
Concrètement, pouvait-on rencontrer des Bristoliens qui ignoraient ce fait sur leur ville ?
Ignorer est un mot trop fort. C’était un secret de polichinelle (open secret, ndlr), tout le monde était au courant. Mais c’étaient de vagues connaissances, plus proches du mythe.
Redcliff Street, dont les sous-sols auraient grouillé d’âmes en peine, Flickr
Comme les caves de Redcliffs, où des cargaisons entières d’Africains auraient été parquées sous terre puis menées aux Docks en passant par Blackboy Hill, un autre lieu « mythique ». On parlait aussi de tunnels secrets pour les négriers eux-mêmes… Des légendes.
À l’opposé, on peut entendre parfois que Bristol s’est construite sur l’esclavagisme. C’est faux. Bien avant ça, c’était déjà le deuxième port d’Angleterre. La traite n’a pas rendu Bristol riche, mais l’a rendue encore plus riche.
Qu’est-ce qui a initié ce travail de mémoire auquel vous avez participé ?
La célébration des 500 ans du premier voyage en 1497 de John Cabot (jusqu’au Canada, ndlr) a provoqué la prise de conscience. Une prise de conscience dont on avait besoin pour faire face à ce questionnement. Certaines personnes percevaient le voyage de Cabot comme le début de la colonisation et de l’asservissement des peuples africains. Il pouvait être perçu comme un marchand d’esclaves lui-même, ce qu’il n’était pas. Il nous fallait aborder ces questions, ces zones d’ombres.
Une pression communautaire a motivé ce travail. Notamment à cause du Festival international de la Mer de 1996. Ce fut un grand événement. Il y avait un agenda très chargé avec des manifestations et des débats concernant le passé maritime et commercial de la ville. Mais il n’y avait seulement que deux petites mentions du commerce négrier. La communauté noire et quelques gens de gauche ont voulu dire que ça n’était pas suffisant et qu’il fallait faire plus pour reconnaître ce passé. Le conseil municipal a accepté l’idée et a monté un groupe de travail dont j’ai fait partie, le Bristol Slave Trade Action Group (BSTAG, ndlr). On y trouvait des conseillers municipaux, des volontaires et des représentants des organisations noires de la ville ainsi que des council officers, comme moi (ils travaillent pour la mairie mais ne sont pas élus, ndlr). Nous avons dégagé trois axes de travail et trois objectifs pour accomplir cette mission. L’un d’eux était une exposition de grande envergure : A respectable Trade. Making the Connection between Bristol’s Slaving. History and the African-Caribbean Community.
La même année, Bernie Grant a demandé au parlement anglais des excuses officielles pour le crime de la traite négrière. Quelle était la position de l’exposition par rapport à cela ?
Parce que c’était la première exposition de cette ampleur, notre but était de faire du factuel. Au-delà de nos opinions personnelles, nous ne voulions pas dire aux visiteurs quoi penser. Nous avons essayé d’éviter certains termes connotés comme “commerce barbare”, ou “tristement célèbre” (infamous, ndlr). Nous nous en sommes tenus aux faits, ce qu’était la réalité de ce commerce en évoquant les deux aspects de la chose. Le vécu et la perception des esclaves et des négriers. L’idée était de lancer un état des lieux historique et équilibré. Laisser les gens se faire leur idée et penser par eux-mêmes.
Comment évaluez-vous l’état de la mémoire aujourd’hui ?
Nous avons réussi à intégrer l’esclavage dans les programmes d’apprentissage de l’histoire de Bristol. C’est un aspect de la ville qui n’est pas seulement évoqué au M-Shed (musée où une section est consacrée à la traite négrière, ndlr). Dorénavant, plus personne ne peut l’ignorer.
Par ailleurs, je pense qu’il y a un travers à éviter. Tout est lié à la traite négrière et cela peut faire naître de la frustration dans une partie des communautés blanches de la ville. Certains s’agacent qu’on ne parle pas du sort de la classe ouvrière de l’époque, qu’on n’évoque pas le fait que l’Emancipation act (1833, ndlr) est survenu avant le Children act (1908, ndlr). Auparavant, les enfants pauvres pouvaient travailler plus de 10 heures par jour. Il ne s’agit pas de comparer les malheurs, mais les gens ne peuvent pas tous saisir la différence.
Par ailleurs, une partie des communautés noires désire ne pas être réduite à ce passé asservi. Il y a une frontière à respecter pour maintenir cet enjeu vivant, sans pour autant être dans l’excès.
Vous estimez donc en avoir fait assez ?
Oui et non. Aujourd’hui, c’est enseigné à l’école. Cette histoire, ce qu’il se passait et ce que cela signifiait. C’est même inscrit au programme scolaire national : tous les élèves doivent apprendre cette histoire, pas seulement ceux des villes portuaires. Cependant, il est important de s’éloigner de ce rapport à l’histoire africaine qui consiste presque systématiquement à l’aborder par le prisme de l’esclavage. Aujourd’hui, beaucoup d’écoliers anglais descendent d’Africains. Tout ce qu’on leur apprend, c’est la traite négrière. Il est important d’enseigner une histoire africaine plus positive. De ce point de vue, nous n’en avons pas fait suffisamment.

Benjamin Pietrapiana

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