Explorateurs de l’oubli

Dans l’ombre du Bristol underground


Les lieux abandonnés et désertés, c’est le terrain de jeu des explorateurs urbains. Au pays de Banksy, ces “Urbex”- contraction de “urban” et de “exploration”- sondent l’âme de leur ville, à travers ces vieilles bâtisses chargées d’histoire. Focus sur l’ancien tribunal sous lequel repose une prison victorienne, près du centre ville de Bristol, sur Bridewell Street.

Le tribunal, d’inspiration victorienne, a été construit en 1850.

N’entre pas dans l’ancien tribunal qui veut. Il faut contacter les bons interlocuteurs, gagner leur confiance. Longtemps investi par des jeunes qui y pénétraient pour faire la fête, le lieu a été repris par une équipe d’airsoft - bataille de pistolets à air comprimé - il y a huit ans. Les jeunes ici ne prêtent pas forcément attention à l’histoire des lieux.

Le club d’airsoft de Bristol a pris ses quartiers dans l’ancien tribunal et l’ancienne prison de Bridewell, depuis huit ans.
Endroit bien connu des adeptes de ce sport, le tribunal constitue le terrain de jeu idéal de ces têtes-brûlées, qui jouent à s’envoyer des billes.

Mais derrière le fun , il y a autre chose : l’histoire et l’âme de ces lieux. Mike, co-gérant du club d’airsoft, en sait quelque chose. Ce Bristolien d’une trentaine d’années a plus d’anecdotes que d’armes d’airsoft dans son sac.

Dans les trois salles d’audience, les escaliers, la tribune, le banc des accusés, des témoins, la barre et les murs ont été recouverts de draps et de bois, pour protéger l’ameublement qui date du 17e siècle.
“ Dans cette salle d’audience, un homme a été condamné à mort pour avoir tué sa petite-amie en lui jetant une pierre au visage. Il a directement été pendu, mais juste avant qu’il meure, les gardiens l’ont réveillé avec des sels, lui ont ouvert le ventre du nombril jusqu’à la gorge. Puis ils l’ont placé dans un bidon auquel ils ont mis le feu, l’ont coupé en morceaux et ont fait un livre avec sa peau, qui est d’ailleurs exposé au M Shed Museum”
Le hall du tribunal a été globalement bien conservé et comporte beaucoup plus de couleurs que les salles d’audience, plus austères.
Le plafond du tribunal, en marbre blanc, a été entièrement réalisé à la main.
L’endroit sert aussi de laboratoire expérimental artistique pour des jeunes en réinsertion professionnelle avec lesquels le personnel du club d’airsoft partage le bâtiment.
Abandonné depuis les années 90, le tribunal est vide, mais semble tout de même rempli d’histoires, de procès en tout genres, de plaidoiries, d’acquittements ou…d’exécutions.
“On raconte que c’est l’endroit le plus hanté de Bristol”

Le plus hanté, à vérifier. Mais en tout cas un des plus effrayants, pour sûr. Mike m’emmène plus bas, nous nous enfonçons dans la terre.

Plusieurs escaliers plus bas, on découvre un tunnel de petites cellules aux barreaux rouillés, un véritable labyrinthe, éclairé par des néons. Mike m’explique que si l’on tend l’oreille, on peut encore entendre les cris des prisonniers…

Le centre pénitentiaire est situé juste en dessous du tribunal. La prison pour hommes jouxte celle réservée jadis aux femmes.
Faire la fête derrière les barreaux. Ici, des événements culturels et musicaux sont organisés, le soir et les week-ends.
Un vieux matelas dans une cellule solitaire et rongée par l’humidité, c’était le quotidien des condamnés à mort.
“C’est une prison dans laquelle on venait mourir. Une des salles d’audience n’a d’ailleurs pas d’escaliers pour descendre à la prison, car si on y était condamné à mort, on n’avait même pas besoin de passer par la case prison, on était exécuté directement, le plus sommairement possible. Puis, les lois et les moeurs ont changées, permettant aux accusés de faire appel.”
La trace des prisonniers passés par là, notamment dans les années 90, est toujours bien visible.

Le tribunal et la prison ont été à l’abandon jusqu’aux années 90, où ils ont dû redémarrer leur activité en raison de violentes émeutes. Les cellules étaient alors surchargées à cause des très nombreuses arrestations.

Les prisonniers n’hésitaient pas à marquer leur territoire, à laisser une trace de leur furtif passage dans cette ancienne prison victorienne, qui accueillait auparavant les plus grands criminels de Bristol.

Sales, angoissants et sinistres. Dans l’ancienne prison de Bridewell Street, même les bureaux semblent hantés…
La prison des femmes, menaçante et redoutable, est un lieu chargé d’histoire.
“Juste derrière le bâtiment coule la rivière Frome, sur laquelle naviguaient des pirates. Les gardiens leur tendaient des pièges et les pendaient immédiatement de l’autre côté de la rivière, comme pour envoyer un message.”

Un peu plus et on pourrait presque voir des fantômes. Ou serait-ce les Urbex ? Comme des esprits, ils sont là sans être là. Insaisissables, ils ne se mélangent pas avec les nons-initiés et se méfient des journalistes comme de la peste. La faute au Guardian, qui utiliserait des photos non libres de droit, sans leur consentement.

Le simple hobby dévie alors sur le terrain de la polémique et devient politique. Raison de plus, pour ces aventuriers de l’oubli, de se faire tout petit et de se cacher le plus possible.

Soizic Bour

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