SKIPCHEN

Le café de l’oncle Sam

Stokes Croft. Sur cette rue située au croisement de quatre quartiers populaires du nord de la ville s’est installé “Skipchen”. On y sert de la “waste food”.

waste / weist / adj. 1. Exclu parce qu’inutile, non voulu ou sans valeur. The Collins English Dictionary

Autrement dit, des repas à base de produits périmés ou en passe d’être périmés ; la plupart du temps récupérés grâce aux pertes des supermarchés ou à des donations. Le genre de nourriture qu’on s’empresserait de jeter à la poubelle en France. Pas ici. À l’origine du projet, Sam. Un gamin de 25 ans qui voulait juste créer une simple association d’aide alimentaire. Sans savoir que son café allait devenir, en moins d’un an, l’un des témoins privilégiés de l’esprit profondément solidaire qui règne à Bristol.


Carrefour solidaire

18h dans le quartier de Crofters Right sur les hauteurs de Bristol et, déjà, le monde se presse à l’entrée dans cette cantine aménagée à la va-vite. Dylan s’affaire en cuisine pendant que Catie et Mariana installent les paniers multicolores aussi parfumés que généreux. Pas de déchets ou d’aliments impropres à la consommation. Comme si l’hôte de ces lieux souhaitait délivrer un message à ses invités : rien ne se perd, tout se transforme.

Ce qu’il confirme, dessinant les difficultés rencontrées par la trentaine de personnes venue se restaurer. “Ils ne sont pas tous dans le besoin, heureusement. Mais beaucoup sont sans emploi ou à la rue. Avant de rappeler que ces personnes n’ont que la survie comme option. C’est dramatique.

150 plats sont servis en moyenne tous les lundis soirs sur Stokes Croft.

Et pourtant. Aucune tristesse chez Sam, encore moins du désespoir. Et ce gosse qui a grandit en bretagne n’est pas le seul puisque l’association a compté jusqu’à 130 membres au début de l’année 2015. Tous bénévoles. L’ancien étudiant en sociologie en a fait sa marque de fabrique. Lui qui milite dans plusieurs autres associations.

Chantier humanitaire

Lancé à Leeds à la fin de l’année 2013, ces “restos du cœur à l’anglaise” ont ainsi traversé le pays pour s’installer 300 kilomètres plus loin. Presque une évidence pour Sam : “Bristol a une saveur particulière parce que les gens y sont chaleureux par conviction. Ils n’ont pas besoin de se réclamer de telle ou telle initiative. Ils se bougent. Point.

Skipchen est ainsi devenu un acteur incontournable dans le quartier et multiplie les partenariats avec des supermarchés du coin. Joshua tient l’un d’eux et se réjouit de l’existence d’un tel projet : “On parle beaucoup cette année de la ville comme LA capitale verte européenne. Mais c’est secondaire ça. L’identité de la ville, elle est là. Dans le fait qu’on est tous dans la même galère et qu’il faut se serrer les coudes.

Skipchen en deviendrait presque une mode, dictée par la devise de ses bienfaiteurs : “it’s all about value and respect”.

La colonne vertébrale de Skipchen : le principe du “pay-as-you-feel”. Vous donnez ce que vous voulez pour votre repas.

Il faut qu’on prenne notre temps, que Skipchen arrive à fédérer une base solide de volontaires”, tempère le bâtisseur. Alors les actions se multiplient. Sûrement. Fin avril, six bénévoles ont traversé la manche pour venir en aide aux migrants de Calais. Une semaine plus tard, ils étaient de retour au Harbourside Market, afin de promouvoir pour la seconde fois leur action au sein de leur food truck. Un food truck au nom prédestiné : le “Food Rescue Ambulance”. Forcément.

L’occasion pour BKL d’interviewer sur le vif, Catie, la co-directrice de l’association :

Illégalité salutaire

En pleine période d’élections, l’association affirme n’avoir fait l’objet d’aucune récupération politique, même si le Green Party s’est tout de suite montré enthousiaste face à l’initiative. Et même si Skipchen apparaît aujourd’hui indispensable, le silence des autorités est tout aussi inévitable : il est interdit de vendre des produits non contrôlés par le circuit classique. Encore moins s’ils ont été récupéré dans des poubelles. Les voisins de Sam le savent mais le côté illégal du projet passe totalement à la trappe à leurs yeux. C’est d’ailleurs l’une des autres facettes de la ville. Ce côté contestataire, presque transgressif.

La concrétisation du projet : une carte évoluant toutes les semaines en fonctions des denrées récupérées.
“Quand l’injustice devient la loi, la résistance devient un devoir”, Thomas Jefferson.
Annie, ancienne bénévole, vient régulièrement en famille apporter son aide. Ici avec son fils Joey et son ami Rick.

Sam se plaindrait presque d’une absence d’opposition. “Sans se réclamer de personnages contestataires comme Rosa Parks, tu dois te battre quand tu as le sentiment que la loi n’est pas juste. À la limite, on aimerait avoir plus de problèmes avec les autorités. Ça nous conforterait dans l’idée qu’on avance dans la bonne voie. Mais personne ici ne se fait de souci pour ça.”

Par Vincent Serrano

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.