Kelebija, face aux chiens de garde Hongrois

Kelebija, six mois plus tard, je suis de retour, avec cette fois-ci la “chance” de rencontrer les autorités hongroises, protégées derrière leur rideau.

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Plus de réfugiés, plus de métal

Le mur est toujours là. Je commence à connaître cet endroit par coeur. En fait, je le connais même depuis bien avant la crise des réfugiés, et j’y suis retourné depuis régulièrement, afin de voir comment les choses évoluent. Cette fois-ci, comme on peut s’en douter, la situation ne s’est pas améliorée: les réfugiés sont désormais bloqués dans le no man’s land entre les postes frontière serbe et hongrois, et le mur séparant les deux pays est désormais sur le point de grossir.

Le mur de barbelés séparant la Serbie de la Hongrie, Kelebija

Construit l’année dernière pour empêcher les réfugiés de passer de la Serbie vers la Hongrie, le grillage a très rapidement montré ses limites, les passeurs et les réfugiés le tronçonnant pour pouvoir entrer. Le passage est devenu certes plus dur, mais toujours possible, Par conséquent, si un mur n’est pas suffisant, en construire un second derrière pourrait être une bonne solution. La logique est simple, voire même simpliste, mais c’est l’approche qu’ont choisi les autorités hongroises !

La zone que j’avais laissée il y a six mois calme et silencieuse est désormais un chantier. Bulldozers, camions et ouvriers s’affairent, préparant l’érection de ce nouveau rideau de fer, le tout encadré par des lourdes équipes de policiers et militaires.

Bulldozer préparant la construction du second mur, sur la frontière serbo-hongroise, à Kelebija

Ez nem Magyarország (ce n’est pas la Hongrie)

Accompagnés par deux étudiants travaillant sur la crise des réfugiés, nous commençons “notre travail”, et nous prenons des photos et des enregistrements sonores de l’ambiance, du côté serbe de la barrière.

Intriguées, les troupes hongroises, de l’autre côte du mur, commencent à nous observer, puis à nous suivre. Un agent de police, puis un deuxième militaire, puis trois quatre, et encore plus. La tentative d’intimidation de leur part est désormais assez évidente, mais nous continuons.

Finalement, l’un des policiers tente un début de conversation :

L’agent de police : vous avez une carte de presse
Moi : non, nous sommes indépendants
L’agent de police : je peux voir une pièce d’identité ?
Moi: non, car nous ne sommes pas en Hongrie.

Nous continuons alors notre marche, sans prêter attention à leurs demandes, alors que notre nouvel ami le policier continue à décrire nos faits et gestes par radio. De plus en plus d’uniformes nous suivent, nous avons désormais même une voiture à nos trousses !

Alors que nous nous approchons un peu plus du mur, tout en restant en Serbie, la voiture allume sa sirène, pour nous dissuader de plus nous approcher.

Policemen and soldiers observing us from the Hungarian side in Kelebija

C’en est trop ! Les deux étudiants reculent, mais je continue à m’avancer, faisant face à l’un des miradors hongrois. Les uniformes continuent à me crier dessus (probablement pour me dire des choses peu chaleureuses), mais je continue à leur faire face. je leur hurle alors que nous ne sommes pas en Hongrie, et que je ferai mon travail. Je commence alors à shooter frénétiquement ce groupe de personnes sur-armées et mal rasées, qui sont bloquées, de manière impuissante, derrière leur mur, avant de leur lancer, d’un air vengeur, en leur montrant mon appareil :

Ce soir, vous serez sur Twitter!

Nous quittons enfin la zone frontière, de la même façon que nous étions arrivés, sans rencontrer un seul policier serbe en près de quatre heures sur le terrain.

Etudiante danoise enregistrant l’ambiance sonore de la frontière, alors qu’un militaire hongrois l’observe. La scène a duré près de 5 minutes, dans le silence le plus perturbant possible. Le soldat nous fixait, ne bougeant quasiment pas durant tout ce temps.

Les nouveaux chiens de garde européens

De retour en ville, je commence à analyser les photos, tout en réalisant le révoltant de la situation.

Un mélange de tristesse, de colère, mais aussi de pitié m’envahit en y pensant. Je viens juste d’assister à une tentative, de la part de la Hongrie, de m’intimider, de la même manière qu’elle intimide les réfugiés, les ONG et les médias sur son sol. De telles tentatives sont plutôt efficaces sur le territoire hongrois, à en juger par la chute que le pays connaît en ce moment concernant le fonctionnement de la démocratie. Cependant, une fois passées les frontières, de telles tentatives sont totalement inutiles, voire ridicules.

“Big Orban is watching us”… mais ne peut rien faire !

En faisant face à tous ces uniformes, je ne risquais en fait strictement rien, malgré tout ce qu’ils me disaient. Ils pouvaient me menacer autant qu’ils le voulaient, ils ne pouvaient rien faire contre moi, ils étaient enfermés derrière le mur. Je pouvais prendre autant de photos que je souhaitais, et les provoquer comme bon me semblait en leur disant que j’utiliserai leurs photos comme je le voudrai, ils ne pouvaient pas m’attraper, bloqués de l’autre côté de la barrière.

S’il n’y avait pas des échos de violence commis contre les réfugiés par ces types, j’aurais presque de la pitié pour eux. Dans leurs uniformes trop grands, sales et sans goût, les forces hongroises avaient l’air de sérieusement s’ennuyer à surveiller des champs vides toute la journée.

Ils nous regardaient, nous criaient dessus, prêts à nous attraper si nous avions eu la mauvaise idée de passer la barrière, mais ils étaient impuissants. Pour résumer, ils me rappelaient les chiens de garde du hameau voisin: ils empêchent les gens de renter sur leurs territoires, mais ils sont en fait enfermés dans leurs petites maisons et leurs petits jardins.

Alors que certains pays d’Europe “se protègent” désormais avec ce genre de murs, je me pose cette question: réaliseront-ils qu’ils s’ont en train de s’emmurer avant qu’il ne soit trop tard et qu’ils se retrouvent enfermés dans la prison qu’ils ont construite ?