Le chant des barbelés

Ma rencontre avec le mur construit sur la frontière Serbo-Hongroise

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La Voïvodine est plate. En m’approchant du village de Rastina, je peux la voir de loin. Une cicatrice d’argent dans les prés. Le mur hongrois. La journée est belle, ensoleillée, bien qu’il y ait du vent. Alors que je m’approche du village et du Rideau, je commence à entendre une mélodie étrange : un sifflement, parfois rythmé d’un cliquetis métallique. Le vent à travers le mur produit un chant, qui résonne jusqu’au village.

Le mur hongrois à la frontière avec la Serbie — Rastina — Photo: J.Cid

Rastina n’est pas célèbre. Quelques dizaines de personnes vivent ici, un cimetière, une église et une école. La route s’arrête là: la frontière est à 50m des dernières maisons, et il n’y a jamais eu ici de poste frontière officiel.

Photo: J.Cid

Les villageois me font part d’un sentiment d’incompréhension : aucun réfugié n’a été aperçu ici, même lorsque des milliers d’entre eux passaient de la Serbie à la Hongrie en septembre dernier. Pourquoi sont-ils donc venus construire un mur ici ?

Mirador serbe dans le village de Rastina — Photo: J.Cid
Poste de garde abandonné à Rastina à la frontière avec la Hongrie— Photo: J.Cid

Et pourtant, il se dresse désormais au milieu des champ, flambant neuf, constrastant avec le mirador rouillé et le poste de garde en ruine depuis plus de 30 ans. Au cours de la Guerre Froide, cette frontière était une zone de tension. Depuis, plus personne n’a trouvé d’intérêt à Rastina, pas même les trafiquants, pas même les réfugiés.

Ancien passage informel sur la frontière entre Rastina (Serbie) et Bácsszentgyörgy (Hongrie) — Photo: J.Cid

Chaque année, traditionnellement, les habitants de Rastina avaient l’habitude de passer la frontière pour apporter des fleurs au village de Bácsszentgyörgy, 500m plus au nord, en territoire hongrois. Cette année, ce ne sera pas possible: il faut parcourir plus de 20km pour se rendre au premier poste frontière officiel, et faire 30km supplémentaires pour atteindre le village voisin de Rastina.

Vue sur Bácsszentgyörgy (Hongrie) depuis Rastina (Serbie) — Photo: J.Cid
Vue sur Bácsszentgyörgy (Hongrie) depuis Rastina (Serbie) — Photo: J.Cid

Bácsszentgyörgy, son église et ses cloches sont si proches, mais le mur bloque tout le monde, brutalement. Personne ne peut passer, les villageois qui avaient l’habitude d’aller à la rencontre de leurs voisins ne le peuvent plus, et les animaux se blessent en essayant de parcourir l’ensemble de leur territoire, injustement limité par tout cet acier.

Vue sur Bácsszentgyörgy (Hongrie) depuis Rastina (Serbie) — Photo: J.Cid

Pourquoi ça, pourquoi donc ? un jour avant que je ne visite Rastina, la Hongrie déclarait que plus de 1400 personnes traversant la frontière avaient été arrêtées durant les deux semaines qui avaient précédé, en d’autres points de la frontière. Tout ce métal, ces millions dépensés à construire le mur, le mal causé aux populations locales. Tout ceci est inutile. Les réfugiés continuent à passer la frontière, malgré les risques, malgré les efforts nécessaires.

Photo: J.Cid

Alors que je quitte Rastina, je peux toujours entendre le chant des barbelés. Cette chanson est une insulte. Une insulte pour les personnes qui essayent d’échapper à la guerre et au chaos, une insulte pour les populations locales, victimes de l’absurdité d’un gouvernement populiste, une insulte pour l’Europe, qui mérite mieux que l’image qu’elle donne d’elle-même.

Ce chant est une insulte pour nous tous.

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