Collectivités locales et participation des jeunes : quelques enjeux

© Conseil départemental des Yvelines

A l’initiative de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep), une conférence a permis, le 18 juin 2015 à Paris, de confronter les regards de chercheurs et de praticiens — professionnels et élus — locaux sur “les dispositifs de participation des jeunes dans les collectivités”. Retour sur quelques uns des enjeux mis en avant à cette occasion.


Au moins 400 communes, intercommunalités, départements et régions cherchent aujourd’hui, sous des formes diverses, à faire participer les jeunes à la vie de leur territoire. Ces 400 collectivités sont membres de l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (Anacej), un réseau également composé de neuf mouvements de jeunesse et d’éducation populaire tels que la Ligue de l’enseignement ou l’Association pour adultes et jeunes handicapés (Apajh).

Concernant plus précisément les régions, 20 des 27 conseils régionaux ont répondu en juin-juillet 2014 à une enquête de l’Injep pour décrire les dispositifs de participation des jeunes dont ils étaient à l’initiative. Ce taux de réponse pourrait indiquer un certain engouement des régions pour le sujet.

Suite à la publication de cette étude centrée sur les régions en février 2015, l’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse de l’Injep a organisé une conférence le 18 juin dernier pour aborder plus largement les enjeux liés à la participation des jeunes dans les collectivités.

A Paris, la procédure pour “raccrocher” les jeunes au calendrier politique

Quel est le but recherché par une collectivité qui souhaite favoriser la participation des jeunes ? S’agit-il d’encourager de multiples formes d’expressions en laissant aux jeunes une certaine liberté ou au contraire d’encadrer cette participation dans un dispositif contraignant afin d’éviter de faire “de la participation pour de la participation” ?

Entre ces deux approches, la ville de Paris a tranché. Depuis son élection en 2014, l’objectif d’Anne Hidalgo est de “raccrocher” les activités du Conseil parisien de la jeunesse (CPJ) aux travaux du Conseil de Paris, explique Thomas Rogé, responsable de la mission Jeunesse et citoyenneté. Pour cela, les 80 jeunes de 15 à 30 ans qui composent le CPJ reçoivent une “lettre de mission annuelle” du maire, doivent rendre des “avis formels” — qui sont ensuite annexés aux documents de travail des élus parisiens — , organisent des “réunions” et procèdent à des “auditions”, “siègent dans des instances” de la ville sur des thèmes qui n’ont pas forcément trait à la jeunesse. Explication de Thomas Rogé :

“C’est procédural, mais pour nous cette procédure est la garantie que cette participation est compatible avec le travail de la collectivité.”

Auparavant, faute de voir leurs demandes prises en compte parce que ce n’était jamais le moment, les conseils de jeunes d’arrondissements étaient devenus des “collectifs menant des projets locaux”. Et, de l’avis de Thomas Rogé, “en termes de politiques publiques, ça ne produit absolument rien”.

Dans le cas de Paris, la procédure est donc destinée à rendre les calendriers compatibles, à crédibiliser le travail des jeunes et à donner à ces derniers au moins une petite chance de faire entendre leur voix.

En d’autres termes, ce sont les jeunes qui doivent “se caler” sur les rythmes et les pratiques de leurs élus pour participer, et non l’inverse. Pas toujours facile, même quand la motivation est là. Ainsi, saisi par le Maire de Paris sur la mise en œuvre du nouveau contrat de ville, le Conseil parisien de la jeunesse a rendu son avis en mars 2015 sans manquer de mentionner :

“Le nombre et l’étendue des sujets qui constituent le contrat de ville présenté au Conseil de Paris sont trop importants pour que les membre du Conseil parisien de la jeunesse puissent, dans le délai imparti à leurs travaux, rendre un avis d’ensemble.”

Les jeunes ont cependant mis en avant quatre points de vigilance plutôt pertinents. Ils ont ainsi souligné la nécessité de bien informer — suffisamment et de la bonne manière — les habitants des dispositions du contrat de ville, “préalable essentiel à leur implication dans sa mise en œuvre, son suivi et son évaluation”.

La qualité de ce type de contributions est de bon augure du point de vue des bénéfices que les jeunes membres du Conseil pourront retirer de l’exercice. Quant à l’influence effective de leurs travaux sur les politiques parisiennes, il est peut-être encore un peu tôt pour tirer des conclusions.

Des parcours de participation pour que l’échange ait lieu

De l’avis des jeunes eux-mêmes, qu’est-ce qui est gage de sérieux quand on leur propose de “participer” ? Est-ce le caractère procédural du dispositif ou autre chose ? Chargé d’études et de recherche à l’Injep, Laurent Lardeux est l’auteur de l’étude de février 2015 sur les dispositifs de participation des jeunes mis en œuvre par les conseils régionaux. Pour lui, l’une des clés du succès est de considérer la participation comme un processus :

“S’il n’y a pas de forme ‘emblématique’ de participation publique, (…) une adhésion des jeunes à une décision publique régionale est bien souvent le résultat d’une superposition de plusieurs dispositifs participatifs, programmés à des moments différents du processus. A l’inverse, le recours fragmenté à des outils participatifs sans mise en relation entre eux ou, dans d’autres cas, la limitation de la participation à un seul outil (…), peut créer une forte défiance des jeunes.”

Ainsi quand une collectivité propose, sur un sujet ciblé, un parcours en différentes étapes et s’appuyant sur plusieurs outils, les jeunes ont matière à s’intéresser, à s’engager, à jouer un rôle qui est potentiellement différent de celui de figurant.

Laurent Lardeux distingue dans son étude six grandes modalités de participation des jeunes dans les conseils régionaux : la consultation ponctuelle, l’événementiel, l’impulsion — “soutien à la prise d’initiative ou à des projets de solidarité” notamment — , l’instance type “conseil régional de jeunes”, la concertation — où un public cible d’usagers est associé “de manière régulière à l’adaptation de l’offre de service” — , et l’implication — effective “lorsque les priorités définies par l’instance participative sont validées et mises en œuvre par le conseil régionale”.

Exemple, parmi d’autres présentés dans le rapport, d’un parcours combinant différentes modalités de participation : le dispositif “Mission impossible”, à l’initiative de l’association MSE Sud et soutenu par la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui s’adresse aux jeunes en formation et en apprentissage. Quelque 1.000 délégués représentent leurs camarades de formation auprès des élus et acteurs de la formation, font remonter les difficultés, s’investissent dans des projets — tels que la réalisation de films pédagogiques — et animent une plateforme numérique de débat et de mutualisation de connaissances.

En multipliant les canaux de participation, les collectivités se donnent aussi davantage de chances d’entendre des voix diverses. C’est la stratégie que plébiscite Mathieu Cahn, maire adjoint de Strasbourg et président de l’Anacej. Si cette dernière est l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes, elle promeut bien aujourd’hui “la participation sous toutes ces formes”, selon son président.

L’important étant, pour Mathieu Cahn, d’“être clair sur le cadre : quand on fait de l’information, on fait de l’information”. Cela rejoint l’idée de l’élu strasbourgeois selon laquelle les collectivités doivent tenter d’“éviter deux écueils : l’initiative sympathique et la démagogie jeuniste”. En d’autres termes : donner une place aux jeunes et un réel sens à leur participation, sans pour autant nier le débat ni les rapports de force qui restent par nature favorables aux élus locaux.

Participation institutionnalisée : l’arbre qui cache la forêt numérique ?

Quelles que soient la qualité des dispositifs mis en œuvre et la bonne volonté des élus, le véritable enjeu de la parole des jeunes dans la vie publique ne se situe-t-elle ailleurs ? Où trouve-t-on une pluralité d’expressions si ce n’est… en dehors des espaces institutionnels. C’est ce que suggère Laurent Lardeux :

“Plus généralement issus d’une politique incitative initiée et conçue par l’administration régionale, les dispositifs institués en direction des jeunes peuvent passer à côté de multiples formes de participation citoyenne, plus souterraines et informelles, qui se déploient par ailleurs. (…) Ces formes d’engagement alternatif de jeunes (…) pourraient dans bien des cas constituer des terreaux fertiles de la participation aux politiques publiques, si ces engagements étaient davantage pris en compte.”

Comment entendre ces voix “souterraines et informelles”, qui ne s’adressent pas aux élus locaux mais peuvent pourtant leur apprendre beaucoup ? Peut-être d’abord en s’appuyant sur un espace devenu le lieu privilégié d’une expression massive et diverse : Internet. Pour Clément Mabi, chercheur au groupement d’intérêt scientifique (GIS) Démocratie et participation :

“Internet favorise une culture de la participation. Après, tout l’enjeu est de donner du sens politique.”

Il y a donc Internet comme réservoir sans fond d’expressions populaires, que les élus locaux et nationaux gagneraient peut-être à considérer avec plus d’attention. Et il y a Internet comme lieu de rencontre potentiel entre les jeunes et les élus, Internet comme outil facilitateur — au moins pour certains publics — de participation.

Pour mobiliser des gens sur un sujet, Clément Mabi considère que le premier impératif est de “donner du sens à la participation”. Si le sujet est suffisamment intéressant, engageant, les outils numériques peuvent alors jouer un rôle de facilitation, ils “baissent le coût d’entrée”. Dans le cas des débats organisés par la commission nationale du débat public, Clément Mabi a ainsi pu constater que “les femmes et les jeunes participent davantage sur Internet qu’en réunion”.

En outre, la participation sur Internet étant moins contraignante — pas de déplacement, connexion possible à toute heure — , “on peut agir sur un temps plus long”. Avec Internet, on peut facilement et sans cérémonie participer à un projet collectif et d’intérêt public.

Ainsi le projet d’écriture collaborative “Wiki-Rennes, initiative soutenue par la ville et la métropole de Rennes, vise à “dessiner un autoportrait de Rennes Métropole” et propose pour cela à chacun de “partager ses connaissances, témoigner de ses expériences, contribuer à un projet collectif, construire ensemble un lieu interactif de mémoire collective”. Avec 775 inscrits, quelque 2.600 articles et 3.000 médias à ce jour, la démarche rencontre un certain succès.

Clément Mabi attire toutefois l’attention sur la persistance d’une fracture numérique importante en France. Comme Laurent Lardeux, il valorise la complémentarité des outils, notamment entre des dispositifs en ligne et hors ligne. Il alerte enfin sur l’“importance du design des outils” qui “envoient un message” et attirent un public plutôt qu’un autre. Pour le docteur en sciences de l’information et de la communication, “les choix techniques reflètent une stratégie, un rapport aux citoyens”.

Caroline Megglé

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