Lettre ouverte à ces hommes qui harcèlent les femmes dans l’espace public.

Monsieur, Bonjour.

Forcément, tu ne te seras pas reconnu dans le titre. C’est vrai qu’il y a plein de connards qui font chier les femmes dans la rue, mais pas toi. Toi c’est juste pour rigoler. Toi c’est juste pour complimenter. Toi c’est juste pour discuter. Le problème, c’est les autres.

Du coup, laisse moi définir qui « tu » es. Tu es le mec qui, pour n’importe quelle raison que ce soit, a déjà sifflé une femme qui passait à côté de toi. Ou celui qui lance une insulte (« Salope. ») ou un commentaire sur son physique (« S-s-sexy. » « Trop charmante. » « Ma-gni-fique ! » ou « Pas mal ton cul. ») à son passage le tout sur un ton hypersexualisant. Ou celui qui la suit ou la déshabille du regard de manière évidente, tellement qu’elle est forcée de le remarquer. Ou celui qui va gueuler « Eh, mademoiselle. Mademoiselle ! » pour seul effet de l’emmerder, parce-que quand est-ce qu’une femme a bien réagi à ce type d’approche ?

Mais « tu » es aussi le mec ‘poli’ qui a déjà cherché à engager la conversation ‘gentiment’ (parfois avec une approche pourrie : lui demander l’heure, ou un briquet — mais pas toujours) avec une femme qui dès le début manifestera les signes indiquant n’avoir pas envie de participer à cette conversation. À titre d’information, lesdits signes (liste non exhaustive) : soupirer plus fort que le nécessite la respiration, lever les yeux au ciel, parler sèchement, continuer à marcher, t’ignorer périodiquement ou systématiquement, te dire littéralement qu’elle n’as pas envie de parler (je sais, ce dernier est particulièrement difficile à identifier et à interpréter). C’est pas que tu lui as manqué de respect par les mots, mais tu lui as manqué de respect en décidant d’ignorer tout ce qu’elle t’a communiqué : l’envie que tu la laisses tranquille.

Maintenant que tu sais qui « tu » es, et que — j’ose naïvement l’espérer — tu t’es reconnu, voilà ce que j’aimerais te dire.

Pour la plupart d’entre vous, vous ne m’avez pas harcelé personnellement, mais je vais vous parler comme si c’était le cas, parce-que d’autres l’ont fait.


Tu as fait quelque chose qui m’a profondément dérangée et que j’aimerais que les hommes arrêtent de faire. C’était dans la rue ou dans le métro, dans l’espace public. Un espace public que j’emprunte pour des raisons pratiques, espérant aller d’un point A à un point B, ou plus rarement cherchant un moment de tranquillité, mais pas pour l’aubaine de rencontres qui s’y trouvent. Tu ne voulais peut-être pas mal faire. Juste discuter. Échanger, se revoir éventuellement. C’est ce qu’on me dit parfois. Tu ne cherchais pas forcément à me déranger.

Néanmoins, c’en est inévitablement la conséquence. Approcher une femme dans la rue, pour beaucoup ça n’a rien de mal en soi. Mais la seule fréquence du phénomène rend la chose agaçante. Quand je ne peux pas sortir en bas de chez moi plus de cinq minutes sans être sollicitée, c’est problématique. Et malheureusement, non, je n’exagère pas, là où je vis c’est littéralement impossible. Et bien que je ne puisse parler que pour moi, des sondages récents ont montré que ça concernait toutes les femmes. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que je suis plus désirable qu’une autre. Cela nous concerne toutes. On a juste des manières différentes de le percevoir, et d’y réagir.

Ma façon de réagir aujourd’hui c’est d’en parler. Et d’en parler avec toi, un homme (parce-que oui, incontestablement, vous n’êtes que des hommes) qui contribue à cet état de fait. Il est temps de s’adresser directement à ceux qui sont concernés. Je tiens à préciser que je ne m’exprime pas pour tout le monde, je ne prétends pas représenter toutes les femmes. Nous constituons un groupe varié. Mais je pense quand même que mon avis est partagé par un certain nombre d’entre elles, et qu’il se doit d’être entendu.

Ce n’est ni flatteur, ni un compliment.

A m’entendre parler, tu te dis peut-être qu’on croirait que tu m’as agressée. Je comprends, c’est un peu dûr. Qu’est-ce qu’il y a de si dérangeant à ce que quelqu’un te fasse un compliment, vienne te parler ?

Premièrement, si tu me siffles, m’appelles « Chérie » ou que tu t’exclames « Sexy », « Très charmante » etc. à mon passage, je doute que ça puisse être considéré comme un compliment, ou que ce soit fait par envie de me rencontrer. Je ne connais pas une seule femme qui, flattée par de telles attentions, voudrait entamer une conversation. Car il n’y a rien à répondre. Quand tu fais ça, tu ne t’adresses pas vraiment à moi. Tu t’exprimes à propos de moi, tout en faisant en sorte que je puisse l’entendre. Je ne suis pas la destinataire. Les destinataires sont les spectateurs. Tu fais de moi un objet destiné à être évalué. Mais je ne sors pas dans la rue et ne prends pas le métro dans le but de savoir ce que tu (ou quiconque d’autre) penses de moi. Et contrairement à certaines idées reçues, je ne m’habille, me coiffe et ne me maquille pas avec pour objectif d’obtenir l’approbation des hommes.

Je réalise que tu l’as pas forcément fait comme ça, peut-être que tu m’as fait un compliment en formulant une phrase complète. Si ça se trouve tu as même commencé par autre chose de plus banal. Mais ce que je viens de dire tient quand même. Je ne me balade pas dans les lieux publics avec un désir de validation. Tu te dis sûrement qu’un compliment ça fait toujours plaisir, sauf que ça me rend juste d’autant plus consciente d’être regardée, évaluée, sexualisée, objectifiée... Ce n’est pas un sentiment agréable. Ce n’est même pas particulièrement flatteur, parce-que comme je l’ai dit, ça arrive à tout le monde, et n’importe quand. Parfois ça m’arrive même quand j’ai la gueule de bois, les cheveux gras, le maquillage de la veille et que je reviens du supermarché avec douze rouleaux de PQ sous le bras. (Véridique.)

Ce que j’essaie de dire par là, c’est que n’est pas quelque chose d’exceptionnel, de spécifique. C’est universel. Ce n’est pas parce-que je suis particulièrement jolie, ou apprêtée, ou parce-que je porte une jupe. Ce n’est pas parce-que c’est moi. C’est uniquement parce-que je suis une femme qui marche dans la rue sans être accompagnée d’un homme. Voilà la seule constante. Et il n’y a rien de flatteur, et certainement rien de rassurant, à être rappelée de ça constamment.

C’est juste lassant, et limite flippant.

Car tu le sais sûrement déjà, mais une femme seule dans la rue est supposée faire attention. C’est ce que j’ai entendu encore et encore. C’est ce que tu répètes sûrement à tes meufs, tes amies ou aux femmes de ta famille. Aucune n’y échappe. « T’es une fille, on sait jamais ce qui peut t’arriver quand tu te balades tard le soir. »

En conséquence, des études ont montré que la plupart des femmes adoptaient régulièrement des “stratégies” pour leur propre sécurité ou juste pour qu’on les laisse tranquille. Parmi celles-ci : être toujours en alerte des gens aux environs, faire des détours pour éviter de passer par des endroits trop exigus/sombres/mal fréquentés, marcher vite et d’un pas décidé, se changer en jean-baskets à la fin d’une soirée, éviter de regarder les gens, éviter de répondre, mettre un casque sur les oreilles pour avoir l’excuse de ne pas entendre, faire semblant d’être au téléphone (ou être vraiment au téléphone), et j’en passe. Y’en a même qui achètent des bombes lacrymo. Une pote m’a dit de le faire une fois. Genre j’ai que ça à foutre de me balader avec une arme sur moi pour me défendre d’un danger qui n’a pas lieu d’être.

Si tu te poses la question, j’ai pas tout essayé là-dedans, mais presque, et rien ne marche exceptionnellement bien. Et je suis un peu fatiguée de devoir travailler à disparaître alors que le problème ne vient pas de moi. Y’aura toujours quelqu’un pour me demander de retirer mon casque parce-qu’il pense que ce qu’il a à dire est plus important que mon besoin d’échappatoire, ou qui ne se pose pas la question parce-que mes besoins ne sont même pas pertinents. Y’aura toujours quelqu’un pour m’aborder quand je suis en jean-baskets, ou même quand je suis dégueulasse. Quoique je fasse, quelqu’un pensera que ça vaut le coup d’interrompre ma tranquillité. Une fois, un mec a bien cru que ça valait le coup que je rate mon avion pour pouvoir passer du temps avec lui à quatre heures du matin dehors, après tout.

Bref. Je suis pas entrain de dire que toi qui me parles c’est une aggression. Je dis juste que, dans la rue, alors que j’ai pas particulièrement peur — avant d’en avoir des raisons — non seulement je suis dans un état de vigilance, mais je suis agacée. Et j’ai des raisons de l’être.

Et c’est trop souvent inadmissible.

Une fois, en rentrant chez moi en Noctilien, j’ai passé une heure sans avoir une minute de répit parce-que cinq mecs se sont enchaînés pour m’emmerder tour à tour, le dernier devant ma porte. Je ne me suis pas fait agresser. Ou menacer. Mais j’ai pas été tranquille une minute.

Non, tous mes trajets ne sont pas comme ça. Et je me compte parmi les chanceuses à pouvoir dire que c’était le pire.

Mais avant mes onze ans j’avais déjà eu au moins deux mecs qui m’avaient suivie dans le métro et un autre qui avait essayé de me faire rentrer dans un passage exigu de 60cm de large parce-que “quelqu’un voulait me parler à l’intérieur”. Avant mes dix-huit ans j’avais eu déjà plein de fois des hommes qui, même après que je leur aie dit mon âge (parfois treize-quinze ans) ont trouvé ça normal d’insister et de me proposer de prendre un café avec eux alors qu’ils en avaient plus de trente.

J’ai une fois rencontré un homme qui était clairement entrain de se toucher alors qu’il marchait à quelques mètres de moi et des amies. J’ai eu un homme face à moi dans le métro qui portait un short large, avait les jambes allègrement écartées, les pieds sur le siège à côté de moi et dont j’avais une vue télescopique sur le sexe. J’ai eu de nombreuses fois des hommes qui m’ont suivie, à pied ou même en voiture ou en vélo, allant lentement exprès pour suivre mon rythme de marche. J’ai eu des hommes qui ont jugé bon de me donner la couleur de mes sous-vêtements (sans forcément l’avoir bien identifiée d’ailleurs). J’ai grillé un mec en flag entrain d’essayer de prendre une photo sous ma jupe. Je me suis pris d’innombrables mains aux fesses. Des hommes ont profité de l’affluence dans le métro pour se serrer contre mes fesses, ou mettre leur coude au contact de mes seins (ne me demandez pas pourquoi). Un mec a menacé de me jeter dans la Seine parce-qu’après dix minutes à m’emmerder et à refuser de s’en rendre compte, j’ai fini par le lui signaler de vive voix. On m’a insultée plusieurs fois de “salope”, de “pute”. On m’a gueulé que j’étais moche et/ou on m’a traitée de sale raciste, tout ça parce-que j’avais refusé des avances. Parce-que j’avais pas su accepter un “compliment.”

Une fois un clochard m’a dit texto « Tout est bon dans le cochon. » suivi de « À s’habiller comme ça, faut pas t’étonner si tu te fais violer dans un parking. » Et si là tu te demandes comment j’étais habillée, t’as toujours pas compris. Telle n’est pas la question. Peu importe comment j’étais habillée, personne ne devrait avoir à entendre quelqu’un légitimer la plausibilité de son éventuel futur viol.

Donc tu vois, t’avais peut-être rien de tout ça en tête, mais… moi j’ai tout ça en tête. Moi j’ai vécu toutes ces choses, et beaucoup d’autres femmes aussi (et parfois bien pire) et j’ai ces souvenirs désagréables d’inconnus qui se permettent des choses déplacées à mon égard. Et quand tu t’adresses à moi alors que je ne demande rien à personne, si ce n’est d’être ignorée, je ne sais pas qui tu es, je ne sais pas comment tu vas réagir, je ne sais pas ce que tu veux. Donc ouais, même si toi tu vois ça comme une manière de me faire un compliment, moi je suis emmerdée. Je me dis “Putain, c’est pas fini.” Je suis agressive. Je suis hautaine. Et non, je ne le prends pas bien. Et non, je ne te dirai pas merci.

Et c’est dommage, parce-que ouais y’a quelques mecs bien, polis qui veulent juste aborder une femme qu’ils trouvent « sympa » (comprendre : physiquement sympathique). Et ils paient pour tous ceux qui sont passés avant, qui sifflent, qui insultent, qui parlent aux femmes comme à des objets, qui touchent sans autorisation, qui suivent, qui violent.

Mais si tu penses que c’est chiant pour toi de pas pouvoir parler aux femmes dans la rue, pense peut-être à ce que c’est pour les femmes qui vivent tout ce calvaire régulièrement et qui tous les jours se font aborder dehors par des inconnus. Et si tu gueules contre quelque chose, arrête deux secondes de t’écrier le fameux “toutes des salopes” et commence à te dire que le problème est peut-être du côté des quelques (trop nombreux) salauds.

Ou même, qui sait, demande-toi si t’en ferais pas involontairement partie, et s’il serait pas temps de changer ça.


Pour approfondir, en vidéos…

Majorité Opprimée — Un court métrage bien pensé qui inverse les rôles sexués et se centre sur le harcèlement de rue (mais ce n’est pas tout), avec donc cette fois les hommes harcelés par les femmes.

10 Hours Walking in NYC as a Woman — Une femme marche dix heures dans les rues de New York et se fait aborder/siffler plus de cent fois. Si vous pensez que c’est pas pareil ailleurs, détrompez-vous.

Laci Green — Une vidéo qui explique un peu tout ce que j’ai pu essayer de dire ici.