Francophonie, bonsoir

A une rencontre littéraire hier soir, non loin du canal Saint-Martin, au cocktail de fin.

- Je vous sers ? proposé-je poliment à cette dame, taille moyenne, regard sympathique, la cinquantaine bien dynamique, qui avait animé la soirée de ses multiples questions.

Rapidement, on en vient aux véritables raisons de notre présence.

- J’étais il y a peu au musée du Quai Branly. J’ai écouté Tobie Nathan parler de l’adoption. Il a dit des choses très belles dessus. Vraiment. J’étais émue. Pourtant, l’adoption, bon, ça ne me touche pas généralement.

Soit.

- Mais voilà, il a dit que les parents adoptifs devaient aller vers les parents biologiques, qu’on se prête l’enfant comme dans une grande fratrie. C’est beau, non ? Et vous alors, vous écrivez ?

Parfois, oui. Quand je peux. Et surtout, j’aimerais écrire plus et mieux. Je lui raconte un peu. Sentant bien qu’elle préfère parler plutôt qu’écouter mon verbe frénétique, je l’interroge sur ce fameux Tobie Nathan que je n’ai jamais lu.

- Il est formidable. Il parle de ce rapport entre les langues … et j’aimerais beaucoup qu’il m’aide. Car j’ai des choses à dire ! Mais voilà. Je n’arrive pas à sortir de mon cadre !

Elle mime un carré, qui encercle sa propre tête ronde en prenant bien ses cheveux hirsutes. Elle insiste, se répète, la géométrie de son carcan se dessine.

- J’écris des livres pour des Africains. Voilà, des livres de grammaire pour des Africains.

Des âââfricains. Des affres-icains. Le ton grandiloquent du désenchantement de la missionnaire rescapée de l’ère post-coloniale m’irrite un peu. L’échange se poursuit.

- Mais bon, là je fais ça (oui, ça !) avec des Libanais.

Je souris, bientôt nous aurons dressé à gros traits le portrait quasi anthropologique des populations francophones de ce vaste “pays”, l’Afrique ! Grâce à l’oeuvre civilisatrice de la vieille dame à la peau fripée (d’un coup, ses ridules paraissent se démultiplier à mes yeux, des crevasses antipathiques où l’on pourrait se fouler la cheville) , l’homme africain pourra peut-être aspirer à enfin répondre à l’appel du bon vieux Nicolas, et entrer dans l’Histoire ! En français, sans faute, peut-être sans accent et avec panache !

- Mais il est beau au moins ce Tobie Nathan ? demande effrontément une jeune ingénieure un peu garçonne, venue se distraire ce soir.

La provoc’ un peu facile me satisfait une seconde à peine, puis je feins l’empressement pour un prochain rendez-vous, je m’excuse, rattrapée par un certain malaise, qui ne se dit surtout pas, pour ne gêner personne. 
 Education franco-rbatie oblige, j’emporte ma colère un peu guindée, elle est de bien meilleure compagnie que ces gens là après tout !

- Bonsoir, au plaisir, et surtout bonne continuation pour votre aventure littéraire !

Plus tard dans le métro, un SDF fort bourré, m’interpelle nonchalamment. Je lui souris avec bienveillance, il s’échauffe : 
 “je suis Sicilien, un vrai. Et je respecte les femmes. 
 Tu tapes sur une femme, t’es pas un homme. T’es une merde. T’es même une sous-merde.”

J’aquiesce. Je ne l’aurais pas formulé de la sorte, le rejet de la violence par la violence de la langue, la violence au carré, pour de telles banalités, à quoi bon, n’est-ce pas ? Mais pourquoi pas. Sa voix rauque et ses bons sentiments dans un français rocailleux et inoffensif sont une douceur comparés au cynisme morne et dépressif de l’écrivaine en herbe, ou en poussière, rencontrée plus tôt dans la soirée.

Il poursuit, et tout y passe. Mon nouvel an ? Un compagnon ? Et au lit, comment ça se passe ? Il donne tout, hein ?

Ouf. Havre-Caumartin. On y est. Fin. Ou presque. Je reste tout sourire. Une coquetterie de résistance bourgeoise à la cavalerie ambiante.

“Ici, c’est Paris !!! Tous les coups sont permis. Je t’embrasse ma puce ! “ me crie-t-il à la sortie.

Bon, et bien d’accord. Vive le PSG. Et longue vie à la Françafrique, qui continue de convulser dans certains esprits et leur fait balbutier des idioties creuses et sans esprit … rien de nouveau donc sous la pluie de Paris !

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