Post sit-in post

Hanae Bezad
Aug 24, 2017 · 5 min read

Etre dans la rue c’est bien, la mobilisation doit aller beaucoup plus loin — je mets ici mes quelques réflexions post sit-in Place du Maréchal Lyautey à Casablanca où se sont réunies plusieurs centaines de personnes hier pour dire leur solidarité envers cette jeune femme victime d’un viol collectif. Et dire aussi leur colère face aux carences institutionnelles qui mettent en péril la sécurité des femmes marocaines.

J’ai entendu des slogans — traduits ici — de cette nature : « Nous n’avons plus peur ! », « Nous n’en avons pas fini ». J’ai entendu des hommes inviter leurs épouses à se joindre aux cris de l’assemblée. J’ai vu des fillettes venues de quartiers difficiles scander : « Je refuse de continuer d’être considérée comme la moitié d’un homme ! ». Car il y a la violence inouïe du viol collectif du M’dina Bus, et il y a aussi, en filigrane, cette violence sourde du cadre socio-juridique profondément inégalitaire qui ne fait pas de vidéo buzz mais dont on souffre.

Rapidement, l’échec du système éducatif a été pointé du doigt : « moins de police, plus d’écoles ! ». Et de retour sur les réseaux sociaux, ces nombreuses lettres qui ont circulé et qui viennent désigner des coupables, les Marocains de la haute, engoncés dans leurs propres peurs de partager leurs privilèges et incapables de démontrer un courage à la hauteur des défis sociétaux qui sont les nôtres. J’aimerais ne pas succomber à cette véhémence aveugle, et me dire que le sit-in d’hier participe d’une dynamique plus positive des soubresauts d’un changement annoncé. L’élite a évidemment un rôle à jouer sans quoi elle signe son arrêt d’inutilité. L’exemplarité compte ! Les signaux venus d’en haut comptent !

Mais laissons pour l’heure les plus frileux au changement et parlons brièvement de ceux qui l’ont promis. Comment peut-on ne pas lier directement la dégradation dont se plaignent les femmes de leur traitement dans l’espace public avec les messages rétrogrades et méprisants donnés par un ancien Premier ministre qui n’hésitait pas à appeler les femmes « des lustres », pensant flatter là leurs compétences à régenter un foyer ou à ceux, plus subtiles, de l’actuelle Ministre de la Solidarité, de la Femme et du Développement Social dont on lit qu’elle aurait pleuré le jour de l’adoption de la nouvelle Moudawana en 2004 ? Je n’aurai pas de mots assez durs à leur égard pour dire le laxisme aux conséquences catastrophiques qu’ils sont parvenus à instiller sous leur mandature sur les questions fondamentales qui concernent le respect de la dignité des femmes de cette nation. Chers islamistes élus, votre politique sociale à l’égard des femmes est un douloureux échec dont nous payons toutes et tous le lourd tribut ! Il est aujourd’hui évident que vous nous faites perdre de précieuses années d’avancée inéluctable sur les divers volets de l’émancipation des femmes.

J’aurais sincèrement souhaité aller un peu plus loin dans mon analyse que ce billet d’humeur du jeudi soir, et chercher des contre-exemples pour nuancer mon propos mais, à défaut de voir un bilan récent des actions apparaître sur le site web du fameux Ministère de la Solidarité, de la Femme et du Développement Social (le dernier date de 2013 déjà…), j’en suis réduite à mes observations et expériences de femme marocaine qui souhaite jouir du respect qui lui est dû, dans l’espace public y compris. Ces expériences me font penser qu’un jour, on indemnisera peut-être comme des anciennes combattantes l’ensemble des femmes marocaines pour ce qu’elles endurent, des comportements impudiques et déplacés aux plus grandes injustices au mariage et à la succession, et pour l’ingéniosité dont elles font preuve pour tracer leur chemin de liberté.

Les Marocaines et les Marocains sont en ébullition en ce moment. L’émoi que suscite la visualisation sur les réseaux sociaux de réalités dont nous avons pourtant une vague connaissance délie les langues et nous sort de la culture du consensus et d’éviction du conflit qui est la nôtre, et qui nous a bien souvent réduit à la plus grande inertie. C’est peut-être le terrain favorable à des changements salutaires. Peut-être que nous atteindrons bientôt une forme de momentum pour un engagement clair et définitif de l’ensemble des parties prenantes, institutions publiques et entreprises privées engagées ensemble dans l’appui aux actions de la société civile ! Peut-être que le juge qui viendra traiter cette affaire trouvera matière à rendre une décision qui soit exemplaire, même sans la faveur de la loi qui se fait attendre qui garantisse pleinement et effectivement la prévention des violences faites aux femmes, la protection des victimes et la punition des agresseurs ! Peut-être que bientôt la violence verbale du harcèlement sexuel que nous subissons dans la rue donnera lieu à des mesures punitives du type travaux d’intérêt général — au hasard, le ramassage des déchets ou la propreté des parcs, une bonne façon de faire d’une pierre deux coups contre l’encrassement -. Peut-être que nous discuterons bientôt de l’introduction d’un service civique obligatoire pour faire en sorte que tous les Marocains et les Marocaines aient l’opportunité de sortir de leurs castes et soient fiers de participer à des initiatives à impact social, ensemble.

Nous avons le DROIT et le DEVOIR HISTORIQUE d’être ambitieux et exigeants, à l’échelle individuelle et collective, sur la question des femmes. Accepter d’être à la traîne sous prétexte que nous devrions faire l’économie d’une lecture contemporaine des textes sacrés est un non-sens absolu ! Nous avons vu sur cette vidéo cette part d’un Maroc dont on s’est dit étrangers, un Maroc grossier, barbare, un Maroc livré à lui-même et dangereux, un Maroc devenu royaume de la banalité du mal. Or je connais un autre Maroc et c’est celui que j’ai envie de partager. Il s’agit maintenant d’aller au-delà de la révulsion tourmentée, de canaliser cette énergie dans une direction bien définie et de maintenir la pression pour transformer l’essai de ces quelques mobilisations. Le respect de sa qualité d’être humain est un sacerdoce après tout, alors, pour le dire plus simplement, il ne faudra rien lâcher … !

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Hanae Bezad

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Writer. Driver of the coding bootcamp Le Wagon Casablanca. Founder of Douar Tech. Yallah, let your mind bezad ;-) #Emergingmarkets #SocialEntrepreneurship #Tech

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