Nous avons un problème.

Figure 1. Quelqu’un en soirée, quelqu’un dans un bar, quelqu’un sur Twitter : « Mais t’es partout sur Internet Benjamin ! Tu n’arrives pas à joindre les deux bouts ? Tu donnes l’impression d’être prolifique ! » Notez le prédicat, il est intéressant.

Figure 2. En avril 2018, pour la neuvième fois, je paye le loyer de mon nouvel appartement. Et pour la première fois, je me rends compte que je vais réussir à gagner de l’argent naturellement. Vivre ce truc un peu abscons à 27 ans : gagner sa vie, dans le sens où si on retire ce qu’on paye en loyer et les dépenses quotidiennes, il reste au minimum un centime à épargner pour plus tard et éventuellement acheter quelque chose à 250 ans. La première et dernière avant un temps indéfini mais hé, c’est la fête, c’est une nouveauté dans ma vie active. De courte durée ; le couperet tombe quelques jours plus tard et il y a « CAF » marqué dessus — j’ai eu l’outrecuidance de déclarer trop d’argent, quelque part au-dessus de 700 euros. Le mois prochain, moins de RSA, plus du tout le mois suivant. Un employeur m’a payé en auto-entrepreneur pour tout un trimestre, j’ai gagné « trop » d’argent, donc au final je vais en gagner nettement moins sur trois mois. Le mois suivant sera « cata » et celui d’après « grosse cata ». Plus que la prime d’activité, symbolique, et rien que le fait de payer de nouveau un pass Navigo dès août devient un souci.

Et si je persiste avec cet employeur (au demeurant de bonne foi) le cirque va continuer une fois par trimestre, sagement synchronisé avec les déclarations trimestrielles. Bref, je suis dans la merde jusqu’à échec et mat, ou jusqu’à trouver un contrat. Mais en l’état, je vais perdre plusieurs centaines d’euros par mois. De moins deux ou trois cent à moins mille dans le pire des cas.

Donc non, c’est la cata.

Image for post

Quelques éléments de contexte

Ça ne va pas fort (c’est promis). Mais des milliers de personnes sont dans cette situation, avec un sentiment d’urgence plus ou moins prononcé. D’autres y arrivent — bravo et bien joué — mais pour la fameuse maison à 35 ans, c’est une autre histoire. Il va falloir trouver l’or caché des nazis, devenir rentier, rentrer à la tête d’un empire Airbnb ou, tout simplement, faire un autre boulot sans aucun rapport pour compenser. Le compromis peut être le publi-communiqué qui rapporte bien et qui, pour l’instant, m’a sauvé les miches en compensant les pertes actuelles. Grâce à une agence d’audit — malgré un paiement de six mois en retard, la légende disait vrai — j’ai encore six mois d’avance avant d’être sur la paille.

La plupart d’entre nous écrivons un premier livre à l’approche de nos trente ans (c’est la crise de la trentaine version célibataire, les autres font des enfants) et inutile de vous rappeler que les auteurs ne sont pas des nantis. Le mien sera bientôt annoncé et il rencontrera le succès qu’il rencontrera, mais sachez que les auteurs gagnent leurs miettes une fois dans l’année, pas top pour les situations d’urgence. C’est aussi une chouette ligne sur le CV, et il montre que vous pouvez mener un travail de recherche d’ampleur.

Image for post
Image for post
Pause David Castello-Lopes. Devant un jury d’école en 2018, je parlerais de cet homme et de la grammaire de ses vidéos, dans laquelle je me retrouve grave. (Mais c’est sur Canal, ouuuuupsss)

Je vous avoue que je me suis retrouvé dans un appartement à gros loyer car — alors en contrat fantôme (on en reparlera plus tard) — en rédaction, sans aucun revenu sur fiche de paye sinon des piges sporadiques, les agences s’en fichent bien qu’on peut t’aider à payer et qu’elles auront leurs sous quoi qu’il arrive. Vous le savez très bien. Un scénario qui correspond à l’hypothèse que vos parents, par exemple, vous aident — c’est mon cas, je suis vraiment très reconnaissant et tout le monde n’a pas cette chance !

J’ai donc sauté sur la première offre d’appartement en banlieue dont les propriétaires étaient à la fois réglo et souples sur mon statut. Les « du moment qu’on a l’argent…. », merci à vous. J’approchais l’âge canonique du Tanguy et je voulais m’envoler une bonne fois pour toutes. Sinon, j’y serais toujours, et au lieu de vous dire « mais pourquoi t’as pris un truc trop grand » vous me donneriez du « mais t’es toujours chez tes parents ? ». Bon, c’est un peu plus cher que la moyenne locale, mais c’est déjà quelque chose, c’est une étape naturelle de la vie de franchie. Alors yay à ça, apprenons à ramper avant de marcher.

Ensuite, la plupart des pigistes sont censés toucher du Pôle Emploi. Enfin, attendez. Il faut avoir travaillé. J’ai déjà été « engagé » depuis mon dernier stage : à mi-temps… pendant une petite période de temps… en auto-entrepreneur. Un jour égal une ligne de facture. Donc pas de chômage ; et ce phénomène est loin de ne toucher que le journalisme. Mais une vraie pige dans les clous — convention collective, fiches de paye, attestation employeur et tout le tremblement — devrait te rapporter un petit pécule à chaque fois. De nouveau, une solution, deux problèmes : les rédactions mettront environ un lustre et vingt relances pour te trouver les papiers, et Pôle Emploi n’a jamais vu de pigiste de sa vie. Enfin, elle en voit tous les jours, mais il faudrait probablement que quelque chose de grave se passe pour qu’un dispositif plus clair soit mis en place. Mon agence ignore mes relances, ou ne sait rien, et j’ai souvent entendu parler d’une agence spécialisée à Paris. C’est un mystère, quelque part entre le triangle des Bermudes et le Yéti, le fameux « Pôle Emploi des journalistes ». À l’instant T, je viens d’être « exempté d’actualisation ». Aucune idée de ce que ça veut dire concrètement, mais si je dois dire adieu au RSA, ce sera la cata à plus grande échelle et je serai poussé vers un job alimentaire, après avoir consacré les X dernières années de ma vie à éviter ce scénario. Bref, je ne perds pas espoir de récupérer les billes accumulées depuis le temps, mais je ne part pas gagnant.

J’ai une admiration de fou pour les pigistes prolifiques. Faut dire que je n’en ai jamais croisé un. En alignant les planètes, en bossant comme un dinguo et en accumulant un travail de secrétariat et de comptabilité en parallèle, on peut arriver à quelque chose. Mais il me semble impossible d’obtenir la paye d’un encarté junior parisien (entre 1700 et 2100 net) par ce biais sans devenir zinzin. J’en connais qui, en complément, gagnent parfois quelques thunes en jeux TV — pas imposables en France, le saviez-vous ? Mais le pigiste qui arrive à anticiper un peu son avenir doit se retrouver pas loin du Pôle Emploi des journalistes, quelque part dans Licorneland.

La rédaction adore : l’instabilité

Image for post
Image for post
Nous tous, face à l’adversité

Je ne connais personne qui s’épanouit ouvertement dans la vie de journaliste indépendant — tandis que d’autres s’y réfugient pour échapper au burn et aux conditions de travail improbablement difficiles que peuvent imposer certaines rédactions. Je n’ai travaillé que dans des rédactions agréables et accueillantes. Au pire, j’ai pu vivre une hiérarchie un peu froide et scolaire, mais rien de grave. Pour les malchanceux qui se sont bien battus pour trouver un taf, c’est passer de Charybde en Scylla. Être optimiste, c’est se dire que la vie d’indépendant c’est aussi s’ouvrir le champ des possibles, cultiver une certaine liberté — dont de ton dans vos textes, c’est vrai — et avoir toutes les portes du métier potentiellement ouvertes.

Oui et non. Oui dans le sens où vous êtes libres de toquer à la porte de n’importe quoi, de participer aux projets qui vous plaisent, de créer les vôtres. Non dans le sens où vous déployez en permanence des efforts pour vous ouvrir l’opportunité de peut-être gagner quelque chose. Vous avez un demi-pied dans chaque rédaction, vous étendez votre réseau, vous trouvez de nouveaux collaborateurs, vous vous faites un nom. Ça a un petit quelque chose d’excitant, c’est vrai. Mais la roue tourne vite : vous avez vite fait de vous faire ghoster inexplicablement par untel, tout le monde ne prend pas des piges régulières/n’a pas un budget faramineux, les périodes de disette et de refus sont là pour vous calmer, ou tout le monde peut accepter plein de trucs en même temps — et à vous de réussir l’exploit quantique d’approcher le burnout en étant au chômage. Début mars dernier, par exemple, j’ai bien failli devenir maboule. Cela fait trois ans que ce constat est un peu trop récurrent dans ma vie. Il a fallu prendre une pause radicale et se soigner un peu, je me rapprochais dangereusement au dessous des 50 kilos (je fais 1M77). Vous avez lu ici et là des papiers sur la dépression au bureau, ou en dehors des bureaux, ça ne sort jamais de nul part et les happiness managers n’y peuvent pas grand chose (sinon vous obtenir un mug sympa à votre nom). Les indépendants en auraient bien besoin aussi, mais c’est 70 euros la séance, plus d’un feuillet payé dans les clous, erm.

En début d’année scolaire, j’ai commencé une collaboration avec un nouveau média (il croque sous la dent quand il sort du four) à qui je propose des piges régulières. Ça ne rapporte pas grand chose, cela ferait plus office de joli complément à un contrat, mais avoir des revenus réguliers, même un peu symboliques, apporte une grande sérénité d’esprit. M’est avis que ça ne devrait pas être aussi rassurant, mais cette mini-forme de stabilité est salvatrice. Elle donne du sens à cet ensemble de démarches, un sentiment de structure.

Je ne vous parle pas de moral et de problèmes de moral, inutile de disserter publiquement dessus, ceux qui savent savent. Mais disons que si vous n’êtes pas au top dans votre vie à l’instant T, si vous avez un gros problème dans le genre, si vous êtes un peu trop seuls ou si vous avez la malchance d’avoir un problème sous-jacent (rayez les mentions inutiles) ce n’est pas tout ça qui va améliorer les choses et qui va vous aider à voir plus loin que les cinq prochaines minutes.

Mais c’est si dur de trouver un boulot ?

Écoutez, oui et non. Je pense avoir un bon CV : deux masters, déjà travaillé dans moult rédactions nationales (dont la triforce Monde/Libération/Figaro, en interne dans deux d’entre elles) et dans quelques médias d’ampleur, qui m’ont tous apporté des compétences complémentaires. Parfois, on me claque du “profil atypique”. “Atypique”, c’est ce qu’on dit du physique de Booder, par exemple. Ce mot a une pertinence malheureuse dans l’actualité récente. Bref, moui, très vaguement d’accord. Je n’ai pas toujours brillé, au début je me suis fait les dents, j’ai parfois joué de malchance (plus je décrochais un beau stage, plus ma vie perso était h o r r i b l e et particulièrement envahissante à maîtriser au boulot) mais j’apprenais de plus en plus et j’étais fin prêt à la fin. J’ai maintenant une petite dizaine de médias à afficher sur mon CV, mais ça donne cette impression un peu volage — ou pas, je ne sais. Toujours est-il que je décroche peu d’entretiens, les opportunités sont rares, les réponses encore plus, et la trajectoire parfaite n’est pas encore arrivée. Sincèrement, il est bien plus facile d’être recruté autrement que via une annonce, et c’est le bon effet kisskool des piges : tu restes dans la tête des gens, ce qui peut payer le moment venu. Je joue toujours le jeu, et j’agrandis le fameux réseau entre temps — je me suis donné cinq ans début 2015. Il en reste un peu moins de deux.

Image for post
Image for post
Quand je coûte “un pognon de dingue” (tout prétexte est bon pour faire des gifs de cette pastille)

Et il ne faut pas prendre ce paragraphe pour une généralité absolue. Personnellement, il faut m’apprivoiser : je sais que je ne donne pas une image 100% engageante, qu’il faut me percer à jour. Des gens plus normaux et extravertis y arrivent mieux. La PQR est les jolis coins sont là aussi (mais déménager alors que tu viens de trouver un appart ?) et je n’ai personnellement jamais été à 100% dans la recherche — écriture d’un livre, commande de travaux annexes, podcasts, publi-communiqués, il y a toujours un peu de quoi faire pour ne pas mariner dans son jus H24. Mais encore une fois : pour vivoter, et pour déployer un maximum d’efforts pour gagner moins que son loyer. Aussi, j’ai une arme en moins : je ne sors pas d’une école reconnue. Les concours m’ont copieusement pourri, c’est une sombre histoire, ce sera pour un prochain épisode ou en volume relié.

Les damnés statuts

On m’a prévenu très tôt : jamais bosser en auto-entrepreneur. Ja-mais, triple point d’exclamation. Profs, collègues, bouquins en tout genre, tout le gratin était de concert sur la question, avant même que j’intègre une formation idoine. Eh bah ça tombe bien, puisqu’en un an, j’ai travaillé : en piges réglo, en auto-entrepreneur, en droits d’auteur, en nature, et j’ai même filé plusieurs pages d’un article commandé à un canard qui ne l’a jamais publié et ne m’a jamais payé derrière.

Je suis donc passé par tout et ai bien fait le tour de la question. Créer son auto-entreprise est un nid à emmerdes, administrativement c’est un zumba endiablée, pour faire du journalisme vous êtes dans l’illégalité, la commission de la carte de presse s’en fout et vous allez disrupter vos revenus, cotisations et allocations — pour peu que vous compreniez quelque chose au processus, car croyez-moi, on est pas aidé. J’aimerais vous supplier de ne rien accepter à ce régime, mais la faute revient aux employeurs et au chantage à l’emploi derrière. « Un jour, peut-être… » ça peut changer. J’ai déjà travaillé à la facture/jour pour une boîte qui commence à mettre sous contrat la plupart de ses journalistes, des gens au demeurant très motivés et méritants. Mais recevoir une fiche de paye en fin de mois et rien d’autre, sans passer deux jours par mois à essayer de comprendre ce qu’il se passe est encore un doux fantasme.

Ma « marraine » de métier m’a dit plus tôt dans l’année que j’allais dans le mur, et que je devais songer à prendre un métier alimentaire pour retarder la cata en attendant la bonne nouvelle. Oui, c’est clair, c’est pragmatique. Mais compliqué quand tu as réglé le reste de ta vie et les X dernières années pour autre chose. Ceci explique pourquoi je viens d’acheter le tome 93 de Détective Conan : à ce stade, faut bien justifier la lecture des 92 autres. Et sincèrement, si on s’amuse tous à ramer pour ce métier très ingrat, c’est aussi parce qu’il est cool, passionnant et lié à une certaine grandeur d’âme. Raconter des faits, raconter des histoires, transmettre quelque chose… coolos. On rencontre des gens intéressants tout le temps.

Donc !

Je n’ai pas eu la courtoisie de passer par une cursus reconnu (c’était pas faute d’essayer) et j’ai une carte en moins.

Je n’ai pas réussi à prendre le train en marche à la sortie des études.

Les piges sont rares, pas toujours bien payées, et les conditions d’accès aux aides sociales peu adaptées à ce genre de mode de vie.

En juillet, la mise de base prévisionnelle sera de gagner le tiers de mon loyer.

Tout ça dure et demande endurance et dos rond (à répéter très vite). Même quelqu’un avec un mental et un moral en béton ne peut garder éternellement le mojo.

Et je vais atteindre 28 piges dans peu de temps — et de nombreux journalistes « installés » de mon âge songent à se reconvertir avant de dépasser la trentaine.

C’est compliqué, st’histoire. À l’annonce du catapultage collectif de Buzzfeed, ma deuxième pensée a été égoïste : ces 14 personnes ont un bon réseau, de l’expérience, et auront plus d’armes pour retrouver un travail. Ce qui va rendre ma tâche X fois plus compliquée, et je suis très loin d’être le seul dans ce genre de situation.

Gosse, j’avais une peur panique de la piscine en milieu scolaire. Déjà bien angoissé, pas de bol, je me la suis tapée chaque semaine pendant dix ans, jusqu’au bac. Mes parents me disaient “je penserai à toi”, ça me rassurait, je ne sais pas trop pourquoi. J’écris ceci pour relâcher un poil de pression, et pour vous dire que vous n’êtes pas seuls. Si vous vous reconnaissez dans ce texte, je pense à vous aussi ! Force et honneur !

2018–2019 : Quelle vie

365 jours plus tard, je ne dirais pas que les choses ont foncièrement changé. Juste que la situation est la même et que je peux la voir avec une perspective différente. Plus de bouteille, c’est certain.

En un an, un journaliste pigiste s’est suicidé et ça a provoqué un peu d’émoi dans la profession, sans que cette émotion ne sorte de ce cadre. Juste après, Paye Ta Pige était publié, un gros boulot de crowdsourcing qui permet à tout à chacun d’estimer une vague idée des prix dans le média qu’il vise. Et, bien sûr, l’affaire de la Ligue Du LOL — à lire avec la voix de Drouelle en tête — a permis de faire flamber une histoire intestinale pour beaucoup de monde, et j’espère que les victimes ont pu retrouver un peu de sérénité. Je n’en savais rien, et c’est un poil inquiétant, c’est le marqueur d’une nette déconnexion avec le cœur de la profession. Vous me direz : si elle est pourrie, ce n’est pas si mal. Mais si la profession est moribonde et pourrie, je ne sais vraiment pas pourquoi je me lèverais le matin, et c’est une question un peu trop centrale dans ma vie.

Image for post
Image for post
C’est l’heure du P’TIT BILAN.

J’ai tout de même des trucs — certains sont positifs !!!! — à raconter entre juin 2018 et 2019.

  • Mon premier livre est sorti. C’était une super expérience, mais il faut savoir s’organiser pour cumuler projet A et projet B, ça n’a pas toujours été mon cas. Il était clair que je travaillais bien mieux une fois qu’il était publié.
  • J’ai ouvert mon Patreon. Il me semble assez clair que les abonnés y mettent des sous pour me soutenir plus que pour lire et écouter les contenus que ça débloque. (Vous en déduirez ce que vous voulez)
  • C’est un chouette symbole, j’ai obtenu ma carte de presse pour la première fois. J’ai enfin réussi à réunir les condition fin 2018 (voir : deux paragraphes plus haut) et je comprends maintenant pourquoi tout le monde l’obtient en mars, c’était aussi mon cas. Elle signale que je suis potentiellement « stagiaire » journaliste jusqu’en 2021, donc après mes trente ans. Quelle vie.
  • Si je fais bien les comptes, j’ai travaillé pour DIX médias différents sur ce laps de temps. Le Journal du Geek, Les Croissants, Le Tag Parfait, Konbini, Télérama, Libération, Korii, Motherboard, Komitid et 20 minutes où j’ai fait un micro-CDD. Je ne sais pas quelle image ça projette, mais quand il faut échanger avec Pôle Emploi ou la commission de la carte de presse ça devient vite l’enfer, sachant que 90% d’entre eux ne font pas les choses parfaitement pour les journaliste indépendants.
  • Ce qui nous amène à ce-que-vous-savez : la fin des Croissants. Nous sommes tous en pourparlers pour récupérer nos indemnités de licenciement, et je vis ça pour la première fois. Les business angels n’ont pas suivi. Les médias font peur, les producteurs de contenu un peu moins : le lendemain où on l’annonçait, Majellan débarquait avec ses X millions et on l’avait tous un peu là. Tous les autres rebondiront, mais pour ton serviteur, c’est la seule source régulière de thunes qui s’en va. Alors oui, je suis meilleur dans ma façon de faire et ma méthodologie, mais c’est caca. C’était le seul média où je pouvais pleinement faire les choses à ma manière : être informatif tout en adoptant des pas de côté, parler de sujets un peu zarbis mais passionnant, et surtout faire du cinéma régulièrement. Le concept était super, la liberté éditoriale était grand, adieu Berthe, RIP.

Ce qui me fait songer à la caractéristique la plus frustrante de cette histoire : la fluidité. Comme un gosse, tu réapprends en permanence que l’employeur n’est pas toi et peut disparaître à tout moment. Imagine : ta pige est squizzée parce que le rédac-chef est un ex-ligue du LOL et doit partir en thalasso forcée. Tu te lances dans une grande entreprise de secrétariat pour attirer l’attention d’un média, accepter des contributions mal payées, et tu comptes les jours sans savoir quand ça va inexplicablement se casser la gueule. Cette année, le média qui me commandait le plus de choses (presque tout ce que je mettais sur la table, c’était byzance) a changé d’équipe. Catastrophe : les piges se raréfient. Puis baissent de tarif. Puis deviennent super rares… puis il faut attendre son tour avec les autres pigistes — au secours les amis ! Une dernière pour la route ; comme évoqué plus haut, un média m’a ghosté et blacklisté sans jamais me dire pourquoi. Certes, c’est leur droit, je suis en paix avec ça. Mais du coup s’ils avaient lu mes mails plus tôt ils se seraient rendus compte qu’ils me devaient 150 euros, soit une pige, depuis un an.

Un exemple très simple : j’avais trouvé un média cool pour anticiper la fin des Croissants. Le courant passait bien, on a passé un bon moment, on était partis pour des commandes régulières et passionnées. Une semaine plus tard : gel des budgets. Une restructuration tue la rubrique. Personne en dessous n’y peut rien. Bon.

Presque 29 ans. Je ne vous parle pas de vie perso et de moral, rien n’a changé, parce que le travail est devenu l’unique facette de ma vie depuis presque un lustre et parce que c’est justement la meilleure façon de ne pas penser au reste. De nombreux camarades abandonnent, personne n’est à l’abri (être une grosse-pointure-compte-Twitter-vérifié ne protège pas du burn ou du chômage) certains changent de voie à contrecœur. Et la plupart des gens du milieu m’invitent à persévérer. Je suis très endurant, je peux encore le faire. Parce qu’il est clair que sur ce point, ça va mieux qu’il y a un an. Tout petit souci existentiel tout de même, c’est lent, on a qu’une vie et j’ai parfaitement cramé la deuxième moitié de ma vingtaine. Gagner sa vie en fin de mois est toujours un objectif. J’y suis nettement arrivé en janvier : parce que je m’étais arraché (en pleines vacances !) le mois précédent et parce que les premiers sous de mon livre étaient arrivés. Depuis c’est le sismographe : parfois rien, parfois tout en même temps, et généralement « tout en même temps » égal « tout mal », au grand dam des correcteurs. Je fais ça une fois tous les deux ans, ça va d’arriver. C’est bien con d’ailleurs : je fais tous ces papiers en plein festival d’Annecy, édition japonaise. Typiquement l’évènement où je suis sensé être le roi du pétrole. J’avais quatre plans de novembre à avril, ils m’ont tous planté où n’ont pas survécu. J’ai contacté la Terre entière et ai péniblement décroché de quoi rembourser le train (mais pas de quoi vivre la semaine). Paix et sérénité quand même, même si c’est dur.

Plus qu’un an avant échéance, donc.

2019–2020, l’année covidée

Image for post
Image for post

Toujours pas ! Des entretiens d’embauche qui se passent bien, mais pas assez. Toujours quelqu’un qui a un profil sensiblement meilleur ou qui a passé plus de temps en rédaction — l’éternel paradoxe. Je fomente quelques projets ambitieux, j’attends des réponses retardées pour des raisons évidentes. J’envoie des CV dans des domaines connexes. Je propose des projets de podcasts mais il n’y a pas cent maisons de production. Mais en attendant, nous sommes dans le bad place.

On me donne souvent du « tu as choisi le mode difficile », en référence au corps de métier moribond. Ce à quoi on rajoute que ma personnalité introvertie-probablement-pas-100%-neurotypique met un autre mode difficile dans ce mode difficile. À ce stade, je suis déjà dans le Dark Souls du monde professionnel, mais nous avons collectivement pioché une carte « Chance » improbable.

J’entends bien que tout le monde est dans la dèche. Tous les métiers de la culture et de l’information sont touchés — les précaires et indépendants le sont encore plus, et tous n’ont pas de plateforme pour exprimer leur mal-être (je pense notamment aux attaché. es de presse).

Il y a un double effet kisscool. Le premier étant bien sûr la réduction généralisée de commande de piges. On lit à longueur de journée que la crise profite aux médias, qui sont plus lus et gagnent en abonnés. Certes, mais : moins de piges. Pas un jour sans son plan social dans une rédaction. Et plus de difficultés à communiquer. Vos employeurs potentiels sont débordés et essayent de sauver leur barque, ils n’ont pas que ça à faire et c’est légitime. Pôle Emploi me sort le même verbatim : après moult et moult luttes, j’ai réussi à ouvrir mes ARE pour une grosse année (et ça c’est la bonne nouvelle de cette mise à jour). J’ai toujours eu beaucoup de mal à attirer leur attention pour comprendre l’énorme merdier qui constitue mon dossier. Quand la fin du confinement a révélé 500 balles de trop perçus — une histoire un peu nébuleuse — ils sont soudainement devenus plus attentifs. Mais je conçois que mon agence se partage dans les sept mille dossiers pour quatre personnes.

Considérations Polemplesques mises à part, le second effet est un peu pervers. Si le confinement te plonge dans ce léger malaise ontologique du « mon métier est-il non-indispensable, donc inutile » et que ce raisonnement glisse sur ta personne, il devient un peu plus difficile de faire de la culture. Vous le savez, mes billes sont en majorité dans des sujets culturels, distrayants, de niche ou des trucs futiles mais signifiants. Comment pitcher de tels angles si le monde brûle ? J’en ai moins envie. Et les rédactions n’ont pas forcément la tête à ça non plus. Chaque pitch envoyé me fait culpabiliser, et chaque vent reçu me conforte dans cette pensée.

Tout ça donne l’impression de vivre un syndrome de glissement, de disparaître de la face du monde. J’ai passé l’année à faire des pitchs dans le vide, à m’en faire refuser une minorité, et ceux qui restent ne m’ont plus jamais rapporté plus de 125 euros nets si payés en salaire, ce qui fait dans les gros trente euros le feuillet. En 2019, j’ai reçu une trentaine de fiches de paye, jamais pour plus. Depuis aout dernier, non seulement je bosse littéralement à moitié prix mais c’est comme si je n’existais plus : je ne fais pas de la recherche, mais de la relance toute la journée. C’est une trèèèèèèès mauvaise passe. Sans les Croissants, je n’ai plus de repère régulier sur lequel m’accrocher. J’ai perdu des clients prestigieux et pour lequel c’était un très grand plaisir de bosser, et je me relisais mal —veuillez croire que ce n’est pas si simple quand on est au bout du rouleau. Il faut donc que je change radicalement mon horizon d’attente, ma manière de faire ou, plus prosaïquement, mes domaines d’expertise, et croyez que ce n’est pas faute de démarcher. Mais le nombre de mails envoyés ne payent pas automatiquement les factures !

La fameuse limite de temps a été atteinte. Elle est tempérée par ces circonstances particulières, surtout avec un scénario qui s’annonce saisonnier. Je peux continuer d’essayer, ma patience et ma résilience n’ont pas de limites. Mais je suis sur le point de conclure ma vingtaine, et cette “impression” de ne pas avancer est très pesante. Cette deuxième moitié de décennie aura été un cauchemar, un pur scénario catastrophe sur tous les plans, où tout mine le reste, ou plutôt l’absence de reste. Lire les mangas de Kabi Nagata est une torture : c’est bien trop proche de la maison (au moins, je ne me tape pas la structure familiale à la japonaise). Ma santé mentale en a pris un énorme coup et, à l’instant T, ça ne va pas bien. Ne pas sortir de chez soi, bosser à la maison, limiter les contacts, aucun indépendant n’a été bousculé dans son quotidien par le confinement. Sa sortie est nettement plus baddante : d’accord, tout le monde a ponctuellement connu la même punition. Et nous, on reste dans nos cages, à ne pas savoir de quoi demain sera fait ? C’est affreux pour le moral. Les problèmes sous-jacents sont aggravés, la solitude aussi.

Mais je garde la pêche. On ne peut littéralement faire que ça. Quelles autres compétences ais-je ? No se. Dans les pires moments, je me dis que ce sera mieux sous peu. Je n’aurais qu’un véritable conseil pour mes comparses : j’ai adhéré à Profession:Pigiste, source d’informations souvent précieuses.

À la prochaine. Cheers !

Written by

Journaliste tech/jeux/subcultures ☆ Omniprésent ☆ gaming, musique, mangasses, @LOLJAPON. Grand flippé.

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store