André Labarrère : “Monsieur Nishida : caressez-lui donc la fesse !”

(Les contes de l’Internet : petites histoires qui me reviennent. J’ai eu en effet la chance d’être aux premières loges pour observer le basculement de la France dans le numérique).

Comme vous ne le savez peut-être pas, j’ai aidé l’agglomération de Pau-Pyrénées à mettre sur pied son réseau optique de télécommunications à très haut débit.

Mon égo — un type épouvantable — vous dira certainement que j’ai convaincu André Labarrère, sénateur-maire de Pau et Président de l’agglomération Pau-Pyrénées — ancien Ministre -, de le faire…
Mais les personnes de bonne foi — dont moi — qui ont vécu la chose au quotidien vous diront que le terrain était déjà bien préparé. Je n’ai été que l’allumette qui a mis le feu au pétard… Il est vrai qu’un pétard sans allumette…
J’ai beaucoup de contes à raconter dans l’affaire de «Pau Broadband Country». C’est comme cela que nous avions appeler la chose, histoire de se faire comprendre des peuplades de cette Terre. Et comme André Labarrère et son équipe n’étaient pas n’importe qui… D’autant que travailler avec des Béarnais n’est pas toujours de tout repos… D’où des tonnes d’historiettes…
Je vous narre ici donc une histoire qui, je pense, vous donnera une première idée de mes aventures béarnaises, ou plutôt nippo-béarnaises pour le conte qui suit… D’autres viendront plus tard, un peu dans le désordre…

Prêt ? Servez-vous donc un petit café, ou une tisane ? Mieux un cognac ! Mettez vos charentaises… Vous êtes installé confortablement ? …Alors, on y va…

Notre histoire se passe en août 2003 au Sénat de la République à Paris. Le fameux Palais du Luxembourg. La construction du réseau optique de Pau venait de démarrer. J’avais convaincu André Labarrère et le bouillant Jean Pierre Jambes — son directeur du développement — de faire connaître la chose aux grands de la technologie mondiale. Histoire de les impliquer dans l’opération d’une façon ou d’une autre… Car dans mon esprit, le réseau optique de Pau était la première pierre de la mise en oeuvre d’un plan de développement économique pour l’agglomération. Un développement économique à la sauce 2.0. Pau étant situé dans les marches très lointaines du Royaume : pas d’autoroutes; le TGV y allait, certes, mais à une allure de tortue entre Bordeaux et Pau… Et je ne vous parle du prix du billet d’avion Orly-Pau… 
Bref, Pau était oublié des édiles parisiens. D’où, être la première collectivité à mettre en oeuvre un réseau optique pouvait d’une certaine façon sortir la région de son enclavement. Et se faire repérer par les grands de ce monde…
J’avais donc rencontré les responsables français et/ou européens des grandes sociétés mondiales de technologies des USA, du Japon en passant par l’Europe. Mais à part Alcatel en Europe, il n’y avait pas eu grand monde d’intéressés sur le Vieux Continent. Et encore, Alcatel est venu avec des solutions un peu anciennes.

Les plus intéressés, à mon avis, ont été les gens de Toshiba France et Toshiba Japon. Mais il y a eu aussi Cisco (qui a été très loin dans la réflexion avec les gens de Pau), Intel, Microsoft, un petit peu Apple, des startups, qui malgré l’éloignement géographique, se disaient intéressées par venir y tester de nouvelles applications que le TRES haut débit permettrait…

Toshiba donc a été le plus intéressé, vu qu’il nous a envoyé quelques huiles japonaises. Nous avons donc reçu un Monsieur Nishida, qui à l’époque, était vice-président du département multimedia de Toshiba Japan. Hé oui, le Japon s’est déplacé … J’espère en tout cas que ma mémoire ne me fait pas défaut. Nous avions bien reçu un Monsieur Nishida, mais comme nous avions rencontré à plusieurs reprises d’autres personnalités de cette entreprise japonaise… Disons donc qu’il s’agissait de Nishida-san.
André avait mis le paquet pour recevoir cet important personnage .. Réception au Palais du Luxembourg, rien que cela…
Mais nous étions en Août, et nos aimables sénateurs étant en vacances, leur terrain de jeu favori était fermé.

André, qui avait ses petites entrées, l’a fait ouvrir pour la circonstance, et a demandé au meilleur guide du Palais du Luxembourg de nous accompagner pour la visite.

Au jour dit, en début d’une matinée radieuse et déjà chaude, nous étions sur le perron d’une des entrées du Palais. Une grande limousine noire est arrivée. Mr Nishida et 3 ou 4 de ses collaborateurs en sont descendus… Avec les gaulois de Toshiba France : mon ami Kergoat, accompagné du brillant William, son collaborateur..
Salutations, courbettes, et patati et patata (je ne sais plus comme cette expression se traduit en japonais)…

Une fois la prise de contact faite, André proposa à tout son petit monde d’entrer dans le cénacle républicain… Je ne sais pas si vous savez, mais dans cette entrée-là, il y a un escalier en pierre (ce n’est pas le grand escalier d’honneur). Au départ de la rampe du dit escalier, trônait une magnifique statue de femme, comme on le faisait dans les temps extrêmement anciens dans les nobles demeures. Nue naturellement la donzelle. On ne se refait pas ! Je n’ai jamais vu de statue de ce type dans les enceintes politiques du Japon, au Miti, à la Mairie d’Osaka, etc… Statue en marbre de couleur sobre, tirant sur la marron un peu clair. La dite statue présentait ses fesses, magnifiquement galbées au demeurant, à l’heureux visiteur de cet endroit prestigieux de notre République. L’une des fesses luisait plus que l’autre… Et Labarrère de demander à la traductrice qui accompagnait nos Japonais :
«Voudriez-vous dire au Président Nishida que l’usage veut que le visiteur caresse la fesse de la dame avant d’entrer». Ce qui explique que la fesse exposée au visiteur luit plus que l’autre… Ce qui veut dire aussi qu’il y a quand même pas mal de gens qui ont flatté la fesse de la dame, car pour faire luire du marbre à la main… On ne se refait pas !
La traductrice (je crois me souvenir que c’était une traductrice) traduit, ce qui paraît normal … Monsieur Nishida est alors parti d’un grand «ho» légèrement guindé, avec toutefois, m’a-t-il semblé, un soupçon de subtile égrillardise… Il a rougi je pense. Les Japonais rougissent comme tout le monde, mais cela se voit moins, voire pas du tout. En tout cas, il faut être fin observateur…. Et il s’est plié à la coutume. Main hésitante, qu’il a retirée plusieurs fois avant d’effleurer vivement la dite fesse… Et sa suite de «hohoter» à qui mieux mieux (hohoter : pousser des hoho de rigolade)… Voilà une visite qui se préparait sous les meilleurs auspices, pensé-je… Ayant toujours à l’esprit que ce Monsieur pourrait certainement nous aider pour la suite des événements béarnais.
Après l’épisode de la fesse qui est restée de marbre d’ailleurs sous la caresse rapide de notre samouraï, Dédé (on l’appelait comme cela à Pau) emmena son petit monde dans l’hémicycle sénatorial. En passant naturellement par le grand escalier d’honneur, histoire d’en remontrer aux Japonais… Stupeur des Japonais en entrant dans l’hémicycle, sous les ors grandioses de la République. Ors qui datent des anciens régimes quand même — mais nos Japonais n’étaient pas censés le savoir — on ne leur a rien dit sur ce point…

Et ne voilà-t-il pas que notre Vice-Président Multimédia du groupe japonais, demande à notre André national par le truchement de la traductrice, où se trouve sa place… Question à ne pas poser !… Car «Toque manettes» — on l’appelait aussi comme cela dans les rues de Pau, je n’ai jamais très bien su pourquoi. -, Toque manettes donc, qui ne venait pas souvent remplir son devoir de sénateur, ne savait plus où était sa place !.. Hé oui, Mesdames et Messieurs se sont des choses qui arrivent chez les Grands de ce Monde qui ont tellement de choses à penser pour que leurs ouailles vivent au mieux.. qu’ils en oublient où ils crèchent…
«Heu, cela doit être par là» dit-il en montrant les rangées de gauche. Pour les plus jeunes qui ne le sauraient pas, Labarrère a été 3 fois ministre de Mitterand, qui dit-on, était plutôt de gauche — d’où les places à gauche — vous suivez ?… Et nous voilà tous partis, nous égayant dans les rangées pour trouver la place, chacune des places portant le nom de son honorable locataire. Notre Nishida et ses Japonais s’y sont mis aussi. On n’était pas de trop à chercher. Cela avait d’ailleurs quelque chose d’irréel… De presque onusien, où des représentants de 2 peuples, unis dans la même adversité, cherchaient quelque chose d’important pour leur survie…
Et d’un seul coup, Monsieur Nishida, qui se baladait tel un explorateur au fin fond de l’outback australien, s’est carrément tétanisé… Il s’est mis au garde-à-vous à la place où il était arrivé … On s’est dit de suite qu’il y avait quelque chose qui clochait. Signe avant-coureur d’un AVC ? Crise cardiaque qui s’annonçait ? Faudrait-il appeler le médecin des Sénateurs ? Mais avec la vacances… Peut-être le Samu ?? 
Et puis, on a compris… A la place où se trouvait Monsieur Nishida, il y avait en effet un écusson de bronze portant la mention «Ici est mort Victor Hugo, le 22 mai 1885». Monsieur Nishida savait donc qui était Victor Hugo !… Et de plus, il lisait le Français ! Etonnement généralisé chez les béarno-gaulois. Un Japonais qui lit le Français et qui sait qui était Victor Hugo, voilà qui n’est pas courant. Je ne suis pas sûr que Bill Gates à la Place de Nishida… Allons, ne soyons pas mauvaise langue..

Après ce petit coup de stress dû à la raideur presque cadavérique de Monsieur Nishida pendant sa presque minute de silence à la mémoire de notre grand écrivain, nous avons retrouvé nos esprits… Heureusement d’ailleurs que Monsieur Nishida soit revenu à lui, car je ne suis pas sûr que le Samu se serait déplacé, vu que nous étions en plein mois d’août.. Et à Lutèce, en plein mois d’août…

Tout joyeux donc, j’ai demandé à ces messieurs de monter au perchoir de l’hémicyle, histoire de prendre quelques photos… Labarrère et Nishida y sont montés, et y ont pris des poses avantageuses, comme seuls savent le faire les Grands Hommes … Et là, je ne sais pas ce qui a pris à Monsieur Nishida. Peut-être une bouffée de chaleur en ce jour radieux d’Août , ou le décorum républicain qui rappelait l’Ancien Régime ? Mais il s’est mis à déclamer… Oui, Mesdames Messieurs… Monsieur Nishida, sans qu’on lui demande rien, s’est mis à déclamer au perchoir de notre Sénat Républicain des vers de …Baudelaire…
Alors là, sciés que nous étions ! Un Japonais qui déclame dans un Français correct — avec les intonations qu’il faut — des vers de Baudelaire… Il devait n’y en voir que quelques uns au Japon qui étaient capables de cet exploit. Et nous en avions un devant nous … Comme quoi le multimédia, comme le droit, conduit à tout. Je doute que Messieurs Chirac ou Sarkozy eussent pu faire la même chose à la Diète Japonaise en récitant, avec les intonations voulues, un haïku. Encore que Chirac, vu son engouement pour le sumo…
Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises (réservez-vous un p’tit cognac, car les choses vont se corser..).

Non, nous n’étions pas au bout de nos surprises ! Loin s’en faut… Car après l’hémicycle, Labarrère nous a entraîné dans la bibliothèque du Sénat. Endroit magique s’il en est. Boiseries d’un bois sombre, ciré pas plus qu’il ne faut. Etagères regorgeant de livres venant de partout, petites tables avec lampes de bureaux «grand empire»…

Sublime.. Mais ce qui a été encore plus sublime, c’est la visite de l’annexe de la Bibliothèque qui n’est ouverte je pense qu’aux sénateurs et aux hauts fonctionnaires dûment patentés, et que le vulgum pecus ne peut visiter…

Là, André avait demandé à notre guide sénatorial — qui normalement était en vacances — de sortir un grand livre magnifique retraçant la bataille de Waterloo. Croquis à la plume… Beau. Très beau… Mais je sentais que notre Nishida-san avait l’esprit ailleurs… Effectivement. Très poli, il avait écouté les explications du guide, qui normalement était en vacances… Et Nishida-multimedia nous a demandé à la fin, vous ne me croirez pas !… Il nous a demandé si nous avions la première édition de «L’esprit des lois» de Montesquieu.. 
Hé oui.. rien que cela… L’esprit des Lois… Il n’y avait qu’un seul Japonais qui lisait le Français, qui connaissait Victor Hugo, qui déclamait des vers de Baudelaire, et qui connaissait Montesquieu et son Esprit des lois. Et nous sommes tombés dessus… Et le guide qui était normalement en vacances a trouvé le bouquin … Il lui a fallu quand même un bout de temps… Et Monsieur Nishida en tenant le livre dans les mains étaient aux anges. Je ne sais pas trop s’il y a des anges au Japon… Disons qu’il communiait en temps réel avec l’esprit de ses ancêtres…

Après toute ces péripéties, qui montre quand même que notre culture intéresse au moins un Japonais, Labarrère a invité tout ce petit monde à déjeuner. Non pas au restaurant du Sénat (que j’ai eu l’occasion de fréquenter de temps à autres au frais de la République). Car ce restaurant était fermé, vu que les sénateurs… Enfin vous m’avez compris…
Il nous a invité chez Françoise, si je me souviens bien.. 
Françoise est le restaurant attitré de nos aimables grands élus. Il est situé à la gare des Invalides, pas loin donc de l’Assemblée Nationale… 
Et là, nous avons échangé cartes de visite (Labarrère n’en avait pas comme il se doit pour un Grand de la République). Cartes de visite et cadeaux. Nos amis japonais nous ont offert une bouteille de saké à chacun, bouteilles contenant dans le précieux liquide de petites feuilles d’or… Labarrère a reçu une grande bouteille, et nous autres, la valetaille, chacun une petite… Ce qui est dans le cours normal des choses. J’ai encore la mienne, n’osant pas trop boire et ingurgiter les petites feuilles d’or… Certes, on dit que c’est de l’or alimentaire, et que boire du saké à l’or est des plus bénéfiques, mais…

Voilà… Tout cela aurait pu se terminer de façon grandiose avec le réseau optique de Pau… Ce qui aurait obligé quelques grosses boboîtes gauloises à se bouger le popotin… Mais le sort en a décidé autrement.. Labarrère est décédé le 16 mai 2006. Les suivants n’ont certes pas démonté le réseau optique, mais n’ont rien fait non plus pour prendre la suite… Toshiba n’a donc rien fait pour Pau… Et Pau n’a rien fait pour Toshiba. Mais cela aurait pu…

En tout cas, on s’est bien marrés…