10 principes pour que l’esprit des coopératives retrouve ses vertus d’alternative dans l’économie digitale

Trebor Scholz, Platform Cooperativism, Part II
Credits : http://www.rosalux-nyc.org/

Dans son dernier livre, Trebor Scholz dresse un constat pessimiste de la société occidentale dans laquelle il n’y aurait plus de confiance envers la volonté des dirigeants et actionnaires de veiller sur l’intérêt des travailleurs, plus de confiance envers le vieux modèle extractif, plus de confiance envers l’économie « de la surveillance et des monopoles », plus de confiance envers la mondialisation du travail.

Pour beaucoup, parler de coopératives semble anachronique et dépassé. C’est oublier que mondialement les coopératives dépassent les multinationales en termes d’employés. Dans la course aux primaires démocrates pour les élections présidentielles américaines de 2016, le sénateur Bernie Sanders propose ainsi une inflexion vers un changement de modèle pour aller de l’avant grâce à la détention des entreprises par leurs salariés eux-mêmes.

Plus que les 900.000 coopérateurs américains cités par Trebor Scholz (0,7% des salariés plein temps US), retenons le Worker Cooperative Business Development Initiative de New York. Dotée de 1 million de US dollars en 2015, elle a permis aux salariés qui y travaillent de doubler de 10 USD à 25 USD leur salaire horaire en 2 ans.

Une des particularités des coopératives est en effet leur résilience, quand les autres systèmes d’entreprise capitalistes sont rapidement confrontés aux pressions. Trebor Scholz n’est pas naïf sur le fait que les coopératives sont aussi sujettes aux dérives (stagiaires non-payés, statuts de bénévoles discutables, coopérateurs-travailleurs à deux vitesses). Il estime simplement qu’un taux de marge de 10% des coopératives pourrait largement concurrencer des sociétés comme Uber qui prennent des taux d’intermédiation de 20% et plus souvent 30%. C’’est une idée intéressante mais qui doit encore combler certaines lacunes pour aboutir, j’y reviendrai en Part IV.

Credits : NYC Worker Cooperative Coalition

Le concept de coopérativisme de plateforme s’appuie sur 3 leviers :

- La technologie , en clonant celles de Uber, Task Rabbit, Airbnb, ou UpWork. Après que ces entreprises aient permis par leur puissance de façonner un marché et des usages, la réappropriation du collectif grâce à un clone technologique ressemble à une bonne pharmacologie au sens de Bernard Stiegler

- La solidarité, avec des plateformes détenues par les principales forces de solidarité, qu’elles fussent syndicales, municipales, coopérative, collectifs de parties prenantes ou de consommacteurs

- L’innovation, mais dans une dynamique rénovée.

Sur ce dernier point, Trebor Scholz propose 10 principes (voir plus bas) et une dynamique humaine pour éviter le solutionisme dénoncé par Evgeny Morozov ou l’alerte de Siva Vaidhyanathan concenant la googlelisation du monde . Pour Trebor Scholz, le coopérativisme de plateforme est un rectangle d’espoir dont les angles sont technologie, culture, politique et amélioration sociale.

Ces coopératives sont déjà inscrites dans l’histoire des Etats-Unis. Gar Alperovitz cite 25% de l’électricité du pays produite par des coopératives, les hôpitaux ou hôtels municipaux comme à Dallas. Elles ont des modèles économiques parfois très innovants comme le site de streaming musical berlinois Resonate où l’on paie 0,002 cents à la première écoute puis le double dans les écoutes suivantes jusqu’à acheter complètement la chanson. Elles ont aussi des modèles de régulation sociale qui s’appuient par exemple sur 1worker1vote.org pour la négociation collective.

Source : striking-women.org

L’ironie est que l’économie «au compteur » a largement exploré les possibilités d’une économie à faible intensité capitalistique alors que la dotation en capitaux est justement l’une des principales faiblesses des coopératives. Et pour cause, puisque l’économie « au compteur » s’est inspirée de coopératives ou d’associations pour fonder son modèle de capitalisme. Dans la mesure où elle a conservé sa compatibilité sur ce point, cela permet donc en retour aux coopératives de se nourrir de l’économie « au compteur » dans un modèle de besoin en capital homogène avec leur contrainte. L’immense consommation de cash des géants de l’économie « au compteur » est destinée à grandir rapidement dans une vision monopolistique sans attendre de financer la croissance par les excédents, ainsi qu’à un niveau record de dépense marketing pour éduquer les citoyens –consommateurs/bénéficiaires.

Chez ces géants, ces organisations tournent efficacement avec quelques milliers de personnes et sont rentables à partir que quelques dizaines de millions d’échanges sur la plateformes : rien d’inaccessible pour une coopérative, une fois que le marché est construit par ces investissements de l’économie OnDemand. Trebor Scholz envisage même que les plateformes deviennent des sortes d’opérateurs monopolistiques avec des obligations réglementaires de “free access” pour que des Virtual Network Opérateurs coopératifs puissent avoir accès à leur technologie pour leur propre compte. Le recours à la plateforme ne sera peut-être même plus nécessaire si les technologies décentralisées de blockchain permettent comme dans le cas de lazooz, une coopérative israélienne de chauffeurs autonomes.

En revanche, l’économie “au compteur” a montré que malgré l’attrait pour l’échange social, la notion de valeur économique doit être au cœur de la promesse aux bénéficiaires.

“I’m proposing the following 10 principles for platform co-ops” Trebor Scholz

1.Propriété

Le paradoxe de l’économie au compteur est qu’il faut préférer l’usage des biens (l’âge de l’accès de Rikfin) plutôt que leur propriété… mais qu’il faut détenir les plateformes de consommation collaborative !

2.Sécurité et décence des rémunérations

Même si l’économie collaborative explore des variations autour des statuts de travailleur et de bénéficiaire, le revenu généré par un utilisateur ou un travailleur de la plateforme doit être décent dès lors qu’il s’agit de son activité principale

3.Transparence et portabilité des données

Les comptes de la coopérative Fairmondo sont publics, mais le principal enjeu de ce principe concerne les données personnelles pour que l’on sache de manière transparente les données collectées et qu’elles soient portables en cas de changement de plateforme

4.Considération et reconnaissance

Les plateformes coopératives doivent répondre aux conditions de bien-être au travail. On peut penser notamment aux travaux de la @FabriqueSpinoza

5.Codétermination des plateformes

Les utilisateurs de la plateforme (Trebor Scholz parle de travailleurs) sont associés dès la conception informatique pour qu’il se crée un lien social et une compréhension commune avec les employés de la plateforme.

6.Un cadre légal rénové et protecteur

C’est notamment le cas aux Etats-Unis où les coopératives plus anciennes en droit ont dû accepter des limitations (par exemple sur les cartélisations) plus exigeantes que celles des multinationales plus modernes (Cf. Franck Pasquale) . Trebor Scholz trouve le législateur occidental d’autant plus dur et frileux pour les coopératives qu’elles sont désormais considérées comme bizarres par le lobbying de la pensée capitaliste dominante.

7.Des protections des travailleurs portables au long de leur vie

Trebor Scholz cite des expérimentations comme le Compte Personnel d’Activité français.

8.Des protections contre les décisions arbitraires

Les mécanismes de recrutement/mise en relation/désactivation de comptes de bénéficiaires/contributeurs doivent être équitables et escalables en cas d’abus.

9.Un rejet de la surveillance au travail

Notamment celles des bénéficiaires/contributeurs qui sont sans cesse sous observation comme dans le cas de Upwork ou TaskRabbit.

Crédits : UGICT-CGT

10.Le droit à la déconnexion

Un principe qui devient central dans toutes les entreprises de l’économie ou de la transition digitale et que l’on retrouve dans le rapport Mettling.


Ayant énoncé ses 10 principes, Trebor Scholz poursuit sur le sujet de faire de la négociation collective avec les freelances ou le financement par les communs. Mais ce sera pour le prochain article : Trebor Scholz, les coopératives et les communs PART III…