L’un des problèmes du travail au XXIème siècle est l’absence d’alternatives réalistes

Trebor Scholz, Platform Cooperativism, Part I

Ainsi commence le dernier livre de Trebor Scholz sur le coopérativisme de plateforme, un sujet qui lui tient à cœur depuis plusieurs années.

Dans sa vision, il s’agit d’une détention démocratique des plateformes numériques. Elle vient à l’encontre de l’économie collaborative, ou plus exactement de l’économie « au compteur », puisqu’il a fallu une longue période, comme le relate Trebor Scholz, avant de comprendre que les opportunités offertes pour les étudiants, les chômeurs ayant fait des études supérieures ou les heureux possesseurs d’une résidence secondaire, avaient un corollaire puissant. La société de la fatigue décrite par Byung-Chul Han est la réalité derrière l’illusion de liberté.

Elle se matérialise progressivement par de l’anxiété, de l’auto-exploitation et de la dépression. Cette exploitation de soi-même ou d’une multitude inconnue à travers la planète est un phénomène majeur où des géants de l’économie au compteur sont des logisticiens du virtuel qui ont construit un empire réel grâce à votre véhicule, votre logement, votre force de travail : la financiarisation du quotidien 3.0. Cette économie s’est graduellement concentrée entre peu de mains comme le rappelait John Duda. il faudrait donc une action collective délibérée pour échapper au déterminisme de société telle les acteurs de l’économie de plateforme la promettent.

L’économie au compteur (On Deman Economy) a en effet massifié le digital labor : les plateformes nord-américaines d’intermédiation pour freelances UpWork (ODesk et Elance) annoncent 10 millions de membres, tandis que Crowdwork serait à 8 millions et CrowdFlower à 5 millions. Entre Uber et Lyft, 200.000 VTC sillonnent les villes américaines en 2015.

Dans cette période émergeant sur les ruines de la crise de 2008, les gig workers, ces nouveaux travailleurs représentant 1/3 des emplois américains, ont perdu dans la transformation : les heures supplémentaires, un salaire et des protections sociales décents. La contrepartie serait une liberté et l’organisation de son temps à sa guise… Mais cette promesse de liberté est vite déçue par des horaires et des cadences imposées par leur donneur d’ordre virtuel. Steve Randy Waldman suggère d’ailleurs de s’enregistrer en multi plateformes (multi-home) pour que le travailleur retrouve un minimum de pouvoir de négociation.

A l’heure où l’on parle d’automatisation remplaçant le travail humain par des robots et des algorithmes, l’économie au compteur propose une transition intermédiaire où les emplois non-qualifiés disparaissent parce qu’ils sont remplacés par des salariés issus de la classe moyenne.

Pour y parvenir les géants de l’économie prétendument collaborative se sont appuyés sur les smartphones avec des applications alléchantes, addictives même, ainsi que sur l’illégalité envers les réglementations non comme un défaut de jeunesse mais comme une stratégie revendiquée pour pousser suffisamment de citoyens-utilisateurs à demander des aménagements législatifs en leur faveur… alors que dans le même temps, les travailleurs de ces plateformes gagnent à peine 2–3 $/h et que le taux de turnover annuel des chauffeurs Uber est de 50%… sans parler du vol de salaires : de nombreux clients refusent de payer un travail sur la plateforme qu motif qu’ils ne sont pas contents d’un résultat... qu’ils peuvent tout de même conserver.

Selon Trebor Scholz, Uber dépense plus en lobbying que Walmart pour convaincre les pouvoirs publics, alors qu’il est évident vu le turnover que les modèles économiques et sociaux de ces acteurs ne sont absolument pas pérennes. Il existe pourtant d’autre voies. Au-delà de la thèse centrale de l’ouvrage concernant le coopérativisme de plateforme, est également évoquée à propos du Comté de Montgomery (Maryland), une taxe asymétrique pour imposer $0,25 supplémentaires à chaque trajet Uber ou Lyft. Elle vise à financer d’autres services de taxi pour des populations marginalisées ou lointaines.


“Silicon Valley loves a good disruption, so let’s give them one.” Trebor Scholz

… la suite au prochain article Medium