Petite plateforme coop et ses bonnes fées : 6 vœux à exaucer pour en faire notre future Pachamama nourricière

Trebor Scholz, Platform Cooperativism, Part IV (final)

Nous l’avons vu dans l’argumentation de Trebor Scholz, la réappropriation dans une collaborative d’un clone technologique de mobilité collaborative, hospitalité collaborative, productivité collaborative pourrait permettre de prendre des parts de marché aux géants de l’économie « au compteur ». Si la pensée est féconde, elle recèle quelques lacunes à améliorer grâce à vous tous, membres de l’économie de la contribution comme préfère l’appeler Bernard Stiegler.

L’une de ces lacunes repose sur l’hypothèse qu’une exigence de profit de 10% au lieu des 20% ou 30% du capitalisme de plateformes serait suffisante pour faire basculer l’équilibre concurrentiel. A ce stade, cela signifie que la plateforme coopérative prend des parts de marché en baissant ses marges, mais donc sans changer sa structure de coûts : « Venez chez moi, je suis coopérative, mais je vous exploite pareil qu’Uber ? « …. Hum, pas sûr. Donc, la plateforme coopérative baisse ses marges à 10% avec le même prix en augmentant la rémunération des acteurs de ~20% (s’ils représentent 50% du coût et que la plateforme coopérative abandonne 10% de marge en leur faveur). Est-ce suffisant pour que l’offre accessible au travers de la plateforme coopérative devienne d’un foisonnement et d’une qualité sans équivalent sur la plateforme historique ?

Les plateformes, un revenu d’appoint dont il faut analyser les données

Rien n’est moins sûr car la vision très instructive de Christophe Benavent nous montre que l’immense majorité des contributeurs de ces plateformes n’y trouvent qu’un revenu d’appoint non une rémunération principale. Il est donc peu probable qu’il y a une élasticité suffisante pour faire basculer assez d’offres sur la plateforme coopérative par ce mécanisme. Au passage, Christophe Benavent signale une piste convergente avec les principes de Trebor Scholz : imposer la transparence des données, y compris pour ajuster les analyses d’usage et de revenu des plateformes.

Des modèles économiques plastiques en fonction du secteur et un modèle juridique précis

L’association Without Model dans son ouvrage Open Models coordonné par Louis-David Benyayer donne plusieurs pistes à la fois sur les modèles économiques ouverts, sur le besoin de renouvellement avec des durées de vie ultra-rapide pour échapper à la copie, sur les micro-dons de Gittip pour les développeurs, sur l’utilisation des données qui ne sont pas thésorisables alors qu’on les compare à une monnaie ou au pétrole, sur la nécessité de s’adapter aux particularismes de chaque écosystème sectoriel. La recommandation va donc vers des systèmes mi-ouverts/mi-fermés.

Les modèles de licence sont également un sujet important. Il y a souvent confusion entre opensource et gratuit. L’opensource est un foisonnement de licences aux droits très variés. Benjamin Jean en dénombre plus de 70 inscrites à l’Open Source Initiative. Benjamin JEAN recommande de rester sur des licences fréquemment utilisées car elles inspirent confiance sur les droits réels de l’utilisateur. La communauté de la P2P Foundation travaille elle sur un modèle important de licence globale à réciprocité pour que les licences favorisent les retours aux communs.

Un nécessaire recours à une régulation de type réglementation télécom

Quand on voit leurs formidables réserves de cash grâce aux levées de fond auprès des Venture Capitalistes, que se passe-t-il si un concurrent agressif comme Uber décide d’organiser une « campagne de Russie mondiale » en asséchant le cash des coopératives par des prix planchers tout en se reposant sur les pays où les coopératives n’ont pas encore s’implanter pour conserver des marges confortables et faire de la délocalisation salariale ? Combien de temps les plateformes coopératives pourraient-elles tenir si en plus une plateforme comme Uber décidait d’acheter tous les points de ravitaillement névralgiques de zones denses avec son ample trésorerie (par exemple en faisant alliance avec certains réseaux de station essence) ?

Il semble donc que le simple argument de la marge moins gourmande soit insuffisant. Lors de Sharers and Workers, Sébastien Crozier a évoqué des mécanismes équivalents à ceux qui ont permis de libéraliser le marché des télécoms : des taxes asymétriques et dégressives (Cf. Nicolas Curien) uniquement sur les acteurs dominants, assorties d’obligations de droit de passage pour les nouveaux entrants pour une période donnée. D’autres mécanismes ont également été appliqués dans les télécoms telles que les taxes d’interconnexion qui donneraient accès pour les opérateurs dominants à certains réseaux ou services de données mais avec des surcoûts que les autres n’auraient pas (le complément par l’impôt à la licence réciproque de Michel Bauwens).

Dans cette addition à la proposition de Trebor (qui y fait d’ailleurs référence dans le cas du Comté de Montgomery), on peut provoquer un déséquilibrage plus important par de la régulation tarifaire ou de l’accès aux effets d’échelle de la structure de coût de l’acteur dominant. Mais, il faut passer par la régulation, donc par la puissance publique. Dans une partie du discours de Trebor pointe la philosophie des mouvements Occupy qui voit cette puissance publique non comme une alliée, mais comme un obstacle bientôt contourné par la démocratie numérique directe.

A l’inverse, la journée d’exploration proposée samedi 30 janvier 2016 par Ars Industrialis au Théâtre Gérard Philippe, ainsi que l’expérimentation en cours de déploiement avec Plaine Commune s’appuie sur la Puissance Publique pour déployer préférentiellement les communs et les coopératives face à des acteurs de l’économie « au compteur » moins-disants socialement.

Une dimension territoriale pour retrouver les communs “naturels”

Cette expérimentation va être intéressante à suivre car elle ajoute la dimension territoriale. Dans la constitution de son réseau d’échange et de co-construction, la première édition de Sharers and Workers a d’ailleurs insisté sur la notion de durabilité pour séparer l’économie collaborative vertueuse de cette économie « au compteur ». Inclure l’enjeu de durabilité fait largement ressortir l’importance d’un ancrage territorial et de la justice sociale dans les principes qu’il conviendrait d’ajouter à la liste de Trebor Scholz. Un mouvement qu’il pourrait se retrouver dans la possibilité d’expérimentation et de co-construction du projet de loi poussé par ATD-Quart Monde.

credit : https://www.atd-quartmonde.fr/unemploiundroit

Michel Bauwens envisage que la solution soit dans une multi-gouvernance pour les grands choix stratégiques, mais avec un management opérationnel autonome pour les actions au niveau territorial. en ce sens, Valérie Peugeot et lui se rejoignent quand elle dit : “ Les communs sont des ressources régies par un régime de partage au sein d’une communauté d’intérêt [… il faut commencer par casser] le déni de nos capacités d’auto-organisation dans lequel nous avons été élevés”.

La prise de conscience du soutien nécessaire de la Puissance Publique pour faire émerger ces coopératives et les communs comme acteurs protégés mais pas étouffés par la collectivité permet d’illustrer tout l’enjeu des débats parlementaires sur le projet de Loi numérique d’Axelle Lemaire… ainsi que d’expliquer l’intense lobbying dont elle fait l’objet par tous les groupes de pression.

Une nouvelle idée à trouver sur les moteurs de recommandation

Dans cette loi, où nous nous désolons comme Valérie Peugeot que l’amendement sur les communs disparaisse, manque certaines avancées concernant les moteurs de recommandations dans la transparence et la portabilité des données. Ce sera sûrement le sujet d’une série d’articles futurs car ces moteurs sont le cœur du réacteur de l’économie « au compteur ». Ils permettent aux entreprises comme Uber ou AirBnB ou BlablaCar de faire adopter un comportement homogène de la part des offreurs de service (les travailleurs) pour permettre la confiance des bénéficiaires (les clients). Mais l’enquête réalisée par @joshdzieza pour the Verge fait froid dans le dos. Elle vient à la suite des travaux sur les biais raciaux et autres analyses qui montrent toutes les limites de ce qui pourrait bien devenir l’outil de management de toute relation professionnelle…. Un outil obligeant à une véritable servilité des travailleurs envers leurs clients respecte-t-il les principes de Trebor Scholz pour une plateforme coopérative ? Et peut-on s’en passer quand tous les observateurs confirment que c’est l’innovation de l’économie « au compteur » qui lui donne sa puissance propagatrice….

Un outil de gouvernance : le dividende contributif

Enfin, il y a encore un vœu à exaucer pour que dépasser une autre lacune pour le financement : la capacité à proposer un rendement aux actionnaires de la coopérative ou de la plateforme en général. Dans ce registre, Julien Cantoni propose au nom de la P2P Foundation un modèle innovant présenté début 2016 à l’Assemblée Nationale par lequel une plateforme qui devient rentable commence par servir un dividende capé (une fois ses besoins d’autofinancement réunis). Au-delà de celui-ci, les sur-profits sont répartis parmi tout l’écosystème avec lequel la plateforme interagit.


Au plaisir de vous lire et de vous voir réagir à ces quatre articles

Show your support

Clapping shows how much you appreciated Christophe Gauthier’s story.