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Trebor Scholz, Platform Cooperativism, Part III
New School, conference on Platform Co-op, NYC Dec 2015

Trebor Scholz a démarré son livre par un récit sur l’économie « au compteur ». Dans ce récit, l’économie « au compteur » a dénaturé l’économie collaborative dont elle avait pris le nom, puis progressivement elle dénature les relations de travail et floute consciemment la notion de travail elle-même pour mieux faire bouger les législations. Puis, nous avons laissé Trebor Scholz déployer la proposition centrale de son ouvrage sur la possibilité de proposer des coopératives comme avenir de l’économie numérique collaborative. Cette proposition doit permettre une réappropriation par les collectifs après que de nouveaux géants numériques ont pris leur essor en uniformisant un écosystème en monopole autour de la mobilité, de l’hospitalité ou de la flexibilité de tâches hyper-taylorisées.

Permettez-moi au passage de rappeler que la concomitance entre une nouvelle vague algorithmique de l’économie numérique et l’émergence de l’économie collaborative donne l’illusion d’un seul et même phénomène, alors que ce sont plutôt quatre mouvements « vibratoires » qui se croisent en corrélation de phase et provoquent un tsunami.

Et c’est aussi la raison pour laquelle on peut convoquer les travaux de recherche sur chacun de ces quatre mouvements pour comprendre comment le tsunami se propage sur l’ensemble de ses échelles liquides (le numérique), terrestres (le patrimonial), aériennes (le mobile) ou souterraines (le collaboratif).

Dans ce contexte, les travaux menés par Antonio Casili sont très illustrants pour montrer combien la condition des travailleurs chez les Pure Players décrits dans The Economist ou le New York Times répondent à d’autres variétés de digital Labor issus de la multitude comme les décrit Nicolas Colin.

Un autre courant de recherche est issu du nouvel intérêt pour les Commons grâce notamment aux travaux d’Elinor Oström. En démontrant que la tragédie des communs théorisés par les partisans du marché était fausse, elle a reçut le Prix Nobel 2009 pour avoir réouvert une autre voie.

Dans la dernière partie de son livre, Trebor Scholz va faire référence à ces deux mouvements. La première difficulté pour respecter les 10 principes de plateforme coopérative, est de fédérer les “1099 workers”, ces travailleurs américains freelance ou intermittents précarisés qu’on ne peut pas croiser à la pause déjeuner et qui ne poussent jamais la porte d’une permanence de représentants de salariés . La plupart du temps, ils sont isolés des entreprises et entre eux. C’est la raison pour laquelle la notion de communauté et de réseau social humain et numérique est également centrale dans la réussite des plateformes coopératives comme le fait remarquer l’économiste Paola Tubaro.

Ces réseaux humains doivent également permettre le partage entre structures pour retrouver un écosystème de développement similaire à celui des start-ups. Dans cet écosystème, Trebor Scholz identifie les échanges entre coopératives, les programmes de financement, les juristes, informaticiens, designers et autres métiers dont les alliances sont essentielles. Elles permettent également l’émergence de valeurs, d’objectifs et de standards pour tous, donc ouverts : les communs. Dans le panthéon des penseurs économiques anglo-saxons, Trebor Scholz y voit le report de l’influence de Ayn Rand (la référence du Tea Party libertarien depuis 40 ans) vers les thèses de l’entrepreneur gallois du XIXème Robert Owen (je vous conseille la biographie romancée par Michel Onfray).

Credit http://www.co-op.ac.uk/, L’héritage de Robert Owen

Ces réseaux humains doivent également permettre d’autres mécanismes de financement.

Les mécanismes traditionnellement ouverts aux entreprises sont inappropriés ou les expérimentations souvent bloquées par les réglementations conservatrices d’un équilibre global. Une société de crowdfunding comme l’espagnol Goteo est de ce point de vue une exception, puisque ses règles exigent des bénéficiaires de financement l’adhésion aux valeurs des communs.

Dans Owning is the new sharing, Nathan Schneider évoque pour sa part le crowdfunding organisé par Swarm. Trebor Scholz présente le site comme le Kickstarter du blockchain s’appuyant sur de petits investisseurs plutôt que les principaux venture capitalistes. Il faut bien également parler de le finno-anglais Robin Hood Minor Asset Management, le hedge fund coopératif de Tere Vadénet Akseli Virtanen dans lequel siègent des économistes comme Tiziana Terranova . leur objectif « Hack the finance » pourrait se passer de commentaires. Aux Etats-Unis, c’est Slow Money et The Workers Lab est le premier accélérateur d’innovation soutenu par des syndicats.

Le sujet du financement est essentiel pour permettre aux coopératives de grandir. C’est une autre de leurs difficultés qui a permis à l’économie « au compteur » de reprendre les concepts de l’économie collaborative en y injectant des capitaux pour faire grandir les écosystèmes collaboratifs bien au-delà de ce que les coopératives et associations pouvaient atteindre. Pour compenser cette difficulté, des investisseurs états-uniens comme Kanyi Maqubela du Collaborative Fund, aident les plateformes coopératives à se développer en apportant des liquidités qui permettent de faire d’autres appels en capital. Un peu comme le mécanisme de micro-crédit de la Grameen Bank ou de l‘Adie.

L’adhésion aux principes des communs conduit les plateformes coopératives à s’appuyer des logiciels opensource, des designs ouverts et de l’impression 3D. La P2P Foundation travaille ardemment à explorer et fédérer les initiatives des communs. Son fondateur, Michel Bauwens , travaille à concevoir des licences réciproques fondées sur les communs afin de disposer des moyens juridiques d’échanger des biens et services par les communs. Un peu comme l’opensource logiciel a pu décoller grâce à la Free Software Foundation et aux dispositifs juridiques GNU imaginés par Richard Stallman et surtout Eben Moglen pour respecter le copyright en le détournant.

Trebor Scholz propose une structure complémentaire, la platform co-op foundation, pour financer ces développements. A l’opposé des thèses de Jeremy Rifkin à propos du Zero marginal cost, il y a un coût d’entrée élevé pour maintenir une plateforme de digital labor.

Trebor Scholz entrevoit déjà certains composants de cette plateforme. Loomio , le Facebook du web citoyen qui construit les outils des mouvements Occupy pour permettre la prise de décision, comme Podemos l’a utilisé. Backfeed.cc travaille à un outil pour les organisations décentralisées utilisant la blockchain. D-CENT utilisé en Islande ou en Grèce pour construire des programmes politiques en démocratie directe. En France, on pourrait ajouter le démarrage de l’Assemblée virtuelle de Guillaume Rouyer ou parler du “pouvoir au citoyen” de Pierre M-M.

ConsenSys construit des outils sur la base d’un des protocoles blockchain les plus prometteurs, Ethereum. Ce studio de production élabore notamment les smart contracts pour faire des transactions sans organe central de contrôle. Pour Trebor Scholz, les plateformes coopératives doivent promouvoir une nouvelle conception numérique qui code la solidarité au cœur de ses programmes.

C’est la raison pour laquelle la conception doit rapprocher les concepteurs et les utilisateurs. On se rapproche des modalités de Design Thinking telles qu’enseignées à la Dschool. c’est d’ailleurs exactement la raison pour laquelle la conception doit être enseignée avec ces valeurs. La coopérative Mondragon a créé son université. Comme certaines consœurs, elle prépare les étudiants à ces nouveaux environnements professionnels. Janelle Orsi dans son ouvrage The Sharing Solution montre comment ces enseignements s’appuient sur un autre regard du quotidien. Une sorte d’encyclopédie alternative.

Janelle Orsi et Trebor Scholz, Credit www.thenews.coop/

Trebor Scholz conclut son ouvrage par un appel à l’urgence : « les politiciens et les géants de l’économie « au compteur » nous ont promis les protections sociales, la vie privée, l’accès illimité aux biens et services : ils ne les fourniront jamais ». Scholz dit que seule la prise de contrôle des plateformes par des collectifs citoyens permettra d’y parvenir.

Voilà la traduction accompagnée de cet ouvrage très fécond de Trebor. Reste un dernier article à paraître sur quelques commentaires de jalons restant à parcourir ou de contributions françaises notables. A suivre la dernière et quatrième partie…

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