Skaramagkas, la musique, et les réfugiés

Récit d’un début d’automne au camp de Skaramagkas à Athènes.


Ah, vous voilà ! Merci d’être venus jusqu’ici pour lire cette histoire, qui, je vous préviens d’entrée, ne prétend ni changer le monde, ni vous faire culpabiliser pendant que moi, petite-journaliste-à-Paris je me la pète en mode « euuuh, j’ai fait de l’humanitaire, ok ?! ». Non, l’idée est juste de vous raconter une histoire (un peu gnangnan mais j’assume), histoire que vous oublierez peut-être aussi vite que vous l’avez lue, ou qui — au mieux — vous fera réfléchir et changer un tout petit peu le regard qu’on peut avoir sur ces gens qu’on appelle « réfugiés » ou « migrants ». Et ce sera cool.

Alors voilà, en mars 2016, j’étais allée en reportage dans la jungle de Calais pour Le Petit Journal. Vous vous souvenez ? Sinon c’est ici :

Et ici :

Objectif simple : mettre une humanité derrière ces gens, donc, qu’on appelle « réfugiés » ou « migrants ». Ne serait-ce que connaître leur prénom, leur métier, leur passion, bref, dépasser la barrière de l’étiquette « migrant » qui efface malheureusement tout ce qu’il peut y avoir en-dessous. 
Ces quelques jours que j’avais passés dans la jungle m’avaient marquée, car moi la première, j’avoue : jamais je n’aurais fait personnellement la démarche d’aller à leur rencontre. Et puis une fois qu’on y est, on se dit « c’est quand même sacrément con, que tout le monde ne fasse pas ce pas ». Alors oui ça fait bon gros cliché dit comme ça, mais ça n’en est pas moins vrai !

Depuis, j’avais envie de renouveler l’expérience, mais pas dans le cadre du travail. Ca tombe bien, je n’en ai plus (hum), donc je suis partie à Athènes donner un coup de main à l’une des ONG sur place. Pourquoi Athènes ? Parce que je connais le fondateur de l’ONG en question — El Sistema Greece, dont je vous parlerai plus tard— et tout a pu se faire rapidement et simplement (NB : l’organisation “bénévolat” peut être galère parfois, sachez-le. Là, c’était facile, en plus de me faire participer au projet génial d’El Sistema).

Il faut le savoir aussi : Athènes, et la Grèce, sont en première ligne dans la fameuse « crise migratoire ». Pays « porte d’entrée » en Europe. Les réfugiés affluent par dizaines de milliers en Grèce depuis 2 ans, les flux sont répertoriés quotidiennement sur ce site internet http://migration.iom.int/europe/ :

Capture d’écran du site de l’Organisation internationale pour les migrations
Plus de 27.000 personnes, rien qu’entre janvier 2017 et là maintenant, le moment où j’écris. Et le compteur continue de tourner chaque jour qui passe. La plupart de ces personnes arrivent par la mer — la Turquie n’est pas si loin — , mais il leur faut de nombreuses tentatives pour y arriver (ça aussi, je vous en parlerai plus tard). Une fois la mer franchie, les réfugiés sont d’abord entassés dans des camps sur les iles de Samos, Chios ou Lesbos (lecture intéressante ici https://blogs.mediapart.fr/lucie-cizeau-dufour/blog/120417/la-realite-des-camps-de-refugies-en-grece) puis envoyés dans des camps en dur, à Athènes ou Thessalonique, le temps que leur cas soit examiné (ils attendent ce qu’on appelle une “relocalisation” en Allemagne, Suède ou Grèce en général, mais ça peut prendre jusqu’à 2 ans..).

Parmi ces camps, il y a Skaramagkas, à l’ouest d’Athènes. C’est là que j’ai passé mon temps.

Pour vous donner un repère, le camp est à 1h de l’Acropole en transports en commun, et visible, au loin, de tout là-haut. Des containers posés sur un immense parking au bord de l’eau, mais de l’eau extrêmement profonde, pleine de trucs dégueulasses rejetés par les énormes cargos qui y passent : Skaramagkas c’est un port, on est loin de la carte postale.

N’empêche que les habitants du camp — jusqu’à 3.000 au plus fort de la crise, majoritairement Syriens, Afghans et Kurdes d’Irak — , ont recréé la vie sur place. Ici, on se baigne, on fait du vélo, on joue, on pêche, on mange, on rit pas mal (et il arrive de se fighter aussi, évidemment, ce n’est pas les Bisounours, non plus).

Pendant que les enfants s’amusent (sans se rendre compte du danger parfois), l’un des pêcheurs tend son bras gauche et dit “vas-y, touche, touche !” pour que sentir l’éclat d’obus qu’il porte en lui. Il raconte qu’il vient de Homs, en Syrie, et comment il a vu sa ville être détruite. Mais garde le sourire.

A Skaramagkas, on fait tout ça, donc, presque comme si la vie était belle. Presque. J’insiste. Et on joue aussi de la musique

Ça se passe dans un container un peu plus grand que les autres, une salle posée en plein milieu du camp où tous les jours de la semaine, à 12h, 13h ou 14h, les enfants qui le veulent peuvent apprendre à chanter ou à jouer du violon.

Et c’est maintenant que je vous parle d’El Sistema Greece, l’ONG qui organise ces cours !

Elle est née il y a un an, à Athènes, grâce à Anis Barnat, un éternel optimiste qui vit pour la musique et pour aider les autres, accessoirement as de la levée de fonds, indispensable à l’existence de l’ONG. Mais El Sistema existe ailleurs dans le monde depuis 1975, date de sa création au Vénézuela par le pédagogue et pianiste José Antonio Abreu qui explique :

« L’orchestre et le chœur sont bien plus que des structures artistiques, se sont des exemples et des écoles de vie sociale. Parce que chanter et jouer ensemble signifie coexister intimement. (…) C’est ainsi que les enfants construisent un esprit de solidarité et de fraternité entre eux. »

Vous avez compris l’idée, donc, qui s’applique désormais ici avec les enfants de Skaramagkas. Wael, Iyad, Bachar, Madina, Nour, Ali, Shania, Abdulilah, Mohammed, Youssef, Moaz, Tasmin, ou encore le petit Hamoudi…

Ils viennent tous les jours, s’évader un peu dans ces murs et s’évader parfois encore plus loin quand ils vont faire des concerts à l’extérieur. Ils ont déjà chanté par exemple au théâtre d’Hérode sur l’Acropole.

Et il ne s’agit pas que d’apprendre le violon ou à chanter, non. Rien que le fait de se lever le matin, venir au cours, rester au cours, écouter pendant le cours, participer pendant le cours, REVENIR au cours, c’est une petite victoire. S’ils progressent, alors là c’est banco.

Coté profs, j’ai croisé Nikos, prof de chant, grec. Signe particulier : accent marseillais quand il chante en français (je vous jure).

Il y a aussi Tzenpen (en vrai ça ne s’écrit pas comme ça mais je n’ai jamais réussi à imprimer ce prénom), le prof de violon qui passe son temps à répéter en anglais « together » (= « ensemble » pour ceux qui ne parlent pas anglais). J’ai réussi à le capter en vidéo, c’est cadeau :

J’ai fait également la connaissance de Rodolfo Barraez et Mariana Pineda, prodiges vénézuéliens du violon et “produits” d’El Sistema. Ils sont venus 10 jours donner des cours aux enfants. (NB : l’association fait venir aussi souvent que possible des grands musiciens, bénévolement. Récemment il y a eu aussi des membres de l’Orchestre National de Paris.)

Et bien sûr, dans le générique, Léa Dao Van, la « camp manager » d’El Sistema Greece, qui tous les jours est à Skaramagkas pour discuter avec les familles, encadrer les cours, s’occuper des enfants. C’est LA référente sur place. Elle connaît tout le monde (et vice versa) !

Dans les bras de Léa, c’est la petite Tasmin, qui vivait dans le désert syrien avec ses parents et ses 5 frères et soeurs. Ils sont tous à Skaramagkas aujourd’hui.

Je termine avec Mohammed, alias « Abo Amin » sur le camp. C’est un peu le Grand Sage. Gentil, posé, doux, il s’est improvisé médiateur, réveil matin pour les enfant, traducteur arabe-anglais pour El Sistema Greece, et fournisseur officiel du thé le plus sucré au monde (11 énormes cuillères à soupe de sucre dans 1 litre de thé !). Il est ici depuis plus d’1 an avec l’un de ses fils, Abdullah, 14 ans. Sa femme, sa fille et ses deux autres fils sont partis avant eux, il y a 2 ans en Allemagne à Francfort, où ils les attendent. En Syrie, son pays, Abo Amin travaillait dans l’imprimerie, il avait une belle maison à Lattaquié (fief de la famille de Bachar Al Assad, au passage..). Abo Amin a vendu la belle maison, et il est parti pour l’Europe avec Abdullah. A pied jusqu’en Turquie, puis la mer. Ils ont tenté 20 fois la traversée.

20 fois.

20.

Fois.

“Yeah yeah…” Abo Amin raconte son histoire avec son calme, sa placidité, qui tranchent avec ce qu’on entend… « Une fois on a été attrapés par un bateau turc. Mais on a sauté à l’eau parce qu’il y avait un bateau grec au loin, on voulait l’atteindre. Mais ça n’a pas marché… » 13.000 euros dépensés pour cet enfer. « L’essentiel c’est qu’on y soit arrivés », dit-il en souriant, avant de tirer sur sa cigarette électronique. Abo Amin et Abdullah devraient pouvoir enfin rejoindre leur famille avant le printemps.

Mais d’autres perdent patience. Comme cette famille, dont les 3 enfants étaient à un concert de la chorale un samedi après-midi, et que personne n’a revus le lendemain… On a appris quelques jours plus tard qu’ils étaient tous partis (et arrivés) en Allemagne par l’intermédiaire d’un passeur. 3.000 Euro le faux passeport, faites le calcul pour une famille de 5.

Dans tous les cas — arrivée clandestine dans un autre pays européen ou installation légale avec la relocalisation — il faudra recommencer, encore, toujours, ce parcours du combattant. Ils ont beau, tous, avoir fait des études, avoir eu des métiers, une vie, des rêves, avant que tout ne bascule, il faudra recommencer… C’est pour ça que si vous les croisez, considérez-les pour ce qu’ils sont : des êtres humains, comme vous, comme moi.

Pour finir, une petite vidéo de tout ça, totalement MAL FILMEE (j’insiste encore) avec les moyens du bord alias mon téléphone, et mon non-talent de JRI. Je ne remercierai jamais assez Nico Trau (@nicotrotweet) pour le montage.