Des blockchains publiques, vraiment ? Pour des paiements transfrontaliers ?

Jacques Favier, Associé co-fondateur de Catenae

Deux institutions publiques majeures, la Banque du Canada et l’Autorité Monétaire de Singapour viennent d’annoncer fièrement[1] une première expérience de paiement transfrontalier grâce à la technologie du registre distribué et en utilisant des « monnaies numériques de Banques centrales ». Le Journal du Coin en a publié une présentation résumée en langue française[2].

La veille, une « baleine » bitcoin avait suscité l’intérêt en virant 40.000 bitcoins (soit 189 millions d’euros) pour le coût fort modeste de 0,00074227 bitcoin, soit 3,50 euros. Les deux institutions pourraient donc donner l’impression d’avoir réinventé l’eau chaude.

Leur communiqué comporte d’ailleurs des critiques explicites du système de paiement transfrontalier actuel que les adeptes de Bitcoin ne renieraient pas : « Aujourd’hui, les paiements transfrontaliers sont souvent lents et coûteux. Ils s’appuient sur un réseau de correspondants bancaires soumis au risque de contrepartie, à une gestion inefficace de la liquidité et à un rapprochement lourd ».

En réalité, ce que ces banques ont réussi à faire, consiste à relier leurs réseaux de paiements expérimentaux respectifs, construits chacun sur des « blockchains » privées différentes. Jasper, le projet canadien, est basé sur Corda, tandis que Ubin, celui de Singapour l’est sur Quorum (la blockchain privée de JPMorgan, inspirée d’Ethereum).

Si l’exploit technique consiste à créer un canal de paiement sécurisé entre ces deux registres privés, il semble que l’on vienne de réinventer l’atomic swap.

Les banques centrales ont réalisé la chose grâce à des Hashed Time-Locked Contracts (HTLC), chose bien connue des bitcoineurs puisque cela soutient le Lightning Network dont le déploiement se poursuit avec aujourd’hui plus de 8000 nœuds, dont plus de la moitié avec des canaux actifs, près de 40.000 canaux de paiement d’une capacité moyenne de 1.500 dollars et … des coûts lilliputiens.

D’un point de vue de sécurité, on notera que si les deux registres respectifs des banques centrales ne sont pas trustless, réaliser une opération inter-chaîne de manière trustless est une pure coquetterie.

Comme il se doit, le rapport complet[3], d’une quarantaine de pages, est plus nuancé que le communiqué : si « la collaboration entre les deux banques centrales a prouvé avec succès la capacité de settlement de tokens numériques à travers différentes plateformes à blockchain » ce qui pour nous n’avait guère besoin de preuve, la chose reste « expérimentale par nature, il reste à voir si nous finirons par utiliser la technologie de la blockchain pour les paiements transfrontaliers de grande valeur. L’exploration technologique et l’expérimentation se poursuivront parce que nous voyons du potentiel dans cette technologie ».

Bien des questions restent ouvertes : « Notre travail ne constitue pas une solution à part entière pour les paiements transfrontaliers. Il reste des questions en suspens : comment un tel système se comporterait-il après mise à l’échelle ? Quelles sont les complications qui se produiraient avec des transactions impliquant un grand nombre de juridictions ? Comment un tel système devrait-il être régi, par exemple dans les mises à jour du protocole ? Existe-t-il une réglementation ou des aspects juridiques à prendre en considération ? Le HLTC peut-il être utilisé pour l’intégration avec des systèmes non-DLT, comme les systèmes de Règlement brut en temps réel (RBTR) ? » et , dernière question qui laisse songeur : « Quels problèmes, mis en évidence dans l’étude Les paiements interbancaires et les règlements transfrontaliers, ont également été résolus en utilisant cette méthode (p. ex. transparence) ? »

Bien des limites du HTLC sont pointées par le rapport lui-même (page 35) et ses alternatives (inspirées de Ripple mais aussi de l’univers Bitcoin) sont citées en page 36.

Si maintenant, passant outre les références prestigieuses que constituent les noms des institutions bancaires, on regarde la nature de l’expérience, on conclura plus sobrement que la copie d’Ethereum que constitue Quorum fonctionne avec la base de donnée centralisée qu’est Corda. Ou bien que JP Morgan et R3 (Consortium inter-bancaire dont JP Morgan est fondateur) fonctionnent bien ensemble.

Et c’est peut-être là que le bât blesse, non ?

Sur Corda, on lira avec profit un article[4] paru le 8 mai 2018 et signé de Gideon Greenspan (patron de MultiChain) . On ne va pas résumer ici ce texte d’une quinzaine de pages. Il pointait :

· un réel avantage de Corda en terme de mise à l’échelle, mais avec de sérieux contre-exemples (lorsqu’un nœud reçoit une nouvelle transaction qui dépend de nombreuses autres transactions qu’il n’a jamais vues auparavant) ;

· une meilleure confidentialité qu’avec les blockchains classiques, même si Corda est loin de résoudre le problème de confidentialité, car les nœuds voient encore certaines transactions qui ne les concernent pas ;

· un avantage certain en termes d’interopérabilité, même si le mécanisme de « notaires » et de « portiers » implique une configuration et une administration manuelles

Au total, que le créateur de Corda lui-même ait confessé que le R3CEV n’avait pas réellement conçu une blockchain n’a pas semé le doute. Corda, avec son langage de programmation Kotlin qui s’exécute avec la machine virtuelle Java, avec son système de consensus presque notarial, peut servir au négoce international (Cargill) mais n’est même pas une blockchain de consortium comme Hyperledger Fabric ou Quorum, dans lesquelles l’information est partagée par défaut avec tout le monde.

Quant à Quorum, c’est J.P. Morgan, l’un des plus grands membres de l’Enterprise Ethereum Alliance, qui a créé sa propre blockchain, Quorum[5], qui est un fork d’Ethereum. Ni plus ni moins ? Non, contrairement à la blockchain publique Ethereum, Quorum offre le choix entre deux algorithmes de consensus, Raft[6] et Istanbul Byzantine Fault Tolerance[7]. Il offre aussi plusieurs avantages qu’Accenture met adroitement en avant.

Le problème réel n’est pas là. Il est politique. Un article[8] publié par Binance se demandait récemment si les stable coins de JP Morgan pouvaient perturber le marché naissant de ces tokens conçus (d’une façon ou d’une autre, avec ou sans réserves, avec ou sans algorithmique) pour être stables par rapport à une monnaie légale.

Il pointait notamment le fait que « compte tenu de la position de J.P. Morgan en tant que l’une des plus grandes banques du monde, même une petite partie de l’actif total bloqué comme garantie fiduciaire pour JPM.Coin pourrait faire de l’institution le plus grand émetteur de stablecoins sur une blockchain mesurée par l’offre en circulation et la capitalisation boursière totale » mais aussi que « les entités à stablecoins (par exemple Trust Token, Circle) pourraient travailler main dans la main avec les JPM.Coins (par exemple JPMEUR, JPMUSD), en utilisant des swaps atomiques public-privé entre chaînes pour émettre leurs propres stablecoins fonctionnant sur des chaînes de blocs publiques, avec des caractéristiques propres ».

Ainsi : « dans ce scénario, J.P. Morgan bénéficierait de l’utilisation accrue de la technologie de la blockchain publique tout en transférant une partie des risques et des coûts en temps (par exemple, les politiques de lutte contre le blanchiment d’argent) associés aux chaînes de blocs publiques à ses clients commerciaux (fournisseurs de stablecoins) » .

Et enfin « les banques sont déjà une composante principale du modèle de la stabilité des pièces adossées à des fiats, puisque ces institutions financières assurent la garde des fonds des émetteurs de la stabilité des tokens. Compte tenu de leur taille, de leur envergure et de leur réseau stratégique, les grandes banques comme J.P. Morgan pourraient potentiellement tirer parti à la fois de leurs grandes bases d’actifs et de leurs partenariats pour élargir l’influence et l’impact de leurs offres de stablecoins ».

L’impression que l’on peut avoir, pour conclure cette réflexion sur l’expérience « transfrontière » des instituts canadien et singapourien est assez réservée :

· l’adjectif même de « transfrontalier » montre qu’il reste un peu de terre sous les mocassins. Un terme comme inter-protocole (cross-chain) décrirait plus précisément la chose.

· La prouesse technique ne se compare pas de façon très originale ou marquante à ce qui se fait dans le monde des blockchains publiques et trustless

· Derrière les institutions financières (deux sur des dizaines qui participent au système de réglements internationaux), ce sont clairement Accenture et JP Morgan qui sont à la manœuvre, avec des intentions qui ne doivent pas être limitées à l’expérimentation d’atomic swaps.

· Les banques centrales, qui ont perçu que Bitcoin était destiné à les contourner, semblent ne pas vouloir comprendre que JP Morgan vise à les remplacer.

[1] Leur communiqué ici : http://www.mas.gov.sg/News-and-Publications/Media-Releases/2019/Central-Banks-of-Canada-and-Singapore-conduct-successful-experiment-for-cross-border-payments.aspx . Il est présenté en traduction sur le site de CATENAE : (https://catenae.fr/bibliotheque/#1557233574454-6fa22298-3997)

[2] https://journalducoin.com/blockchain/banques-centrales-premiere-utilisation-de-blockchains-pour-des-virements-transfrontaliers/

[3] Le rapport complet est en ligne ici : http://www.mas.gov.sg/~/media/ProjectUbin/Jasper%20Ubin%20Design%20Paper.pdf

[4] en ligne ici https://www.multichain.com/blog/2018/05/r3-corda-deep-dive-and-technical-review/ et en traduction sur le site de CATENAE : (https://catenae.fr/bibliotheque/#1557098684664-878fa50c-780a1557105765467)

[5] https://github.com/jpmorganchase/quorum/wiki/Security

[6] https://raft.github.io/

[7] https://github.com/ethereum/EIPs/issues/650

[8] article en ligne ici : https://info.binance.com/en/research/marketresearch/jpmcoin.html) et traduction en ligne sur le site de CATENAE (https://catenae.fr/bibliotheque/#1557098684642-5ea40187-71601557105765467)