Bien sûr qu’il y a des professionnels “amateurs”, c’est-à-dire des professionnels qui aiment ce qu…
Laetitia Vitaud
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En médecine de ville, il y a une idée qui fait vraiment son chemin, spécialement chez les jeunes diplômés, c’est le travail en équipe pluridisciplinaire. Il y a un vrai désir de dépasser le temps du pontificat et des hiérarchies, un désir de créer du lien et des échanges entre professionnels différents pour améliorer les prises en charge et aussi pour être moins seul. Je vois dans cette tendance, qui doit encore se développer, une bonne capacité des professionnels de santé à s’autoréguler et à s’adapter aux demandes de plus en plus complexes et exigeantes des patients.

Donc, détrompez-vous, malgré les discours systématiquement anti- et le conservatisme des syndicats censés représenter le corps médical, il y a en réalité sur le terrain beaucoup de professionnels qui cherchent à mieux répondre aux besoins du «patient moderne». Non le patient n’est pas idiot, et une partie du corps médical et para-médical s’en est aperçu depuis un petit moment. Il y a encore du chemin à parcourir pour que cela devienne une réalité pour tous, c’est évident, mais l’idée gagne du terrain…

Cette idée d’alliance des compétences n’est pas née avec le développement des nouvelles technologies du numérique. Peut-être ont-elles et vont-elles accélérer le processus, je ne sais pas. En tout cas, je reste persuadée que le nouveau pacte qu’il faudrait trouver exigera le maintien d’un système de professionnalisation fortement régulé assorti d’un haut niveau d’expertise. Les gens continueront encore longtemps à avoir besoin d’experts dans le domaine de la santé, comme dans le domaine de l’éducation, pour ne parler que des domaines que je connais. L’exigence porte et portera de plus en plus sur la manière dont ces experts exerceront. (De la pédagogie ou accompagner sur un cheminement…) Je suis sûrement optimiste mais je crois vraiment que les jeunes diplômés dans le secteur de la santé vont réussir à renégocier ce pacte social sans qu’il y ait besoin de toucher profondément au système de professionnalisation. Je suis beaucoup moins optimiste dans le secteur de l’éducation…

Mon inquiétude est par contre assez grande quand je vois comme la santé (et l’éducation d’ailleurs), sont considérés par les acteurs de la «révolution numérique» comme des marchés très juteux dans lesquels il est super intéressant d’investir. Je suis très inquiète quand ce sont des compagnies d’assurance, dites mutuelles, qui investissent dans des apps et autres contenus digitaux ciblés “grand public” pour faire croire à leurs clients qu’ils vont ainsi être acteurs de leur santé et donc forcément (?) en meilleure santé. Non pas que je mette en doute les intentions louables de nos chères mutuelles, non non (j’aime les antiphrases et les jeux de mots insidieux, pardonnez), mais il y a là un plus grand danger de manipulation des gens à des fins uniquement économiques que le vieux baron local derrière son bureau regardant avec mépris Madame Michu en train de ragrafer son soutien-gorge.

Après avoir laissé la part belle aux lobbies de l’industrie pharmaceutique, ce sont maintenant les compagnies d’assurance privées qu’on laissent orienter la gestion de la politique de santé publique sous prétexte qu’il n’y a plus de sous dans les caisses de l’état et qu’il faut encadrer les dépenses de santé. Obscurantisme, quand tu nous tiens….

S’il y a un nouveau pacte social à redéfinir entre les professionnels de santé et la société à l’aune du futur digital, je crois qu’il faut commencer par garantir l’indépendance des informations données aux personnes. Le système des professions régulées dans la santé est assorti d’un garde-fou très intéressant pour préserver cette indépendance: il s’appelle l’exercice libéral. Qui dit exercice libéral dit liberté pour le praticien de relayer ou non les informations qu’il juge pertinentes pour son patient, et aussi l’obligation d’assumer quand il se plante. Cela veut dire aussi liberté pour le patient qui a encore la possibilité de changer de crèmerie s’il n’est pas satisfait. Il est fort dommage de mettre à mal ce mode d’exercice à mon avis, mais c’est pourtant ce qui est en train de se passer sans que personne ne sache prendre sa défense de manière convaincante. Cela prend même une allure inquiétante, il y a par exemple de moins en moins de candidats à l’installation, y compris en ville, ce qui met en péril la liberté pour le patient de choisir le professionnel qui lui convient. Alors, si le patient n’est pas idiot, il peut faire sa part du boulot. Exiger que les professionnels de santé fassent leur travail plus humainement, ça devrait aller de paire avec une réflexion sur ce que sont les professionnels de santé en tant que personnes et comment ils choisissent d’exercer. Tout le monde est dans le même bateau dans cette histoire. Soit on s’ingénie à trouver le maillon faible qu’on va foutre à la baye pour que le radeau tienne, soit on s’efforce de maintenir tout le monde à flot parce qu’on a de l’ambition pour ce radeau. Personnellement, je préfère nettement parier sur la deuxième option.

Alors, le bashing anti-professions libérales à l’heure où l’entrepreneuriat redécouvre l’intérêt du free-lance et n’a que ce mot à la bouche, ça m’énerve un petit peu, mais je préfère en rire….

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