“Maman, il y a une terrible nouvelle… David Bowie est mort”

Lundi 11 janvier 2016 8h22

Il y a un an mon père est mort …. aujourd’hui

Quoi? C’est juste pas possible…

Quand mon père est mort, il venait d’avoir 69 ans. Cela faisait une petite dizaine d’années que je ne pouvais plus, ne voulais plus le voir. Je le croisais de temps en temps, nous nous regardions, nous ne pouvions plus nous parler. Quelque chose semblait mort. Et maintenant il est parti pour toujours.

La dernière fois que j’ai vu mon père, il était sur son lit d’hôpital. Il mourait d’un cancer digestif. Je ne l’ai pas reconnu. Il était un autre. Maigre, faible, cireux, douloureux. Ça ma fait un choc. Et tout à fait en même temps, il était le même. J’en suis restée sidérée. Avec tellement de choses à dire, qu’il ne saurait jamais dire. Je l’ai regardé, comme je l’ai toujours fait. Avec de l’amour qu’il ne recevait pas. Il me parlait en s’écoutant, comme pour lui même, comme il l’a toujours fait. Et par de furtifs instants, je voyais comme il était vraiment heureux de ce moment. Rien ne pourrait changer. La mort ne change pas un homme. Elle le traverse.

Il est parti. Je l’ai enterré. J’ai pleuré. J’ai parlé. J’ai accepté. Ses mots que j’attendais, jamais plus ils n’arriveront. C’est ainsi. La vie a continué. Comme avant.

Je repense si souvent à ce moment où cet homme, arrivé à ce moment le plus intime de sa vie, celui de sa mort imminente, est resté égal à ce qu’il a toujours été pour moi: une énigme. Une énigme aux saveurs douces et âcres, douloureuses, irrémédiablement torturantes et perverses. Un homme caméléon, qui se cachait de lui-même, qui vivait de secrets, de mensonges, et de vibrants accents de sincérité. Un homme qui écrivait de la poésie pour supporter sa vie. Un homme qui avait fait des enfants avec une femme qu’il aimait jusqu’à la haine, et qui déclarait sa flamme, toute platonique, aux hommes dont il tombait amoureux.

Aujourd’hui, David Bowie est mort et je ne sais pas qui je pleure. Mon père ou Bowie?

Quand j’étais petite fille, le centre de ma vie, c’était mon père. Je l’adorais d’autant plus qu’il était une énigme. Une énigme géniale qui m’envoûtait de ses mots, de sa présence, de son amour amoureux.

Le souvenir de la première fois où j’ai entendu la musique de David Bowie me revient si souvent avec une acuité tout à fait inexplicable. C’est d’autant plus inexplicable que je me souviens n’avoir pas été bouleversée de ce moment, sur le moment. Je me souviens de la chambre de ma cousine, de son chat, de la lumière feutrée et de ses bougies, de l’heure avancée qui fait qu’on chuchote pour ne pas réveiller les parents, du magnéto-cassette qui démarre l’album Station to station pour nous endormir sous la couette bien tranquilles, rien que toutes les deux… Moi, je n’ai pas dormi. J’ai écouté. Tout. J’ai absorbé. Il me semble que c’est ce matin là où mon œil gauche à refuser de s’ouvrir pendant toute la journée, tout collé, bouffi, endolori. C’est bizarre la vie.

Je crois que je devais avoir douze ou treize ans. Ça semble facile à dire maintenant avec le recul, en tout cas, j’ai l’impression que je ne pouvais plus regarder le monde, les gens, mon père, de la même manière après cette nuit là.

Ma tête n’a pas été traversée comme par miracle le lendemain matin par un éclair lumineux, qui aurait dit:

“Cette musique, ça c’était beau, vraiment beau. Magique, vraiment magique. Vivre ça, c’était beau. Alors ça veut dire que vivre tout court, ça peut être beau! Vivre, c’est pas vrai! C’est pas une tartine de merde!”

Honnêtement, ce petit paragraphe pondu à la manière de “Martine s’en va en guerre” me fait rire, mais je n’ai pas trouvé mieux pour condenser plusieurs décennies de gamberge. Habitée de la musique de David Bowie, indéniablement. Tu sais, quand tu te surprends à fredonner dans ta tête un truc, un air qui te fait dire que tu es enjoué, ou inspiré, ou énervé, ou rageur ou mélancolique… Pour moi, c’est tellement souvent du Bowie… Il faut te rendre à l’évidence: ce type habite en toi, c’est l’homme qui t’est le plus fidèle tellement il te rend visite, c’est l’amour parfait!

Je n’ai pas tellement poussé plus loin la fan-attitude, parce qu’il ne faut pas exagérer. David Bowie n’a jamais été une personne de chair pour moi, je ne l’ai même jamais vu pour de vrai de mes yeux vu. David Bowie ne peut pas être un gourou. Il s’est suicidé tellement de fois pour ne pas l’être, respect.

Oui, mais….

Je n’ai jamais eu une relation aussi intime avec un artiste qu’avec David Bowie. Je n’existerais certainement pas comme je suis, debout sur mes deux jambes, avec le bassin qui chaloupe et de la musique dans ma tête dès le réveil sans David Bowie. Et ça veut sans doute dire que, l’un dans l’autre, je suis bien heureuse de ce que je suis.

Faut-il que David Bowie meure pour que je me rende compte de tout ce que j’ai gagné grâce à ce qu’il a donné? Non.

Faut-il que David Bowie meure pour que je me rende compte à quel point l’art est essentiel pour vivre? Non, ou peut-être un peu quand même…

Faut-il que je le regarde mettre en scène sa mort, décharné, cancéreux, et toujours furieux de chanter, de donner, d’écrire, de composer, d’explorer, de partager, de s’exprimer, de continuer jusqu’au dernier souffle à être un artiste, pour que je me rende compte que je pleure toujours mon père? Oh OUI!

Je l’ai tellement attendu, mon père, caméléon mais comme Bowie, secret mais comme Bowie, généreux mais comme Bowie, bisexuel mais comme Bowie, génial mais comme Bowie, fascinant mais comme Bowie, créatif mais comme Bowie. Je l’espérais, mon père, comme s’il avait pu être comme Bowie!

He was not.

Je voudrais tellement pouvoir dire autre chose que «quel dommage!»

Avec Bowie, j’ai appris que je pouvais rêver ma vie, et en même temps la vivre les deux pieds sur terre, les deux yeux grands ouverts, les deux bras qui embrassent. Extraterrestre au milieu de la foule de gens qui ont tous un extraterrestre en eux.

En fait, avec Bowie, je n’ai rien appris. Je n’ai pas pris de leçons de Bowie. Je me suis laissée traverser par sa musique, et j’ai gagné en liberté. Petit à petit, année après année. Et quoi? À quoi ça tient, la différence entre le mystère qui nous porte et le mystère qui nous trahit?

Aujourd’hui, sa mort m’oblige. Je me sens obligée de ne pas enterrer mon désir de vie et de liberté. Je me sens obligée de parler du petit prince qui apprivoise le renard. Je me sens obligée de lutter contre ma peur de moi-même. Je me sens obligée d’écrire, d’expérimenter, de chercher à tout prix à être dans ce monde avec mes propres yeux, mes propres bras, mes propres oreilles, mes propres désirs.

Je me sens obligée de pleurer mon père et d’en faire quelque chose. Je me sens obligée de dire que mon père m’a tout donné et tout refusé à l’exact même instant, et que c’est ça le pur gâchis. Je suis obligée de dire que ce gâchis n’a pas gagné la partie, peut-être parce que David Bowie a traversé mon cerveau et n’en est jamais sorti. David Bowie n’est pas un sauveur, il n’est pas un Messie, il n’est même pas un extraterrestre! Il avait du sang qui lui coulait dans les veines, et, avec ou sans les substances qu’elles charriaient, il avait décidé depuis son plus jeune âge qu’il n’aurait qu’une seule chose à faire: inlassablement raconter l’histoire «Vivre et Mourir»

L’histoire de tous les possibles, de toutes les façons possibles, avec le plus de curiosité possible, avec l’idée de toujours chercher à réinventer et ne jamais s’en satisfaire…

Il l’a fait jusqu’au bout de sa vie, jusqu’à se nourrir de sa propre décrépitude de cancéreux pour être encore et encore vivant.

Je suis un petit prince qui apprivoise son renard. Je crois que Bowie était un petit prince qui apprivoisait son renard. Il l’a fait d’une manière si singulière, étonnante, et remarquable qu’il inspire tant de gens sur la planète. Ça s’appelle le génie de l’artiste. Ce n’est pas la peine de prétendre que tous les hommes doivent ou peuvent être géniaux. Mais, si on ne veut pas être mort toute sa vie, qu’a-t’on de mieux à faire?

Il faut toute une vie pour le faire.

De toute façon, après, on est mort.

Tout ce qui reste ne sont que des traces qui s’évanouissent à plus ou moins grande vitesse…