Le triomphe des amateurs ?
Laetitia Vitaud
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Moi qui ai changé plusieurs fois de métier et du coup ai passé beaucoup de temps sur les bancs de la fac, je reste sceptique sur l’extension de l’amateur à tous les domaines professionnels, en particulier celui de la santé dans lequel j’évolue.

Je n’en partage pas forcément les codes et déteste le corporatisme, et je me rends bien compte que les jeunes professionnels de santé ont une vision nouvelle de leur métier, certainement en partie à cause des doctissimo &co, qui existent depuis assez longtemps maintenant.

Donner des conseils de santé ou apporter des informations sur une plateforme ne sera jamais faire de la médecine. Je ne crois pas que l’amateur pourra un jour remplacer le professionnel de santé dans l’acte de soins. L’acte de soigner des personnes est toujours complexe, exige des connaissances complexes et des compétences complexes, avec nécessité d’une rencontre entre un soignant et un soigné. Rien ne pourra remplacer le face à face. Chaque consultation est une renégociation implicite du pacte, tout soignant qui se respecte en prend conscience.

Les médecins et les autres professions de santé savent depuis très longtemps que les gens consultent aussi des rebouteux, magnétiseurs, médium, marabouts et autres non-professionnels de la santé, c.-à-d. non établi en corps constitués et réglementés. Pourtant, ils ont toujours des patients…

L’uberisation de la médecine? Je n’y crois pas une seule seconde! Ce n’est pas de ça dont les professionnels de santé devraient avoir peur! Ce n’est pas le bon chiffon rouge qu’il faut agiter pour faire bouger le mammouth!

Il est évident que les professions de santé vont et doivent évoluer, mais pas par peur d’être ubérisées ou remplacées par des robots intelligents. Je crois plutôt qu’elles vont évoluer par peur d’être phagocytées par la logique économique et financière de gestion des coûts de la santé, qui s’oppose foncièrement à la logique du soin à la personne (le singulier est important). Et là, je suis sûrement très optimiste et je parie sur le long terme…

Je parle de la santé parce que je connais, mais j’ai l’idée que toutes les professions de service à la personne devraient avoir ce même questionnement.

Les bons professionnels de demain seront ceux qui auront réellement compris la véritable valeur ajoutée de leur exercice du métier pour la société. Pour la santé, comme dans les autres domaines je crois, le pacte s’assoira toujours sur une forme d’expertise, prouvée par un diplôme sanctionnant des études plus ou moins longues, même s’il faudrait certainement que la formation tout au long de la carrière soit beaucoup mieux organisée. Par contre, je crois que cela ne suffira plus. Le pacte de confiance sera subordonné à la qualité de l’engagement personnel dans les actes professionnels: la relation humaine. C’est, je crois, la seule manière optimiste d’envisager l’avenir version digital reality.

Bref, l’opposition amateur/professionnel est peu parlante je trouve. Si amateur veut dire «celui qui aime», alors je crois qu’il y a beaucoup de professionnels amateurs! Beaucoup de professionnels aiment leur métier et le font avec engagement, il ne faudrait pas l’oublier! Ce sont eux qu’il faut encourager car ils feront toute la différence demain je crois.

C’est aussi pour cette raison que j’aime l’idée du switch et qu’on en fasse la promotion. J’avais écrit ça il y a quelques temps.

Switcher ne signifie pas s’autoriser à l’amateurisme, je crois. Cela devrait plutôt vouloir dire s’autoriser à embrasser un métier dans lequel on peut s’engager personnellement, et y apporter sa propre valeur ajoutée. Qui dit métier dit apprentissage, dit formation, dit expertise et tous les jours remettre l’ouvrage sur le métier…

C’est vrai que ça n’a pas l’air très glamour comme ça, mais que serait l’épanouissement professionnel sans l’envie, toute personnelle, de développer des compétences?

Donc l’expertise appartient à tous ceux qui veulent s’en donner les moyens serait une fin plus juste, je crois…